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Les francophones moins représentés dans la haute fonction publique fédérale

Des drapeaux canadiens flottent près du parlement, à Ottawa.

81 % des postes de sous-ministres et de sous-ministres délégués au fédéral sont confiés à des anglophones.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Laurence Martin

Après les controverses linguistiques chez Air Canada (nouvelle fenêtre) et au Canadien National (nouvelle fenêtre) (CN), nous avons voulu voir comment le français se portait parmi les plus hauts fonctionnaires des ministères fédéraux. Le constat est sans équivoque : l’anglais est prédominant au sommet de la pyramide.

Parmi ceux qui occupent actuellement des postes de sous-ministres ou de sous-ministres délégués, une proportion de 81 %, donc plus de 4 sur 5, sont anglophones, selon des données obtenues par Radio-Canada. En contrepartie, 19 % des plus haut placés ont le français comme première langue officielle parlée.

Ce pourcentage de 19 % est inférieur au poids des francophones à travers le pays, qui frôle 23 %.

C’est surtout beaucoup moins que le poids des francophones dans la fonction publique en général, qui est de 31 %.

Comment expliquer une telle variation? Pourquoi les francophones sont-ils recrutés en grand nombre au départ, souvent parce qu’ils sont davantage bilingues, mais sont moins présents quand on arrive en haut de l’échelle?

Un écart qui se creuse à la toute fin

Louis Lévesque, qui a été sous-ministre aux Affaires intergouvernementales, au Commerce international et à Transports Canada, trouve cet écart très préoccupant, d’autant qu’il se creuse vraiment à la dernière étape.

Selon les données obtenues par Radio-Canada, les cadres qui sont classés, dans la hiérarchie, juste en dessous des postes de sous-ministres et sous-ministres délégués sont à 28 % francophones.

Qu'est-ce qui fait que, d’un groupe représenté à 28 %, on tombe à l'échelle suivante à un groupe qui est représenté à 19 %? Ça, c'est la question, estime M. Lévesque.

Au gouvernement Trudeau, on se dit conscient qu’il y a un problème linguistique, mais on offre peu d’explications. Trop de cadres n’ont pas la capacité de superviser leurs employés dans la langue officielle de leur choix, écrit le bureau du premier ministre.

Le processus de sélection

Daniel J. Caron montre du doigt le bureau où il travaillait dans la région d'Ottawa.

Daniel J. Caron, qui montre du doigt son ancien bureau quand il était administrateur général de Bibliothèques et Archives Canada, souligne l'importance du réseautage.

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Daniel J. Caron, un francophone bilingue qui a été administrateur général de Bibliothèques et Archives Canada – l’équivalent d’un poste de sous-ministre délégué –, donne quelques pistes de réflexion.

D’abord, il faut comprendre comment le processus de sélection des sous-ministres est établi. Officiellement, il relève de Justin Trudeau, qui se base sur les recommandations faites par le greffier du Bureau du Conseil privé, le grand patron de la fonction publique, en quelque sorte.

Contrairement aux échelons précédents, ce n’est pas un procédé avec un concours formel où on envoie son CV, explique Daniel J. Caron. Oui, la compétence et l’expérience sont importantes, mais le réseautage l’est tout autant.

Pour être repéré, il faut être vu, entendu dans des forums de sous-ministres adjoints, de cadres pour être capables de signaler qu’on veut contribuer, précise l’ex-administrateur.

Or, dans les hautes sphères opérationnelles, les conversations et les réunions se font surtout en anglais. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas parler français, poursuit l’ex-administrateur, mais il a constaté que, parfois, on était mieux compris ou on pouvait avoir plus d’impact quand on exprimait ses idées en anglais.

Il arrive, raconte-t-il, que vous faites une remarque dans la langue de Molière et vous ne serez pas compris, parce que tout le monde ne saisit pas les subtilités. Et d’ailleurs, je l’ai vu, une remarque qui a été faite en français, et là, ça a été repris plus tard en anglais, et c’était tout à coup un coup de génie.

