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Les machines à révéler les secrets

Comment les partis politiques parviennent à écarter les candidats embarrassants.

L'Assemblée nationale la nuit.

Avant d'être élu à l'Assemblée nationale, mieux vaut montrer patte blanche.

Photo : ICI Radio-Canada / Sébastien Vachon

Alexandre Duval, journaliste à Radio-Canada.
Alexandre Duval

En théorie, se présenter à une élection est un droit pour tout électeur au Québec. En réalité, mieux vaut ne pas avoir de squelette dans son placard. Ayant horreur des controverses qui éclatent en campagne électorale, les partis politiques prennent désormais les grands moyens pour les éviter.

Tout le monde se souvient du candidat de la Coalition avenir Québec (Coalition avenir Québec) dans la circonscription de Rimouski, en 2014, dont les photos accessibles sur Facebook (nouvelle fenêtre) le montraient assis nu sur une toilette ou encore dans des positions à caractère sexuel.

Je pense que ce candidat-là s'en rappelle encore!, lance en riant la directrice générale de la CAQ, Brigitte Legault. En 2014, par contre, la Coalition avenir Québec riait moins. À trois semaines du vote, le chef avait perdu du temps précieux à justifier cette erreur de jeunesse.

François Legault avait alors dit que la Coalition avenir Québec n’allait pas tout refaire le passé de ses candidats. Huit ans plus tard, cette déclaration n’est plus vraie : la Coalition avenir Québec est passée à la vitesse supérieure en matière de vérification de ses candidatures.

On s'est raffinés. On a plus de gens qui sont à la vérification. Les médias sociaux aussi ont évolué. Peut-être que ce cas-là ne se reproduirait pas.
Une citation de Brigitte Legault, directrice générale de la Coalition avenir Québec
Brigitte Legault, directrice générale de la Coalition avenir Québec, devant l'hôtel du parlement

Brigitte Legault, directrice générale de la Coalition avenir Québec

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

On ne peut pas tourner les coins ronds

Pour être candidat pour la Coalition avenir Québec, il faut d’abord remplir trois formulaires. Tout doit être déclaré : les antécédents judiciaires, l’historique de locataire, l’historique d’employé, etc. Tout ça est analysé par le secrétariat des candidatures du parti, composé d’experts en recherche et d’avocats.

Parfois, cela donne lieu à de drôles de situations. On a déjà eu un candidat en 2012 qui avait affirmé avoir payé des gens au noir, dans nos formulaires, raconte Brigitte Legault. Il était assez honnête pour le spécifier par exemple. C'est sûr qu'il a été rejeté et il a compris pourquoi!

L’ensemble des réseaux sociaux des candidats est aussi passé au peigne fin, ce qui est de plus en plus laborieux. Car à chaque élection qui passe, le nombre d’années à scruter sur Facebook augmente, rappelle Mme Legault.

C'est quand même quasiment du temps plein parce qu'on ne peut pas tricher. On ne peut pas tourner les coins ronds.
Une citation de Brigitte Legault, directrice générale de la Coalition avenir Québec

Ces vérifications peuvent prendre jusqu’à une semaine pour une seule candidature. Si une personne franchit cette étape avec succès, elle doit ensuite passer une entrevue qui sert entre autres à contre-vérifier ses déclarations.

On n’avait pas de pouvoir

La Coalition avenir Québec n’est pas la seule formation politique à avoir resserré ses manières de faire. Aussi récemment qu’à l’élection de 2018, le Parti québécois (Parti québécois) n’avait pas encore de structure à l’interne pour empêcher un candidat controversé de se présenter.

Même si des vérifications avaient lieu, une personne qui voulait être candidate se présentait à l'investiture [dans une circonscription], et si elle gagnait l'investiture, elle était candidate, résume Jocelyn Caron, président du conseil exécutif national du Parti québécois.

C'est arrivé qu'il y ait des antécédents qu'on connaissait et [...] on n'avait pas de pouvoir sur cette question-là.
Une citation de Jocelyn Caron, président du conseil exécutif national du Parti québécois
Jocelyn Caron, président du conseil exécutif national du Parti québécois

Jocelyn Caron, président du conseil exécutif national du Parti québécois

Photo : Parti québécois

Pour éviter de revivre cette situation, le Parti québécois a donc revu ses structures internes en 2019 et s’est doté d’une commission des candidatures. Elle est actuellement mise à contribution pour la première fois, en vue des élections de cet automne.

Composée de six membres, cette commission dispose de 45 jours pour vérifier les antécédents et les réseaux sociaux des potentiels candidats et leur accorder ou non le droit de se présenter à une investiture.

