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[Reportage] Le controversé Train maya, un mégaprojet mexicain à l’ADN canadien

Le gouvernement mexicain mise sur les retombées de ce projet ferroviaire, qui sera piloté par le consortium Bombardier-Alstom. Mais la grogne à l'endroit du projet est au plus haut point.

Une partie du chantier du Train maya à Kimbilá, au Yucatán.

En décembre 2018, le chantier du Train maya a officiellement été inauguré. Il est prévu que la construction soit achevée en 2023 et que les opérations commencent en 2024. Sur la photo, une partie du chantier près du village de Kimbilá, au Yucatán.

Photo : Radio Canada International (RCI) / Paloma Martínez Méndez

Paloma Martínez Méndez

En juin 2021, le consortium formé par Alstom et Bombardier au Mexique a remporté le contrat de construction du Tren Maya.

Ce projet ferroviaire de grande envergure, mis de l’avant par le président Andrés Manuel López Obrador, couvrira une distance de plus de 1500 km et traversera les États mexicains du Chiapas, de Tabasco, de Campeche, du Yucatán et de Quintana Roo.

Il sera divisé en sept tronçons et desservira environ 7 millions de personnes, en plus des touristes, grâce aux dizaines de stations réparties sur son tracé.

Selon le gouvernement mexicain, le Tren Maya est conçu pour améliorer la qualité de vie de la population, protéger l'environnement et favoriser le développement durable.

Tout le monde n'est pas d'accord avec cette affirmation.

Pedro Uc Be, membre de l'Assemblée des défenseurs du territoire maya, Múuch' Xíinbal, mène un combat depuis des années pour dénoncer l’arrivée du Train maya. Ce projet, selon lui, n’est ni un train ni maya.

Il ne s'agit pas d'un train, car ce n’est pas une voie où vont passer quelques wagons, mais plutôt un projet de réorganisation territoriale qui vise à convertir la péninsule du Yucatán en un corridor industriel [...] Et il n'est pas maya parce qu'il n'est conçu ni pour ni par les peuples autochtones et encore moins pour répondre concrètement aux besoins que nous avons ici.
Une citation de Pedro Uc Be, activiste
Portrait de Pedro Uc Be

Pedro Uc Be, écrivain, philosophe et défenseur du territoire maya au Yucatán, originaire de la municipalité de Buctzotz

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

L'activiste explique que le Tren Maya sera lié à l'autre grand projet de l'actuel gouvernement mexicain, le corridor interocéanique de l'isthme de Tehuantepec.

Ce dernier, selon M. Uc Be, vise à transporter des marchandises entre l'océan Pacifique et le golfe du Mexique.

De plus, deux ans après le début de la construction du tracé, aucune des communautés de la péninsule du Yucatán, touchées directement ou indirectement par celui-ci, n'en bénéficie, selon Pedro Uc Be.

L'emploi tant vanté que le gouvernement a annoncé en grande pompe n'est pas au rendez-vous ni la santé ni le logement et encore moins l'éducation.
Une citation de Pedro Uc Be, activiste

Ce sont plutôt les entreprises engagées dans la construction de ce train qui en profitent, affirme-t-il. Certaines d'entre elles ont doublé, triplé, quadruplé leur fortune en un an seulement, dit M. Uc Be.

Le président Obrador debout sur une scène

Le président mexicain Manuel López Obrador s'adresse à la presse lors du lancement du projet de Train maya en juin 2020.

Photo : Getty Images / Elizabeth Ruiz

Pedro Uc Be n’est pas seul dans ce combat. Divers groupes de la société civile ainsi que des scientifiques remettent en question le projet dans son ensemble.

Le 31 mars, des scientifiques et des universitaires de l'Institut d'écologie, de l'Institut d'économie et de l'Institut de biologie de l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et du Centre mexicain du droit de l'environnement (CEMDA) ont émis une mise en garde contre les graves répercussions environnementales, sociales et économiques du projet ferroviaire.

Greenpeace a également lancé une pétition affirmant que si ce projet se poursuit sans tenir compte des impacts sur l'environnement, la richesse naturelle qui a fait du Mexique l'un des plus beaux pays sera perdue. Des espèces telles que le jaguar, symbole du patrimoine culturel maya, seront privées de leur unique habitat.