Ne faut-il pas être bilingue?

Un écran d’ordinateur avec le logo du gouvernement du Canada.

Des tests de langue doivent être réussis pour monter dans la haute fonction publique, mais le bilinguisme parfait ou presque parfait n'est pas exigé.

Photo : Radio-Canada / Pierre-Paul Couture

Bien sûr, il y a des exigences linguistiques, même pour les anglophones qui arrivent à ces postes haut placés. Les sous-ministres et sous-ministres délégués sont pour la plupart choisis parmi un bassin de cadres de la fonction publique qui doivent avoir réussi, avant leur nomination, un examen de français, avec la fameuse cote CBC.

Cela veut dire qu'on demande un niveau avancé (C) en lecture et en expression orale, et un niveau intermédiaire (B) à l’écrit. Le bilinguisme parfait ou, disons, presque parfait n’est toutefois pas exigé.

Daniel J. Caron fait un autre constat : le test linguistique ne requiert pas de comprendre la culture francophone ou ses référents culturels. Quand un sous-ministre développe une politique publique, il n’y a pas d’incitatif, selon lui, à considérer des exemples ou fouiller dans des études qui viennent d’un milieu francophone. Les références sont très anglo-saxonnes, précise-t-il.

On est passé d’un biculturalisme à un bilinguisme plutôt étroit. Le français, c’est beaucoup la traduction.
Une citation de Daniel J. Caron, ancien administrateur général à Bibliothèques et Archives Canada

Selon lui, si un francophone est tout à fait bilingue et à l'aise dans ce système-là, il va se faire repérer et peut gravir les échelons. Mais si c’est quelqu’un de plus ambivalent, qui fait des interventions en français qui ne sont pas nécessairement comprises ou entendues, il aura peut-être moins de chances de se faire repérer dans les hautes sphères.

Justin Trudeau parle à Janice Charette.

Le premier ministre Justin Trudeau s'adresse à la greffière par intérim du Conseil privé, Janice Charette, lors d'une cérémonie d'assermentation du Cabinet à Rideau Hall à Ottawa, le mardi 26 octobre 2021.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Ajoutez à cela le fait que, depuis plus de 20 ans, tous les greffiers – donc les dirigeants de la fonction publique qui ont une influence énorme sur les choix des sous-ministres –, sont anglophones. Ça vient renforcer le message, encore une fois, que c'est l'anglais qui prime dans les hautes sphères, avance Daniel J. Caron, qui précise qu’il n’a rien contre les individus comme tel.

D’ailleurs, l’actuelle greffière par intérim, Janice Charette, a un français impeccable, mais le fait que les différents premiers ministres canadiens n'aient nommé pour le poste que des anglophones depuis 1999 pourrait avoir eu une incidence sur la sensibilité aux enjeux linguistiques, estime M. Caron.

La théorie et la pratique

Ce processus de sélection n’a pas empêché plusieurs francophones parfaitement bilingues, comme Louis Lévesque, d'atteindre le sommet de la pyramide. Il n’y a aucun élément de mon expérience personnelle où j’ai le sentiment que j’ai été défavorisé par rapport à d’autres candidats, dit-il.

Louis Lévesque assis dans son bureau.

Le sous-ministre à la retraite Louis Lévesque

Photo : Radio-Canada / David Richard

Malgré tout, l’ancien sous-ministre reconnaît que les exigences linguistiques envers les anglophones et les francophones ne sont pas tout à fait les mêmes en pratique. Dès qu’une rencontre implique plusieurs ministères et notamment du personnel politique, qui n’est pas toujours bilingue, la rencontre va avoir lieu en anglais.