La commission est à la recherche de tout élément qui pourrait mettre le parti dans l’embarras ou qui pourrait faire perdre des journées de campagne, indique M. Caron.

Le souvenir de Muguette Paillé (nouvelle fenêtre), par exemple, avec ses propos controversés sur l’islam qui l’avaient forcée à retirer sa candidature, en 2018, n’est pas bien loin dans la mémoire des péquistes.

C'est pas juste de s'empêcher de virer des candidats en plein milieu de la campagne. C'est aussi de savoir ce qui va se passer et d'être capable de réagir à ce moment-là.
Une citation de Jocelyn Caron, président du conseil exécutif national du Parti québécois

Les autres formations politiques ont aussi des structures du même genre. Au Parti libéral du Québec (Parti libéral du Québec), on l’appelle le comité feu vert, composé de militants, d’anciens employés du parti, d’anciens ministres et de députés.

Ça fait plusieurs années qu’on l’utilise, souligne l’organisateur en chef du Parti libéral du Québec, Jean-François Helms, qui dit avoir très confiance en ce processus de sélection.

À Québec solidaire (Québec solidaire), la validation des candidatures est la responsabilité du secrétariat général du parti. Le processus s’apparente à celui des autres formations politiques : dépôt d’un CV, formulaire à remplir, vérification des antécédents et des réseaux sociaux, etc.

Une fois que ça c'est fait, c'est vraiment le processus d'investiture local qui se met en branle, indique le secrétaire général de Québec solidaire, Nicolas Chatel-Launay.

Dès qu'on a quelque chose de sérieux, même si la candidature n'a pas été déposée de façon formelle, on va rencontrer la personne candidate et agir de façon préventive.
Une citation de Nicolas Chatel-Launay, secrétaire général de Québec solidaire
Nicolas Chatel-Launay, secrétaire général de Québec solidaire

Nicolas Chatel-Launay, secrétaire général de Québec solidaire

Photo : Radio-Canada / Québec solidaire

C’est d’ailleurs ce qui s’est récemment produit, dans la circonscription de Taschereau (nouvelle fenêtre). Des militants ont retracé d’anciens écrits jugés masculinistes de l’aspirant candidat Julien Cardinal. Le parti l’a empêché de se présenter à l'investiture.

Québec solidaire est cependant le seul parti qui permet aux candidats rejetés de formuler une plainte en bonne et due forme.

À l'intérieur du parti, nous avons une procédure de règlements des différends et un comité d'éthique. Tout type de plainte pourrait y être déposée et y être entendue. Évidemment, c'est un processus confidentiel, explique M. Chatel-Launay.

Le défi de la croissance

C’est peut-être au Parti conservateur du Québec (Parti conservateur du Québec) qu’il y a le plus de remises en question. Depuis l’arrivée du nouveau chef, Éric Duhaime, le nombre de membres est passé d’environ 500 à plus de 57 000.

Encore aujourd’hui, le chef a le pouvoir d’imposer une candidature dans chacune des 125 circonscriptions, mais avec la croissance que connaît son parti, Éric Duhaime veut démocratiser le processus de sélection des candidatures.

Il n'y a pas une seule façon de devenir candidat du Parti conservateur, mais disons qu'on est en train, lentement mais sûrement, d'implanter un système un peu plus démocratique pour la sélection de nos candidats.
Une citation de Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec
Un homme avec des lunettes et les cheveux grisonnants est assis devant uen foule, dans un studio de télévision.

Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec

Photo : Radio-Canada

S’il n’y a pas encore un one-size-fits-all, comme le dit le chef, c’est que le Parti conservateur du Québec n’a pas encore eu le temps d’ajuster ses statuts et règlements.

Mais grosso modo, chaque association locale doit se doter d’un comité de sélection des candidats. Ce comité recommande ensuite des candidats potentiels à un autre comité, national cette fois, et auquel siège directement Éric Duhaime.

Dans l'entrevue, on demande aux gens, "avez-vous des squelettes?", en bon québécois, et la plupart des gens [...] vont nous révéler toutes sortes d'affaires, même des fois beaucoup trop, dont des choses qu'on n'a pas d'affaires à savoir, dit-il.

Des vérifications d’antécédents judiciaires sont aussi faites, tout comme une tournée des réseaux sociaux, mais M. Duhaime est conscient que le filet de sécurité du Parti conservateur du Québec n’est pas encore aussi développé que celui des autres partis.

C'est clair que les partis comme nous, qui ont beaucoup moins de ressources qui viennent du gouvernement et qui ont moins de gens qui sont affairés à faire ce genre de choses là, de passer toutes les candidatures au peigne fin, on est plus à risque.

