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Des inondations aux conséquences plus désastreuses pour les Autochtones

Des voitures et des bus dans une coulée de boue.

La communauté de Shackan, en Colombie-Britannique, a été particulièrement touchée par les inondations de novembre 2021.

Photo : Keith Fransson/Urban Systems/Shackan First Nation

Mathias Marchal

Les communautés autochtones du Canada n'ont pas plus de risque d'inondation qu'ailleurs au pays, mais si l’on ajoute à l’équation l’indice de vulnérabilité sociale, le portrait est tout autre. C’est ce que relève une étude de l’Université de Waterloo publiée dans l'International Journal of Disaster Risk Science.

Selon les données des chercheurs ontariens (nouvelle fenêtre), 14,8 % des Autochtones vivant en communauté risquent de subir une inondation à récurrence de 100 ans (c'est-à-dire une inondation majeure), contre 14,7 % des Canadiens.

Par contre, les communautés autochtones sont souvent plus vulnérables économiquement et socialement parlant, ce qui les rend moins à même de faire face à ce type d'événement et à ses conséquences.

En effet, en incorporant à l’équation 49 facteurs de vulnérabilité sociale (familles monoparentales, nombre d’enfants et d’aînés, connaissance des langues officielles, revenus, état du logement, etc.), l’étude montre que sur les 41 zones les plus vulnérables du Canada (risque élevé ou très élevé), 40 sont situées dans des communautés autochtones. La seule exception étant le village de Carmacks, au Yukon.

Rouvrir les blessures

Quand on parle d’une communauté autochtone durement éprouvée par une inondation et les conséquences qui en résultent, le cas des Pieds-Noirs de Siksika, à 87 km de Calgary, vient rapidement en tête de liste.

Au moment de l'étude en 2019, soit 6,5 ans après les inondations qui ont endommagé 171 maisons et déplacé 1000 personnes de la communauté, le rétablissement n'était toujours pas terminé, ont noté les chercheuses autochtones Darlene Yellow Old Woman-Munro, Lilia Yumagulova et Emily Dicken, dans une étude de cas intitulée Unnatural Disasters (nouvelle fenêtre) (Catastrophes non naturelles).

Panneau sur lequel il est écrit : Siksika Nation.

Les Siksikas totalisent 6500 membres inscrits, dont 3700 vivent dans la communauté.

Photo : La Presse canadienne

Publiée à l'été 2021 par l'Institut canadien pour des choix climatiques, l'étude souligne que l'intervention en cas de catastrophe et la planification d'urgence peuvent aider à réduire les dommages et à favoriser la guérison, et ainsi éviter d'aggraver les vulnérabilités et les inégalités.

C'est justement ce type de conséquences qu'ont subies des sinistrés en Alberta.

À partir d'entretiens avec des évacués de Siksika menés par l'aînée Darlene Yellow Old Woman-Munro, l'étude évoque notamment l'inadéquation des roulottes temporaires de chantier où il était interdit de cuisiner ou de brancher un réfrigérateur, le déracinement de familles qui ont dû être séparées, la perte d'une partie du territoire aujourd'hui contaminé, ou encore le relogement à proximité d'une autoroute qui a causé plusieurs accidents avec des enfants.

Entrevue après entrevue, nous avons entendu des gens nous parler de traumatismes répétés, de peur de l’inconnu, d’un grand stress de devoir tout remballer pour déménager, du sentiment de perte associé à chaque déménagement, de dépression, de tristesse et de perturbations de la vie professionnelle (et donc de perte de revenus) durant le déplacement.
Une citation de Extrait de l'étude Unnatural Disasters

Le Québec pas épargné

Certaines observations des chercheuses autochtones rejoignent indirectement celles des chercheurs ontariens. Les décideurs politiques doivent tenir compte des facteurs de vulnérabilité socio-économique dans la conception des stratégies de gestion face aux risques d'inondation, mentionne l’étude dirigée par Liton Chakraborty, chercheur à l’Université de Waterloo.

Il s’agit d’une étape essentielle vers une allocation efficace et efficiente des ressources, qui garantira la mise en œuvre des mesures d'atténuation des inondations là où elles sont le plus nécessaires. Si les réserves les plus vulnérables sont réparties dans la plupart des provinces et territoires, plus de la moitié d'entre elles sont concentrées en Colombie-Britannique (13 cas sur 41) et en Ontario (10).

Au Québec, c’est la communauté innue d’Ekuanitshit (Mingan) qui serait la plus exposée, puisque 31,5 % de ses édifices (et 21,7 % des habitants) seraient situés dans une zone susceptible d’être touchée par une crue majeure à récurrence de 100 ans. Son indice de vulnérabilité sociale est aussi parmi les quatre moins favorables au Québec.

Une rue d'Ekuanitshit.

Le village innu d'Ekuanitshit

Photo : Radio-Canada / Daniel Fontaine

Améliorer les modèles scientifiques

L’étude de l’Université de Waterloo évoque toutefois la faiblesse de certains modèles de prévision des crues. Ils représentent mal les particularités locales et n'incorporeraient que peu de données collectées sur le terrain, particulièrement auprès des communautés éloignées.

La topographie des zones vulnérables et les risques d’inondations reliés aux lacs non jaugés (c'est-à-dire des lacs qui n’ont pas été étudiés) font partie des données manquantes ou imprécises. Elles permettraient pourtant de déterminer avec plus de précision les risques encourus.

L'étude souligne aussi que les principaux modèles de cartographie des crues au Canada sont basés sur des données passées qui n'intègrent pas les projections futures liées aux changements climatiques. En bref, ces modèles auront toujours un train retard en matière de prédiction s’ils ne sont pas améliorés.

Un retard qui pourrait aussi coûter cher alors que les phénomènes météorologiques extrêmes causés par le réchauffement climatique se multiplient : au Canada, les sinistres assurés liés aux inondations sont passés moyenne de 405 millions $ par an entre 1983 et 2008, à 1,8 milliard $ par an entre 2009 et 2017, mentionne le Bureau d’assurance du Canada (BAC).

Ce type de sinistre représente désormais 75 % de toutes les dépenses octroyées dans le cadre des Accords d’aide financière en cas de catastrophes, toujours selon le Bureau d’assurance du Canada.

Aides fédérales

D’après les statistiques fédérales (nouvelle fenêtre), 124 communautés autochtones ont été évacuées pour cause d’inondations survenues entre avril 2013 et mars 2019 au pays. Dans le quart des cas, l’absence s’est prolongée pour une période supérieure à deux mois.

Services aux Autochtones Canada (SAC) collabore étroitement avec les Premières Nations à risque et les partenaires afin de veiller à la mise en place de plans de préparation en situation d'urgence et de plans d'intervention, ainsi qu’au financement des mesures admissibles d'atténuation, de préparation et d'intervention en cas d'inondation.
Une citation de Nicolas Moquin, porte-parole de SAC

Le ministère effectue aussi notamment les remboursements en vertu du Programme d’aide à la gestion des urgences (PAGU). Les remboursements octroyés aux communautés des Premières Nations ont représenté en moyenne 126 millions $ par an entre 2013 et 2019, soit quatre fois plus que pour la période allant de 2005 à 2010. Ces remboursements n’incluent pas les sommes versées en cas d'événement de grande ampleur, précise le ministère.

Des sommes sont aussi prévues via d'autres programmes pour la construction de digues par exemple.

Mathias Marchal

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