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Occupation à Ottawa : des échanges dévoilent des problèmes de sécurité et de communication

Deux agents de conservation accompagnés d'un policier marchent dans la neige dans une manifestation.

Les agents de conservation de la CCN accompagnés de policiers dans le parc de la Confédération à Ottawa le 3 février.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Andréanne Apablaza

Des viaducs non conformes, deux heures d'attente pour une ambulance et la quasi-perte de contrôle du parc de la Confédération… Les efforts pour contrôler l’afflux de milliers de manifestants au centre-ville d’Ottawa ont été entravés par d’importants problèmes de sécurité, des communications chaotiques entre responsables et la confusion entourant les pouvoirs juridictionnels dès les premiers jours du convoi de camionneurs, selon des copies de courriels obtenus par Radio-Canada.

Les 516 pages d'échanges entre le Service de police d'Ottawa (SPO), la Ville d’Ottawa et la Commission de la capitale nationale (CCN) de la fin janvier au début février, obtenues en vertu de la Loi sur l'accès à l'information et de la protection des renseignements personnels, révèlent plusieurs préoccupations signalées par l'une ou l'autre des organisations à des moments cruciaux.

Il en ressort des incidents frappants comme des avertissements de risque significatif pour l'intégrité structurale de la promenade Sir-John-A.-MacDonald (SJAM), la perte de contrôle de la situation dans le parc de la Confédération et un désaccord sur les tactiques et les opérations d'application de la loi. Une personne ayant une jambe cassée a même dû attendre deux heures sur la patinoire du canal Rideau à -20 °C avant qu'une ambulance ne puisse se rendre sur les lieux.

Les courriels révèlent également que la Commission de la capitale nationale avait l’intention de dégager le parc de ses occupants, mais que la police d'Ottawa a annulé l’opération à la dernière minute.

Un expert en sécurité qui a examiné les échanges a conclu qu'il y a eu un manquement important à la sécurité.

Normalement, dans ce contexte-là, la section des règlements municipaux de concert avec la CCN et les policiers auraient dû intervenir immédiatement pour éviter cette occupation, conclut Pierre-Yves Bourduas, sous-commissaire à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) à la retraite.

Une file des véhicules lourds sont garés sur une promenade.

Une file des véhicules lourds garés sur la promenade Sir-John-A.-Macdonald le 30 janvier 2022

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Risque significatif sur la promenade SJAM

À quelques jours de l’arrivée des premiers camionneurs dans la capitale, la Ville d’Ottawa communique à ses partenaires avoir appris que la promenade Sir-John-A.-MacDonald risque d’être empruntée par le convoi.

Les fonctionnaires de la Commission de la capitale nationale sonnent rapidement l’alarme : cette artère principale menant au centre-ville d’Ottawa ne pourra pas supporter le poids des véhicules lourds qui s’apprêtent à y circuler.

Les ponts spécifiquement ne sont pas conçus selon les normes actuelles et sont capables de supporter environ la moitié du poids du code actuel (32 tonnes contre 65 tonnes), écrit un gestionnaire de la Commission de la capitale nationale dans un courriel au Service de police d’Ottawa le 25 janvier.

Cela pourrait constituer un danger important si les véhicules roulent lentement et/ou se garent sur les promenades. Les véhicules lourds ne doivent pas être autorisés à emprunter ces promenades.
Une citation de Un gestionnaire de la Commission de la capitale nationale dans un courriel le 25 janvier

Alors que la Ville prévoit faire de son mieux pour rassembler [les manifestants] vers la rue Kent, le gestionnaire de la Commission de la capitale nationale demande aux agents de faire passer le message aux organisateurs du convoi, sachant que ceux-ci sont déjà en contact.

Le 27 janvier, la Commission de la capitale nationale demande au Service de police d'Ottawa de s'assurer qu’aucun véhicule ne stationne sur les passages supérieurs et les passages inférieurs pour piétons à risque de la Commission de la capitale nationale le long de la promenade Sir-John-A.-MacDonald et de la promenade Sir-George-Étienne-Cartier, et accorde l’autorité au Service de police d'Ottawa et à la Ville de fermer les promenades.

Quelques jours plus tard, la promenade Sir-John-A.-MacDonald est paralysée, entièrement occupée par des camions lourds sur plusieurs kilomètres.

Les courriels ne dévoilent pas si les manifestants ont été informés de ces risques.

Dans un courriel envoyé le 30 janvier, un employé de la CCN partage cette vidéo démontrant une file de camions lourds stationnés sur la promenade Sir-John-A.-MacDonald durant le convoi des camionneurs.

