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La course au lithium s’intensifie au Québec, mais les défis sont nombreux

Québec et l'industrie minière multiplient les investissements dans des projets d'extraction en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec, avec l’espoir que la demande sera stimulée par la popularité des véhicules électriques. Le milieu envisage même la création d’une grappe industrielle autour du lithium, mais il reste des étapes à franchir.

Yves Rougerie et Dominique Béland, de Vision Lithium.

Dominique Béland et Yves Rougerie cherchent du lithium dans la municipalité de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

Vincent Rességuier

Yves Rougerie est un géologue expérimenté. Il a déjà participé à la découverte dans sa région de quelques gisements miniers, dont certains sont aurifères.

Malgré le froid glacial, il nous emmène au cœur de la forêt abitibienne, dans la vaste municipalité de Rouyn-Noranda, où il réalise des forages dans l'espoir de trouver une mine de lithium.

Dans cette zone, au sud de la route 117, il est l’un des premiers à tenter sa chance, tout en sachant que l’échec est fort possible.

Ses recherches se concentrent autour des quelques filons de granite, dont une partie est visible à la surface. Dans ces veines, on trouve du spodumène, qui est le minéral à la base du lithium.

Si le potentiel se confirme, il mènera d'autres campagnes d'exploration dans le secteur. L'objectif final est de dresser le portrait virtuel du gisement en trois dimensions.

Un travail de longue haleine, précise Yves Rougerie : Pour démarrer l'exploitation d’une mine, ça peut aller jusqu'à 10 ans. Il pense que le jeu en vaut la chandelle.

Le Québec a la chance d'avoir des réserves enviables de ce métal rare. Pour le moment, il y a peu de fournisseurs dans le monde et de plus en plus d’acheteurs. Comme plusieurs confrères, il se dit qu'il y a un marché à prendre.

Il y a beaucoup d’avenir dans le secteur. Il y a deux ou trois générations d'emplois et d'enrichissement pour la société québécoise grâce au lithium. Il y a encore beaucoup de découvertes à faire dans des secteurs qui ne sont pas explorés.
Une citation de Yves Rougerie, président, Vision Lithium
Le géologue Yves Rougerie est le président de Vision Lithium.

Yves Rougerie montre un cristal de spodumène contenu dans une roche de granite.

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

De nombreux défis pour lancer les opérations

Une poignée d'entreprises ont déjà des projets bien concrets d'extraction et de transformation du lithium en sol québécois.

Sayona, une jeune minière détenue par des fonds australiens, se targue de détenir 25 % de la ressource en lithium connue en Amérique du Nord grâce à ses cinq sites au Québec, deux dans le Nord-du-Québec et les trois autres en Abitibi-Témiscamingue. À l'heure actuelle, aucun n’est en production.

Le plan est ambitieux, mais non sans risque. Il est à l'image des défis qui attendent la filière du lithium dans les prochaines années.

Sayona a acheté l'été dernier la mine North American Lithium, à La Corne, en Abitibi. Le chef de la direction au Québec, Guy Laliberté, planifie un rôle stratégique pour ces installations (nouvelle fenêtre) qui sont opérationnelles depuis près de 10 ans.

Les installations de Sayona à la mine de La Corne, en Abitibi.

La mine de La Corne, en Abitibi

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

La partie est toutefois loin d'être gagnée. La mine est à l'arrêt depuis un an et demi, et la reprise des activités n’est pas prévue avant le premier trimestre 2023, grâce à un investissement de 45 à 60 millions de dollars.

Les différents propriétaires précédents ont interrompu la production à plusieurs reprises, en grande partie à cause de problèmes financiers survenus lorsque le cours du lithium était trop bas.

Le marché et le prix du lithium n'étaient pas ce qu'ils sont actuellement, soutient le chef de la direction de Sayona Québec, Guy Laliberté. On est certains de réaliser notre plan.

Sayona a aujourd'hui suffisamment de lithium pour fabriquer l'équivalent de 47 millions de batteries. C’est beaucoup et très peu en même temps pour le marché américain.
Une citation de Guy Laliberté, chef de la direction de Sayona Québec

Des perspectives prometteuses aux États-Unis

On n’est pas encore sûr de la rentabilité à court terme de l’extraction du lithium au Québec, analyse de son côté Michel Jébrak, titulaire de la Chaire en entrepreneuriat minier UQAT-UQAM. Dans un contexte où le commerce mondial a peu de barrières douanières, où le prix du transport est peu coûteux, pas sûr que le Québec tire son épingle du jeu.

