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Un fonds montréalais mise contre Facebook et les pétrolières pour faire de l’argent

Un homme agite les mains en présentant un logo et un nouveau nom d'entreprise.

Le fonds spéculatif Nordis est d'avis que le modèle d'affaires de Meta (Facebook) entraînera à terme une baisse de la valorisation de son titre boursier.

Photo : Facebook

Mathieu Dion
Mathieu Dion

Un nouveau fonds d’investissement de près de 35 millions de dollars, entre autres soutenu par la Caisse de dépôt et placement du Québec, vient de voir le jour. Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil, à l’exception que le Fonds Nordis parie sur des entreprises qui ont des considérations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) ou, dans le cas contraire, contre elles.

Ce type de fonds spéculatif, appelé communément fonds de couverture ou hedge funds en anglais, incarne l’une des armes les plus puissantes du capitalisme. Il mise des millions de dollars sur des titres boursiers, mais parfois tout autant contre des sociétés dans l’espoir qu’elles perdent de la valeur. Les fonds spéculatifs adoptent ainsi des positions longues et courtes pour faire de l’argent… beaucoup d’argent.

L’associé directeur de Nordis Capital, François Boutin-Dufresne, dit vouloir repousser les limites de l’investissement responsable dans le futur. Nordis ne fait partie que d’une poignée de fonds spéculatifs à capitaliser sur les facteurs ESG.

Plusieurs institutions financières offrent des services financiers dits responsables, mais en réalité, elles investissent dans des entreprises qui ne sont pas tout à fait les meilleures dans le secteur, explique M. Boutin-Dufresne.

Le facteur environnemental occupe une place importante dans la finance durable, puisqu’il est souvent lié à l’efficacité économique. Si on regarde les facteurs sociaux et de gouvernance, ajoute-t-il, c’est beaucoup moins développé en termes d’innovation et de stratégie d’investissement.

On est d’avis qu’on pourra dégager une surperformance financière en investissant dans les trois composantes de l’ESG, donc pas seulement dans celle des changements climatiques.
Une citation de François Boutin-Dufresne, économiste et associé directeur de Nordis Capital

Des positions courtes sur Facebook et Coca-Cola

Nordis Capital vend par exemple à découvert des titres comme Meta (Facebook) et Coca-Cola. Ses gestionnaires font l’hypothèse que la première entreprise connaît des problèmes dans la gestion des données et de l’utilisation de ses plateformes chez les jeunes, et que la deuxième a un impact défavorable sur la santé en raison de ses produits sucrés.

Les enjeux de réputation et l’évolution des goûts alimentaires rendront une partie du modèle d’affaires de ces entreprises caduques, selon François Boutin-Dufresne, et leur valorisation devrait suivre.

Comment fonctionne la vente à découvert?

Les investisseurs qui se tournent vers la vente à découvert adoptent une position courte sur un titre boursier. Ils vendent cette action d’une société qu’ils ont empruntée dans l’espoir que sa valeur chute dans le temps. Ensuite, ils pourront la racheter au rabais et empocher la valeur de l’écart entre la vente et son rachat. Cette opération, très risquée, est réservée aux investisseurs institutionnels et aux gens fortunés.

Nordis Capital mise de la sorte contre les pétrolières canadiennes en vendant à découvert le fonds négocié en bourse iShares S&P/TSX Capped Energy Index, qui regroupent les principales sociétés énergétiques du pays.

Le fonds investit en revanche, en adoptant une position longue, dans des sociétés comme Air Liquide qui contribue à la transition énergétique avec l’hydrogène vert. Il en va de même pour la chaîne d’alimentation américaine Kroger, en raison de son plan pour réduire la faim et le gaspillage dans les communautés où elle est implantée, et Microsoft, pour sa culture organisationnelle.

Une approche à long terme

Mais les gestionnaires de Nordis Capital ne craignent-ils pas d’être perçus comme radicaux dans le monde de la finance? La perception d’être radical est un peu bizarre, soutient François Boutin-Dufresne, en ce sens que, si nous avons un certain succès financier, nous aurons de la crédibilité grâce à nos chiffres.

En 2020, dans sa phase de recherche sous l’aile de sa firme sœur Sustainable Market Strategies, le Fonds Nordis a connu un rendement de 22 %. En 2021, jusqu’ici, sa performance a été anémique en raison de la poussée des titres énergétiques. Contrairement aux fonds spéculatifs traditionnels, Nordis Capital se justifie en adoptant une approche à long terme.

Maher Kooli, professeur au Département de finance de l’UQAM, indique que les fonds spéculatifs sont en effet davantage reconnus comme des investisseurs à court terme.

Quand on tient compte d’une stratégie d’investissement avec des facteurs ESG, on ajoute une vision à moyen et à long terme qui est particulière, précise-t-il. M. Kooli souligne qu’il faudra attendre un petit peu les performances financières du fonds, parce que nous n’avons pas un horizon assez loin pour juger si la stratégie fonctionne ou pas.

Le Fonds Nordis, lancé vendredi dernier à Montréal, démarre avec une allocation de près de 35 millions de dollars et vise à lever 100 millions de dollars dans la prochaine année. Cette première mise de fonds provient principalement du Programme des gestionnaires en émergence du Québec, parrainé notamment par la Caisse de dépôt et placement du Québec, le Fonds de solidarité FTQ, le Fondaction CSN et Investissement Québec.

Pour l’instant, le Fonds Nordis est réservé aux investisseurs institutionnels, mais ses gestionnaires ont bon espoir de le rendre un jour investissable pour des particuliers, grâce à des partenariats avec des institutions financières.

Les investissements ESG ont-ils encore du potentiel?

L’engouement pour les investissements ESG grandit sans cesse, à un point tel qu’il fait craindre des risques de surévaluation.

C’est clair que la part du gâteau va se rétrécir, et on se demande toujours si les performances vont demeurer aussi présentes qu’actuellement.
Une citation de Maher Kooli, professeur au Département de finance de l’UQAM

Dans une récente étude spéciale, l’économiste en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion, observe inversement une hémorragie du capital au Canada en faisant référence aux considérations ESG.

Étant une petite économie ouverte qui restera dépendante de son secteur des ressources naturelles dans un avenir prévisible, il est crucial que le Canada explique mieux aux investisseurs sa transition ESG, écrit-il en faisant référence au potentiel dans le captage, l’utilisation et le stockage de carbone dans les sables bitumineux de l’Alberta.

Il est clair que nous laissons à désirer quand nos propres fonds de pension préfèrent investir plus lourdement à l’étranger qu’au Canada [pour des considérations environnementales].
Une citation de Stéfane Marion, économiste en chef et stratège à la Banque Nationale

François Boutin-Dufresne, de Nordis Capital, reconnaît qu’il mise contre l’économie canadienne dans certains secteurs avec sa stratégie d’investissements ESG, mais qu’il demeure possible d’investir dans des entreprises d’ici telle que la filière de la batterie.

Mathieu Dion
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