Parc de la Confédération : Des milliers de personnes à venir

Le 26 janvier, deux jours avant le début de la manifestation, la Commission de la capitale nationale met en place un plan pour le parc de la Confédération situé tout près du Parlement.

Deux agents de conservation sont chargés de surveiller, à tour de rôle, la propriété de la Commission de la capitale nationale toute la fin de semaine et de fournir trois rapports par jour. On leur dit de ne pas interagir avec les manifestants et de contacter le Service de police d'Ottawa si l’événement n’est plus pacifique. Une entreprise de sécurité privée est également embauchée pour effectuer des patrouilles nocturnes dans le parc.

Un premier rapport est envoyé le vendredi 28 janvier en début de journée alors que la ville se remplit de manifestants. L’agent de conservation de la Commission de la capitale nationale décrit le parc comme étant tranquille, mais rapporte une interaction avec un individu. Celui-ci l’informe que des milliers de personnes utiliseraient le parc pendant la nuit avec un ingénieur du son venant mettre en place de la musique plus tard dans la journée et que les manifestants ont l’intention de rester potentiellement pendant des mois si nécessaire.

Quelques heures plus tard, le parc commence, en effet, à se transformer en point de rencontre pour les manifestants qui y aménagent des installations pour nourrir les foules et y distribuent du carburant.

Des structures sont établies dans un parc et des véhicules y sont stationnés parmi des personnes.

Les abords du parc de la Confédération au jour 8 de la manifestation, soit le 4 février

Photo : Radio-Canada / Alexander Behne

Dans un autre rapport envoyé plus tard en soirée, l’agent dit avoir vu des feux contrôlés dans des bidons métalliques, de la musique et des haut-parleurs installés sur un camion à plateau et plusieurs véhicules garés.

Nous avons parlé avec deux agents du Service de police d'Ottawa [...] Ils n'étaient pas préoccupés par les incendies et n'avaient aucune intention d'intervenir, indique le rapport. Afin de ne pas contrarier davantage le groupe [...] et pour notre propre sécurité (nous étions largement en infériorité numérique), nous ne sommes pas intervenus pour les feux.

L’agent rapporte ensuite des échanges entre les répartiteurs du Service de police d'Ottawa et de la Commission de la capitale nationale concernant de nouveaux feux sous le viaduc de la promenade Reine-Élizabeth pour demander une intervention.

Notre répartiteur a expliqué que le Service de police d'Ottawa nous a appelés pour cela en invoquant des motifs de compétence (c.-à-d. que le [parc de la Confédération] n'est pas leur compétence). Cependant, je tiens à souligner que le Service de police d'Ottawa contrôle actuellement l'accès à la promenade Reine-Élizabeth [...] Le passage souterrain fait partie de la promenade.

Quelques heures plus tard, le 29 janvier, la Commission de la capitale nationale savait qu'elle ne serait pas en mesure de continuer à protéger ses biens.

D'importantes quantités de carburant et de réservoirs de propane dans un parc enneigé

Les manifestants avaient accumulé d'importantes quantités de carburant et de réservoirs de propane aux abords du parc de la Confédération pendant le convoi des camionneurs à Ottawa.

Photo : The Canadian Press / Justin Tang

La CCN appelle à l’aide, le SPO prend une approche sans intervention

En ce jour 2 de la manifestation, un gestionnaire de la Commission de la capitale nationale entrevoit déjà le pire et s’inquiète des foules grandissantes dans le parc et de la propriété à protéger. Je pense qu'on peut supposer qu'au fur et à mesure que l'après-midi avance, nous perdrons le contrôle de la situation au parc de la Confédération, écrit-il dans un courriel.

Il ajoute que la police prend une approche sans intervention.

Au cours des jours suivants, la Commission de la capitale nationale demande à plusieurs reprises l'autorisation de retirer les installations des manifestants, de mettre en place des barricades et de fermer l'accès au parc.

Tout indique que les efforts dans ce sens n’aboutissent pas assez vite. Dans un courriel envoyé le 2 février, six jours après l'arrivée des manifestants à Ottawa, les responsables de la Commission de la capitale nationale demandent par écrit à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de l’aide pour protéger ses biens.

Deux jours après cette demande, les manifestants occupent toujours le parc et ses environs. S'inquiétant de les voir s’enraciner à plus long terme, la Commission de la capitale nationale réitère sa demande d’aide au Service de police d'Ottawa pour évacuer le parc.

Confusion sur les pouvoirs juridictionnels

Les échanges démontrent une confusion constante sur les mesures à prendre et qui avait compétence pour agir à certains endroits.