L’ADN canadien

  • 1 de 7 : , Photo : Toutes les photos : © Tren Maya / Consortium Alstom-Bombardier
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Le contrat « Tren Maya » a été remporté le 9 juin 2021 par le consortium franco-canadien et par d'autres petites entreprises. Il comprend la conception, la fabrication et la mise en service de 42 trains X'trapolis, ainsi que la conception, la fabrication et l'installation de la technologie du système de signalisation comprenant la gestion du trafic et les télécommunications.

La construction d'ateliers de maintenance et l’implantation d’un service après-vente pour divers équipements sont aussi prévues.

Bombardier et Alstom ont une longue histoire au Mexique. C'est en 1992 que la société canadienne a acquis l'entreprise publique mexicaine Constructora Nacional de Carros de Ferrocarril.

L'entreprise était alors le plus grand fabricant d'équipements ferroviaires du Mexique.

Deux modèles de wagonsAgrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Deux des principaux modèles de trains construits par Bombardier en 1982 et en 2002 pour le métro de Mexico.

Photo : Sistema de transporte colectivo Metro de la Ville de Mexico.

Bombardier Transportation Mexico a construit les voitures du métro de la capitale du pays et des trains légers sur rail pour Guadalajara et pour Monterrey, entre autres.

Cette division a également fourni des voitures pour le métro de Santiago au Chili et 200 wagons de marchandises pour le Venezuela.

Une occasion de faire les choses correctement

Pour le sous-secrétaire aux Communications et aux Transports du Mexique, Rogelio Jimenez Pons, le Tren Maya fait partie d'une série d'investissements en infrastructures du gouvernement actuel qui sont très importants et qui présentent des caractéristiques positives.

[Le train] remplacera de nombreux camions qui circulent actuellement dans la région, ce qui a un effet très important sur l'environnement. Il a un facteur de société, car il intègre certaines communautés dans différents aspects du projet.
Une citation de Rogelio Jimenez Pons, sous-secrétaire aux Communications et aux Transports du Mexique

Grâce à ce projet, de nouvelles villes et de nouveaux services vont se développer à l’entour des gares et aideront à structurer une zone qui était négligée, soutient Rogelio Jimenez Pons.

Portrait de Rogelio Jimenez Pons à Mexico

Rogelio Jiménez Pons, sous-secrétaire aux Communications et aux Transports du Mexique

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Pour M. Jiménez Pons, qui était directeur du Fonds national de promotion du tourisme Fonatur [l’instance gouvernementale responsable du Train maya, NDLR] avant d'obtenir son poste actuel, ce que propose ce mégaprojet est un antidote aux désordres territoriaux où règne le chaos urbain dans lequel s'infiltre souvent le crime organisé.

Le Mexique ne veut pas revivre l’expérience d’Acapulco, soutient Rogelio Jimenez Pons, dont le paradis a créé des inégalités sociales qui ont été ignorées.

Là, il y avait des investissements dans l'industrie de la zone côtière, mais l'intérieur était complètement abandonné. C'est ainsi que sont nés les désordres sociaux et ont laissé place aux inégalités et à la criminalité.
Une citation de Rogelio Jimenez Pons, sous-secrétaire aux Communications et aux Transports du Mexique

L'architecte Jimenez Pons se dit conscient de l'ampleur d'un mégaprojet de transport comme celui du Tren Maya et avoue que son principal défi consiste à faire en sorte que les communautés sachent en tirer le meilleur parti et qu'elles comprennent ce qui est proposé.

Expliquer le train et profiter de son élan

Portrait de Lilia González Moreno

Pendant trois ans, Lilia González Moreno a assumé la responsabilité d'expliquer les tenants et aboutissants du projet à plusieurs des communautés touchées.

Photo : Radio Canadá Internacional (RCI) / Rosa Esther Aguilar Macías

Cette spécialiste du développement communautaire dans la région de la péninsule du Yucatán était chargée de la liaison territoriale du Train maya à Quintana Roo, notamment dans le tronçon six, qui va de Tulum à Bacalar.