Nouvelles sensibilités

Au-delà de la mécanique propre à chaque parti, des thèmes qui se sont récemment imposés dans l’actualité sont aussi venus changer la donne en matière de choix des candidatures.

Les questions de harcèlement, par exemple, ont incité le Parti libéral du Québec à faire des vérifications beaucoup plus poussées par rapport à la santé mentale et aux relations de travail de leurs candidats en vue du scrutin du 3 octobre.

On s'assure que tous nos candidats, dans tout leur parcours professionnel, leur parcours personnel, leur parcours comme bénévole, ont toujours été capables de promouvoir le bien-être psychologique [...] qu'ils ont toujours été respectueux de leurs collègues, indique Jean-François Helms.

On demande des contacts, des coordonnées des anciens employeurs, des anciens collègues, des références.
Une citation de Jean-François Helms, organisateur en chef du Parti libéral du Québec
Jean-François Helms, organisateur en chef du Parti libéral du Québec.

Jean-François Helms, organisateur en chef du Parti libéral du Québec

Photo : Capture d'écran / Teams

Sur la question de l’avortement (nouvelle fenêtre) aussi, revenue à l’avant-plan aux États-Unis, le Parti libéral du Québec a annoncé qu’il n’accepterait aucun candidat pro-vie, tout comme la Coalition avenir Québec, Québec solidaire et le Parti québécois.

Le Parti conservateur du Québec, officiellement pro-choix, a cependant accepté un candidat opposé à l’avortement. Éric Duhaime a défendu ce choix en affirmant que les gens ont le droit d’avoir des convictions personnelles.

Vaccination exigée

Concernant la COVID-19, le Parti conservateur du Québec fait aussi cavalier seul en n’obligeant pas ses candidats à être adéquatement vaccinés.

À l’inverse, au Parti libéral du Québec, c'est une fin de non-recevoir s'il y a quelqu'un qui ne respecte pas les règles sanitaires, affirme Jean-François Helms. Québec solidaire a fait le même choix.

On demande aux candidatures de nous confirmer qu'elles sont vaccinées parce qu'on veut protéger nos équipes, on veut protéger les citoyens, citoyennes.
Une citation de Nicolas Chatel-Launay, secrétaire général de Québec solidaire

Le Parti québécois se donne quant à lui une petite marge de manœuvre : une personne qui ne serait pas adéquatement vaccinée pourrait être candidate, mais seulement si le parti juge les explications valables.

Cette exigence vaccinale a toutefois ses limites puisque les partis demandent à leurs candidats potentiels de déclarer leur statut, sans fournir de preuve. À la Coalition avenir Québec, deux doses sont considérées suffisantes.

« Le risque zéro n’existe pas »

Malgré toutes ces vérifications, le risque zéro n’existe pas, admet Brigitte Legault, de la Coalition avenir Québec. Bien que ce processus serve à protéger le parti, c’est aussi une façon d’éviter que la vie d’un candidat bien intentionné se mette à déraper, dit-elle.

C'est sûr qu'on va trop loin, mais c'est ça l'actualité dans laquelle on vit! Ils sont scrutés, ils sont regardés, tout peut devenir quelque chose qui est interprété.
Une citation de Brigitte Legault, directrice générale de la Coalition avenir Québec

D’ailleurs, la Coalition avenir Québec n’a pas de tolérance pour les antécédents criminels. Un vol à l’étalage commis il y a 20 ans constituerait une fin de non-recevoir, illustre Mme Legault.

A contrario, le Parti québécois est prêt à accepter des candidats qui auraient cheminé après avoir commis une infraction. On est un parti qui croit à la réhabilitation, indique Jocelyn Caron..

On ne va pas barrer n'importe quelle personne qui a eu une quelconque infraction ou un démêlé avec la justice dans le passé. C'est aussi une question d'attitude de la personne par rapport à ça.

Quant au Parti libéral du Québec, à Québec solidaire et au Parti conservateur du Québec, tous indiquent qu’en matière d’antécédents, ils font du cas par cas.

Le dealbreaker, ce serait si un candidat m'a menti, précise Éric Duhaime. Par exemple s’il me dit "non, je n'ai jamais rien eu", et là, je trouve quelque chose, c'est sûr que la confiance vient d'être rompue.

Brigitte Legault constate cependant que les candidats sont généralement conscients des risques auxquels ils s’exposent. Et ils acceptent volontiers l’intrusion que les partis politiques font dans leur vie privée.

Les gens qui prennent l'audace de nous envoyer leur CV, je les salue. J'espère qu'il y en aura de plus en plus, dit-elle.

Alexandre Duval, journaliste à Radio-Canada.
Alexandre Duval

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