Le 4 février à 8 h 11, Peter Sloly, alors chef de police, écrit dans un courriel qu'il a reçu un message texte du président-directeur général de la Commission de la capitale nationale, disant que tout est prêt pour retirer la cabane à 10 h et demande de coordonner immédiatement.

La même journée, une lettre signée par le président-directeur général de la Commission de la capitale nationale est envoyée au chef Sloly, ainsi qu’à son chef adjoint, Doug Ferguson. La lettre donne l’autorisation au Service de police d'Ottawa d'expulser toute personne qui refuse de cesser de camper ou d'ériger une tente et de stationner sur la propriété de la Commission de la capitale nationale en vertu de la Loi sur l’entrée sans autorisation.

En soirée, le Service de police d'Ottawa demande à la Commission de la capitale nationale d'appliquer tout règlement concernant les gaz comprimés et les produits inflammables, affirmant que le service d'incendie d'Ottawa avait indiqué qu'il ne pouvait pas intervenir sur les terres fédérales.

La Commission de la capitale nationale répond en fournissant des indications sur l'utilisation légale des produits inflammables, disant à la police que c'est le travail des pompiers d'assurer la sécurité.

Les courriels ne dévoilent pas comment le reste de l’opération s’est déroulée. Mais à 2 h 51 le matin du 5 février, un agent du Service de police d'Ottawa écrit à la Commission de la capitale nationale lui disant avoir appris qu'une entreprise d’aménagement paysager avait été embauchée pour retirer toutes les structures et les bonbonnes de propane dans le parc de la Confédération - un plan par la suite déconseillé par les forces de l’ordre.

Je n'ai pas suffisamment d'officiers pour m'assurer que cela se fait en toute sécurité et toute action manifeste mènera à la violence, écrit-il.

J'ai contacté la ligne d'urgence de la Commission de la capitale nationale, mais le téléphoniste n'a pas pu me fournir le nom de la personne de garde.
Une citation de Un agent de la SPO dans un courriel envoyé à 2 h 51 du matin le 5 février

L’agent poursuit son courriel en soulignant qu’un plan robuste est nécessaire pour procéder à une intervention dans le parc.

Un responsable de la Commission de la capitale nationale répond qu'il y a eu un malentendu.

Ce n’est qu’environ deux semaines plus tard que les manifestants quittent les rues d’Ottawa et les terres de la Commission de la capitale nationale.

Des manifestants sur la colline du Parlement à Ottawa

Les forces de l'ordre ont réussi à évacuer les manifestants du centre-ville le 19 février.

Photo : Radio-Canada / Gabriel Le Marquand Perreault

La CCN et le SPO avares de commentaires

La Commission de la capitale nationale, le Service de police d'Ottawa et la Ville d'Ottawa ont refusé nos demandes d'entrevue.

Dans un courriel, la Ville a déclaré qu’elle a travaillé en étroite collaboration avec le Service de police d'Ottawa et la Commission de la capitale nationale pour veiller à ce que les services d’urgence soient maintenus et que la sécurité publique soit préservée.

Les opérations de la Ville reflétaient un effort coordonné avec le Centre de commandement de la région de la capitale nationale (CCRCN), les décisions et mesures prises étant guidées par les activités policières, a écrit le directeur général des services de protection et d’urgence d’Ottawa, Kim Ayotte.

La Ville d’Ottawa participe actuellement à plusieurs examens relatifs à la manifestation des camionneurs. De plus amples renseignements seront publiés une fois ces examens terminés.

Dans une courte déclaration par courriel, la Commission de la capitale nationale indique que le Service de police d'Ottawa était le responsable de l'application de la loi et de la gestion de la circulation - y compris pour les routes de la Commission de la capitale nationale au centre-ville - pendant la durée du convoi à Ottawa.

La police d’Ottawa n’a pas voulu répondre à nos questions concernant la coordination des opérations policières, rétorquant qu’une enquête parlementaire est en cours sur cette affaire et, par conséquent, nous ne pouvons pas commenter.

La Gendarmerie royale du Canada a aussi refusé de commenter, expliquant que le Service de police d'Ottawa est responsable des manifestations et a la compétence opérationnelle pour les activités d'ordre public qui se déroulent dans la ville d'Ottawa.

Une enquête publique sur l'utilisation de la loi sur les mesures d'urgence a été lancée le 25 avril. Un comité fédéral examine également les événements entourant le convoi des camionneurs et un certain nombre d'examens judiciaires et internes sont en cours.

Avec la collaboration de David Fraser de CBC

Andréanne Apablaza

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