Lilia González sait qu'il s'agit d'un projet complexe du point de vue de la diversité territoriale : 1500 kilomètres, cinq États mexicains, des zones urbaines, rurales, archéologiques et biologiques très disparates. Il est complexe également sur le plan de la diversité sociale : 7,5 millions d'habitants avec le plus faible revenu par habitant du pays et près de 1 million appartiennent à la nation maya.

Ainsi, selon Lilia González, expliquer le train et ses avantages a représenté une série de défis pour son équipe. Néanmoins, le processus a eu des aspects fascinants et uniques, dit-elle.

Si ce n'était pas un défi environnemental, il était archéologique. S'il n'était pas archéologique, il était de propriété foncière ou technique. Et, au pire, il s'agissait de tous ces défis réunis.
Une citation de Lilia González

De participer à ce projet qui possède tous les éléments pour changer le destin du Sud-Est, c'est ça qui lui a donné la plus grande satisfaction.

Aujourd'hui, Lilia González est à la tête de Kanché, une association civile spécialisée en développement durable dans les communautés rurales.

Mme González, détentrice d'une maîtrise et d'un doctorat en études sur la paix, les conflits et le développement, explique qu'elle aimait dire aux communautés concernées par le train qu'il existait deux possibilités : l'une, que le train passe au-dessus d'elles, et l'autre, qu'elles se regroupent en équipe pour développer des outils de gouvernance qui leur permettraient de profiter de l'impulsion du train.

Pas de bénéfice, seulement la dépossession

Une maison en cours de démolition dans le village de Kimbilá, Yucatán

Une maison en cours de démolition dans le village de Kimbilá, Yucatán, pour faire place au tracé du Train maya, que l'on voit à l'arrière-plan de l'image.

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Pour Pedro Uc Be, il n'est pas possible de profiter de l’impulsion du train dont la mise en service est prévue avant la fin du mandat du président Andrés Manuel López Obrador en 2023.

Ce militant, dont la vie a été menacée à plusieurs reprises pour s'être opposé à la monoculture du soja, pour avoir pris la parole en faveur des apiculteurs et pour avoir combattu les entreprises porcines qui polluent les terres et les eaux de la région, ne voit rien d'autre que le cercle de la dépossession qui se referme.

Ceux qui cultivent le soja ou élèvent des porcs peuvent désormais transporter et vendre leurs produits par le biais du train. Celui qui possède un parc éolien ou solaire peut vendre de l'électricité aux hôteliers. La compagnie touristique disposera d'un train pour promener ses touristes. C'est pourquoi je dis qu'il ne s'agit pas d'une pose de rails, mais plutôt d'un paquet de dépossession à travers ces différents projets qui sont venus occuper notre péninsule, une partie du pays encore préservée.
Une citation de Pedro Uc Be, activiste

Lilia González souligne pour sa part que, malgré la complexité du projet et les particularités humaines qui lui sont intrinsèques, on s'occupe enfin de cette région mexicaine. Cependant, le plus grand défi, c'est le temps, avoue-t-elle.

C’est difficile de penser qu'il doit être achevé en six ans. Et si l'on ajoute à cela le nombre de kilomètres et la diversité du scénario, cela devient complexe. Mais le Mexique est connu pour être créatif et pour trouver des solutions. Les institutions sont déjà là. Avec ce train, elles forcent les processus inachevés ou qui ne sont pas pris en charge à ce qu’ils le soient. C'est là que je vois le Sud-Est mexicain progresser, dans l'indépendance.
Une citation de Lilia González

L'indépendance est précisément ce que défendent Pedro Uc Be et l'organisation qu'il représente.

L'assemblée Múuch' Xíinbal, qui en langue maya signifie Nous marchons ensemble, mène des combats devant les tribunaux contre le gouvernement du Mexique.

Ensemble, nous défendons l'idée que la terre n'est ni à vendre ni à louer. Nous sommes indépendants et ne sommes pas disposés à conclure un quelconque accord ou dialogue avec des partis politiques ni à recevoir de l'argent de bailleurs de fonds qui donnent souvent aux ONG. Nous sommes les communautés directement concernées et nous défendons notre territoire.
Une citation de Pedro Uc Be, activiste

Note : ce reportage est également disponible en espagnol

Ce reportage fait partie d’une série qui s'intéresse aux échanges canado-mexicains sur divers plans, dont l'éducation, la migration, les arts et l'économie.

Paloma Martínez Méndez

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