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De plus en plus de pétrole brut lourd produit au large de Terre-Neuve

La plateforme Hebron.

La plateforme Hebron a produit plus de 50 millions de barils de pétrole brut lourd en 2020-2021.

Photo : La Presse canadienne / Paul Daly

Patrick Butler

Le pétrole brut lourd représente une proportion de plus en plus importante des hydrocarbures produits au large de Terre-Neuve, selon le dernier rapport annuel de l’agence qui réglemente l’industrie.

Ce bilan remet en question le discours des gouvernements provincial et fédéral concernant le pétrole léger terre-neuvien et la quantité relativement faible d’émissions de gaz à effet de serre créées par le secteur du pétrole de la province.

Les données de l’Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers (nouvelle fenêtre) montrent qu’en 2020-21, des 100 millions de barils d’or noir produits aux principaux champs pétrolifères au large de l'île, plus de la moitié provenaient du projet d’Hebron.

La grande majorité de la production d’Hebron se passe au réservoir Ben Nevis, dont le pétrole a une densité API de 19,8 et il s’agit donc d’un pétrole brut lourd, selon les définitions de la Régie de l’énergie du Canada (nouvelle fenêtre) et de l'Association canadienne des producteurs pétroliers (nouvelle fenêtre).

Le pétrole lourd d'Hebron a une texture semblable à celle du miel ou de la mélasse. Par comparaison, la texture du pétrole brut léger des mégaprojets d’Hibernia et de White Rose, dont la densité API varie entre 30 et 40, ressemble plutôt à celle de l’eau.

Plus le pétrole est lourd, plus le raffinage est complexe

Plus d'énergie est nécessaire pour décomposer les molécules du pétrole lourd afin d’arriver à un produit commercial qui peut être vendu. Évidemment, ce processus crée plus d’émissions, explique Farshid Torabi, professeur d’ingénierie à l'Université de Regina.

Plus le pétrole est lourd, plus il faut d'efforts et d'énergie pour craquer thermiquement les molécules, affirme-t-il, tout en ajoutant que les compagnies pétrolières prennent des mesures importantes pour réduire le plus possible les émissions du raffinage.

Andrew Parsons, ministre de l'Énergie de la province, ne nous a pas accordé d’entrevue. Mais dans une déclaration écrite, le ministère de l'Industrie, de l'Énergie et de la Technologie indique que la demande de pétrole d’Hebron est élevée et que l'intensité des émissions en amont (pendant l’extraction) pour Hebron était la plus faible de l’industrie terre-neuvienne en 2020.

Andrew Parsons devant un micro.

Andrew Parsons, le ministre de l'Industrie de Terre-Neuve-et-Labrador, a refusé de nous accorder une entrevue.

Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

L'intensité des émissions en amont correspondant à la quantité de pétrole produite par un projet et de l'efficacité de l'installation du point de vue des émissions (notamment la production d'électricité et le torchage), précise le ministère.

Avec le temps, le pétrole d'Hebron devrait devenir plus léger à mesure que les autres réservoirs [du champ pétrolifère où le pétrole est moins lourd] seront mis en service, ajoute-t-il.

Le ministère note aussi que le pétrole d’Hebron a une faible teneur en soufre, ce qui est intéressant pour le secteur intermédiaire, car le raffinage coûte moins cher et entraînerait une diminution des émissions.

Lesley Rideout, porte-parole de l’Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers, souligne aussi que l’extraction du pétrole brut lourd d’Hebron est effectuée sans modifier son état visqueux naturel.

Généralement, le pétrole brut lourd dans des réservoirs souterrains doit être réchauffé pour être transporté vers la surface, mais toute la production pétrolière au large de Terre-Neuve se passe sans utiliser de méthodes de stimulation thermique telles que l'injection de vapeur, explique-t-elle.

Le gouvernement accusé d'écoblanchiment

Depuis des années, les gouvernements fédéral et provincial subventionnent l'extraction du pétrole léger terre-neuvien, en affirmant que les émissions durant sa production sont relativement plus faibles. Le mois dernier, le premier ministre, Andrew Furey, s'est rendu au sommet de l'Organisation des Nations unies sur le climat, à Glasgow, pour faire la promotion du pétrole propre de sa province.

Angela Carter, professeure associée de l’Université de Waterloo, accuse le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador d’adopter un discours qui minimise la quantité de pétrole lourd produit au large de la province et les émissions qui en résultent.

C’est un message créé pour convaincre le public et aussi l’industrie que le gouvernement soutient le secteur des énergies fossiles et l’extraction pétrolière à Terre-Neuve-et-Labrador, mais qui n’est pas basé sur la science climatique, affirme-t-elle.

Elle croit que même si les émissions produites pendant l’extraction à la plateforme d’Hebron sont relativement faibles, le gouvernement ne doit pas oublier les émissions en aval, c'est-à-dire les gaz à effet de serre créés après l'extraction.

Il faut arrêter de se concentrer sur les émissions créées pendant l’extraction. Ces émissions sont immenses, et il faut les réduire, mais il y a aussi l’autre partie de l’équation, c’est-à-dire quand le pétrole brut est exporté et consommé et brûlé ailleurs, estime-t-elle. C’est de l’écoblanchiment.

Patrick Butler

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