Sauf que le vent pourrait tourner rapidement, car le marché se démondialise, poursuit le géologue, et cela devient une question d'autonomie économique. Les entreprises américaines, comme Tesla, sont particulièrement sensibles à cette réalité, d'autant plus que la grande majorité de la production de lithium est contrôlée par des intérêts chinois.

Même avec un lithium un peu plus cher, les gisements du Québec et du nord de l'Ontario pourraient donner des garanties de stabilité aux Américains qui ont l’ambition de développer un immense marché de voitures électriques.

Carbonate de lithium et cristaux de spodumène.

Carbonate de lithium et cristaux de spodumène

Photo : Radio-Canada / Vincent Rességuier

Vers une grappe industrielle au Québec?

Pour obtenir du lithium, le minerai doit subir deux étapes de transformation. La première est généralement effectuée de manière mécanique, sur place, grâce à une machine qui broie le minerai pour en faire un concentré de spodumène.

La deuxième opération est un procédé chimique, coûteux et dans certains cas très polluant qui est en général réalisé sur des installations industrielles spécialisées dans le maniement des produits dangereux.

Le produit final est une poudre blanche qui ressemble à du sucre. Cela peut être du carbonate de lithium ou de l'hydroxyde de lithium, qui sont utilisés pour la confection des batteries.

Vue de haut des installations dans l'usine.

Une vue des installations de l'usine de la mine North American Lithium à La Corne

Photo : Gracieuseté Sayona Québec

Sayona a l’ambition de maîtriser toute la chaîne de production au Québec. Son usine de La Corne transformerait le minerai issu de ses deux autres mines, à La Motte (Abitibi) et à Winneway (Témiscamingue).

L’ouverture des sites va s’étaler sur plusieurs années. Le marché du lithium va augmenter progressivement, prévoit Michel Jébrak, ils pourront s’adapter à la demande.

Sayona souhaiterait aussi construire une usine au Québec pour assurer la deuxième transformation du spodumène. Le projet est en cours d'évaluation. Plusieurs options sont sur la table concernant le site : Bécancour, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Val-d'Or ou La Corne.

Même si l'optimisme est de mise, Sayona va devoir surmonter plusieurs obstacles : être compétitif sur le marché international, obtenir les permis d’exploitation en répondant à toutes les exigences environnementales et parfois composer avec l'opposition de la population, comme dans le cas du projet de la mine Authier (nouvelle fenêtre) à La Motte et à Winneway (nouvelle fenêtre).

La route est donc encore longue pour la minière, qui mise sur l'émergence d'une grappe industrielle autour du lithium au Québec, ce qui pourrait lui faciliter la tâche.

Je n'ai aucune difficulté à croire que les problèmes rencontrés à ce jour, ce sont des problèmes mineurs. On ne s'en va pas sur la Lune; c’est une technologie vieillotte, bien connue. Je crois que la grappe industrielle va venir parce qu'on a beaucoup de lithium au Québec.
Une citation de Yves Rougerie, président, Vision Lithium

Le gouvernement du Québec, ambitieux mais prudent

Cette grappe industrielle comprendrait l’extraction et la transformation du spodumène, mais également la fabrication de batteries électriques et même le recyclage des batteries lithium-ion. L’entreprise montréalaise Recyclage Lithion vient justement d’annoncer la construction d’une usine à cette fin.

En octobre dernier, le premier ministre François Legault a encore signifié son intention de créer au Québec une filière batterie pour toutes les gammes de véhicules électriques.

L’investissement colossal pourrait atteindre les deux ou trois milliards de dollars d'argent public. Devant le montant anticipé de l’addition, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a d’ailleurs exprimé quelques réserves l’automne dernier (nouvelle fenêtre) quant à la réalisation du projet dans son ensemble.

Le gouvernement québécois encourage déjà l'extraction du lithium par l'intermédiaire de plusieurs programmes. Le lithium fait notamment partie de sa stratégie d'électrification des transports en tant que composant essentiel des batteries pour véhicules électriques, au même titre que le nickel ou le graphite.

En 2020, Québec a prévu dépenser 90 millions de dollars sur cinq ans pour stimuler la valorisation des minéraux critiques et stratégiques.

À l'heure actuelle, le projet le plus avancé est celui de Nemaska Lithium, qui exploite l’un des plus grands gisements du monde à la mine de Whabouchi, à l’est de la Baie-James.

L’entreprise envisage de fabriquer elle-même de l’hydroxyde de lithium. Pour cela, elle va construire une usine dans le parc industriel de Bécancour (nouvelle fenêtre). Ce projet, estimé à un milliard de dollars, doit recevoir une contribution d’Investissement Québec à hauteur de 300 millions de dollars.

Cette expérience devrait servir de balise aux autres entreprises du secteur.

Vincent Rességuier

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