Il faut comprendre, explique-t-il, qu’à ce haut niveau décisionnel, on ne fonctionne pas à 12 km/h, mais à 100 km/h. Les idées sont échangées rapidement. C’est sûr que, pour les anglophones, ajoute-t-il, quand ça se passe en français, ils trouvent ça difficile un peu.

La majorité de mes collègues anglophones, comme sous-ministres, comprenaient parfaitement le français. Est-ce qu’ils le parlaient bien? À des degrés divers.
Une citation de Louis Lévesque, ancien sous-ministre

Il y a quand même des cas, ajoute-t-il, où de hauts fonctionnaires anglophones se retrouvent tout à coup avec un ministre francophone qui exige que ces documents et ces sessions de breffage soient faits dans sa langue maternelle. Il y a alors des anglophones qui pédalent. Ça arrive moins fréquemment, mais ça arrive.

Mais trouve-t-il acceptable qu’il incombe plus souvent aux francophones de s’ajuster et de ne pas parler leur langue maternelle dans bien des discussions importantes?

Pour moi, ça vient du fait qu’il va toujours y avoir une inégalité, de par la composition linguistique du Canada, avance-t-il. Il pense tout de même que le gouvernement Trudeau doit expliquer pourquoi, dans le dernier échelon de la fonction publique, les francophones sont tout à coup moins représentés.

Un « English club »

Malgré nos demandes répétées, la ministre des Langues officielles, Ginette Petitpas Taylor, n’était pas disponible pour commenter le dossier. Au bureau du Conseil privé, on a également décliné notre demande d’entrevue, même si on écrit, dans un communiqué, que c’est compte tenu de nombreux facteurs, [que] des cadres issus de la diversité et ayant un fort potentiel sont choisis pour diriger des organisations dans la fonction publique.

Le bureau du premier ministre Justin Trudeau, quant à lui, indique qu’avec le projet de loi sur les langues officielles qui est à l’étude en ce moment au Parlement, il entend donner plus de pouvoirs au Conseil du Trésor pour concrétiser la vision d’une fonction publique où chacun travaille dans la langue de son choix.

Le député conservateur Joël Godin debout à la Chambre des communes.

Le député conservateur Joël Godin estime que le gouvernement Trudeau, de par sa responsabilité dans les nominations, peut agir dès maintenant.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Une déclaration qui fait sursauter le porte-parole du Parti conservateur en matière de langues officielles, Joël Godin. Ils n’ont pas besoin d’attendre une loi pour rectifier le tir. Ce sont eux les maîtres à bord, car ils décident des nominations, explique-t-il.

Ce n’est pas le boys' club. C’est le "English club".
Une citation de Joël Godin, porte-parole du Parti conservateur en matière de langues officielles

Le député Mario Beaulieu, du Bloc québécois, estime lui aussi que la baisse du nombre de francophones dans les plus hauts échelons de la fonction publique traduit un problème de volonté politique.

Ça nous montre, dit-il, toute l’hypocrisie de la Loi sur les langues officielles. On dit que c’est bilingue. En théorie, c’est bilingue, mais dans les faits, ça fonctionne en anglais.

D'après M. Beaulieu, cette situation rappelle même un peu les années 60, où tout le monde sur le plancher parlait français, mais les contremaîtres étaient tous anglophones.

Quant à la porte-parole du NPD en matière de langues officielles, Niki Ashton, elle comprend la volonté du Bureau du Conseil privé d’avoir une fonction publique diversifiée, mais croit que c’est facile d’utiliser la question de l’identité comme excuse pour négliger le français.

D’ailleurs, avec le déclin de la langue qu’on observe à travers le pays, elle pense que des actions concrètes s’imposent. On a beaucoup parlé du secteur privé dans les derniers mois, avec Air Canada et le CN, mais il faut regarder ce qui se passe dans notre fonction publique. Le gouvernement Trudeau doit montrer l’exemple, tranche-t-elle.

Avec la collaboration de Marie Chabot-Johnson et de Mélissa Trépanier

Laurence Martin

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