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[Reportage] Violence contre les femmes : le Canada et le Mexique cherchent des solutions

Des organismes du Mexique dédiés à l’éducation et à la compréhension de la violence faite aux femmes bénéficient d’une aide canadienne. Le Canada en retour s’enrichit de la « force » de la société civile mexicaine.

On peut lire : Nous ne sommes pas toutes là. Il nous manque Sol, Graciela et Adriana.

L’une des murales de l'exposition ¡Juntas! Manifestaciones feministas y la apropiación del espacio público (Ensemble! Manifestations féministes et appropriation de l'espace public), présentée à la Faculté d'architecture de l’UNAM, en mars 2022.

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Paloma Martínez Méndez

Le 15 mars 2018, Graciela Cifuentes et sa fille Sol, respectivement professeure et étudiante à la Faculté d'architecture de l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM), ont été retrouvées mortes dans leur maison incendiée à Mexico.

Selon le bureau du procureur général de la capitale mexicaine, ce qui semblait initialement être un incendie accidentel a finalement fait l'objet d'une enquête pour meurtre.

Les enquêteurs ont déterminé que le petit ami de Sol serait l'auteur présumé du double féminicide. Le tribunal n’a pas encore prononcé sa sentence sur cette affaire.

Leur cas n'est pas unique. Pour le seul mois de février de cette année, le Secrétariat exécutif du système national de sécurité publique du Mexique a signalé un total de 581 morts violentes de femmes, dont 426 ont été classées comme homicides volontaires et 155 comme féminicides.

Portrait de la professeure Cristina López Uribe et de l'étudiante Tania de la Rosa Beltrán

Depuis 2018, la professeure Cristina López Uribe, à gauche, et l’étudiante Tania de la Rosa Beltrán, toutes deux de la Faculté d’architecture de l'UNAM, font partie des collectifs de lutte contre la violence faite aux femmes.

Photo : Radio Canada International (RCI) / Paloma Martínez Méndez

Cristina López Uribe, professeure à la Faculté d'architecture de l'UNAM, considère que les féminicides de Graciela et de Sol furent un important déclencheur des actions de protestation des étudiantes et des professeures contre la violence faite aux femmes.

Quand elles ont été tuées, les élèves et les professeures ont demandé une condamnation officielle de la part des autorités de la Faculté et c'est là que nous avons été confrontés à la réalité. Personne ne voulait parler de féminicide, pas même d'homicide. C'était comme un réveil brutal pour tout le monde à la Faculté.
Une citation de  Cristina López Uribe, professeure à la Faculté d'architecture de l'UNAM

L'enseignante explique qu'avant Graciela et Sol Cifuentes, la mort d’une autre étudiante, Adriana Morlett, avait également secoué élèves et enseignants de la Faculté d’architecture, mais aussi de l’UNAM.

Selon Mme López Uribe, la réaction tiède des autorités de la Faculté face à ces meurtres a entraîné une série de grèves en 2019 et en 2020.

En raison de la pandémie, les grèves étaient plus intermittentes. Mais maintenant, en 2022, l'impatience est à son comble, explique Tania de la Rosa Beltrán, une étudiante en architecture.

Si notre mobilisation est forte maintenant, c'est parce que nous sommes des révolutionnaires, parce que nous avons décidé que ça suffit. Toute action aujourd'hui est en l'honneur de toutes les personnes, de toutes les femmes qui ont été réduites au silence.
Une citation de Tania de la Rosa Beltrán, étudiante en architecture à l'UNAM
De jeunes Mexicaines écrivent des messages sur une bannière en vue de la manifestation du 8 mars 2022.

Tout au long de 2019, une série de grèves illimitées a eu lieu dans plus de 20 facultés et campus de l'UNAM.

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Des volontés et des réalités partagées entre le Canada et le Mexique

Le Mexique et le Canada, selon leurs propres proportions et réalités, affichent des statistiques inquiétantes en matière de féminicides, d'homicides sexuels et de violence domestique.

Au Mexique, un pays de 130 millions d'habitants, 10 femmes sont assassinées chaque jour.

Selon les informations publiées par les bureaux des procureurs généraux des 32 États, il y a eu 969 féminicides à l'échelle nationale en 2021. Une hausse par rapport aux 949 rapportés en 2020.

Selon la Direction des études sociétales sur la position et le statut des femmes et de l'équité de genre (Dirección de Estudios Sociales de la Posición y Condición de las Mujeres y la Equidad de Género) de la Chambre des députés mexicaine, le nombre de féminicides a augmenté de 137,1 %, entre 2015 et 2022, par rapport à des périodes antérieures d’une durée similaire.

Elle est sur un support.

L'une des photos de l'exposition ¡Juntas! Manifestaciones feministas y la apropiación del espacio público. On peut y lire : « Plus jamais ils n'auront le confort de notre silence. »

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Au Canada, un pays de 37 millions d'habitants, un total de 173 femmes et filles sont mortes de façon violente en 2021, selon l'Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation. Cela représente environ 15 décès par mois.

Dans 87 % des cas de meurtre des femmes et filles canadiennes en 2021, l’accusé était un homme. Dans 74 % des cas, il s’agissait de leur partenaire intime.

Sur le continent américain, le Canada et le Mexique sont les deux seuls pays à avoir une politique étrangère féministe. Il s’agit d’un ensemble de principes qui cherchent, par le biais de la politique étrangère, à guider les actions visant à réduire et à éliminer les écarts et les inégalités entre les genres.

Des feuilles et des branches entourent son visage.

Une murale dans la Faculté de philosophie et de littérature de l'UNAM montre le visage de Mariela Vanessa Díaz Valverde, une étudiante en langue et littérature hispaniques disparue depuis le 27 avril 2018.

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

En juin 2017, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a présenté sa Politique d’aide internationale féministe (PAIF) pour promouvoir l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes et des filles.

La politique garantit que 15 % de tous les investissements du Canada dans l’aide au développement international visent l’égalité des genres et l’autonomisation. À la fin de 2022, au moins 95 % de l’aide étrangère du Canada devra respecter ces deux objectifs.

Pour sa part, le Mexique devient en 2020 le premier pays d'Amérique latine à adopter lui aussi une telle politique étrangère féministe (PEF) qui vise à motiver des changements au sein même du Secrétariat des affaires étrangères.

Concrètement, la PEF mexicaine a créé, entre autres, une Unité de politique d'égalité (UPIG) au sein du Secrétariat et la mise en place du premier Bureau d'attention intégrale aux femmes.

Dans le cadre de ces politiques étrangères féministes, l’ambassade du Mexique au Canada et l’ambassade du Canada au Mexique ont signé en novembre 2020 un engagement en faveur de l'égalité des sexes qui, selon les documents officiels, établit des obligations spécifiques et des actions clés pour générer les changements en matière d’égalité entre les sexes.

Elle est devant des drapeaux du Mexique et du Canada.

Shauna Hemingway, cheffe adjointe de la mission canadienne au Mexique

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Pour Shauna Hemingway, cheffe adjointe de la mission canadienne au Mexique et conseillère politique à l'ambassade, cet accord binational est un événement historique, car il montre que les deux pays reconnaissent les énormes défis devant eux.

Selon la diplomate canadienne, il est clair qu'aucun pays du monde n'a atteint l'égalité des sexes. Ils souffrent tous de la violence à l'égard des femmes et de la violence fondée sur le sexe.

Lors de la conférence Women Deliver qui s'est tenue à Vancouver, il a été reconnu que la violence entre partenaires intimes au Canada, si on la considère sur le plan économique, car c'est très tangible, représente une perte d'environ 12 milliards de dollars du PIB chaque année, ce qui est énorme. Mais quand on regarde le coût humain, c'est beaucoup plus.
Une citation de Shauna Hemingway, cheffe adjointe de la mission canadienne au Mexique

La représentante du Canada au Mexique affirme que c'est la raison pour laquelle tous les projets mexicains qui bénéficient d'un soutien canadien, qu'ils soient universitaires, privés ou de la société civile, ont adopté une perspective relative au genre.

Une trentaine d'organisations non gouvernementales mexicaines qui luttent contre la violence à l'égard des femmes en bénéficient.

Sur ces enjeux, Shauna Hemingway a expliqué dans un entretien avec Radio Canada International (RCI) que le Canada finance en partie ces projets, mais qu’il a surtout à apprendre des expériences mexicaines.

C'est un domaine dans lequel nous devons faire de l’introspection et chercher ensemble des solutions pour nous améliorer.
Une citation de Shauna Hemingway, diplomate canadienne

La solidarité, antidote contre la violence

L'immense image trône au centre de la pièce.

"Sin miedo" (Sans peur) est le titre de cette photo de Quetzalli Blanco de l'exposition ¡Juntas! Manifestaciones feministas y la apropiación del espacio público. On peut lire : « Ils nous ont tellement pris qu'ils ont fini par nous enlever la peur. »

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Pour l'étudiante en architecture Tania de la Rosa Beltrán, c’est en reconnaissant les failles et en s’inspirant mutuellement dans un esprit d'unité que des changements peuvent être accomplis.

Bien que nous vivions avec des inégalités, nous avons aussi un cœur qui bat. Ce combat n'est pas seulement celui de nos sœurs, mères ou amies, mais celui de toutes les femmes. Aujourd'hui, nous ne pensons plus individuellement, mais collectivement. Et je crois que c'est ce qui nous uni.
Une citation de Tania de la Rosa Beltrán, étudiante

Pour la jeune étudiante, qui a visité le Canada en tant que touriste ces dernières années, chaque peuple est soumis à ses propres maux, mais nous avons tous la responsabilité de construire des ponts avec les autres peuples, car il existe de nombreuses luttes communes.

Note : ce reportage est également disponible en espagnol.

Ce reportage fait partie d’un dossier spécial (nouvelle fenêtre) qui s'intéresse aux échanges canado-mexicains sur divers plans, dont l'éducation, la migration, les arts et l'économie.

À noter que tous les reportages de cette série sont également disponibles en espagnol (nouvelle fenêtre).

Paloma Martínez Méndez

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