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32 ans après Polytechnique, il faut « se battre » contre la violence faite aux femmes

Sous un ciel sombre, Justin Trudeau, François Legault et Valérie Plante se tiennent aux côtés de proches de victimes. Plusieurs ont des parapluies noirs.

Justin Trudeau, François Legault et Valérie Plante étaient de ceux qui ont pris part à la cérémonie à la mémoire des victimes du drame de Polytechnique.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Sophie-Hélène Lebeuf

Quatorze rayons lumineux ont éclairé un ciel pluvieux au cours d'une cérémonie commémorative tenue lundi soir sur le mont Royal en hommage aux jeunes femmes qui ont péri dans la fusillade perpétrée le 6 décembre 1989 à Polytechnique Montréal.

Les noms des 14 victimes de la tragédie, en majeure partie des étudiantes en génie, ont été lus devant des proches et des politiciens, pendant que les faisceaux illuminaient le ciel l'un après l'autre, pour une huitième année.

Leur projection devait débuter à partir de 17 h 10 (HNE), l'heure à laquelle avaient retenti les premiers coups de feu, mais elle a démarré avec huit minutes de retard en raison de la pluie et des vents forts.

Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte étaient tombées sous les balles d'un tueur qui s'en était pris à elles parce qu'elles étaient des femmes.

Photo des 14 victimes

Les 14 femmes mortes le 6 décembre 1989 à Polytechnique Montréal

Photo : Radio-Canada

La commémoration du drame du 6 décembre 1989 survient cette année au moment où le Québec recense au moins 18 féminicides (nouvelle fenêtre) depuis le début de l'année, en hausse par rapport aux dernières années.

Trente-deux ans après une attaque au bilan meurtrier, il faut continuer de se battre contre la violence perpétrée contre les femmes, a d'ailleurs reconnu le premier ministre du Québec, François Legault, après la cérémonie.

La grande, grande, grande majorité des Québécois sont prêts à tout faire pour qu'on défende cette valeur d'égalité entre les hommes et les femmes. On a fait du chemin, mais il y a encore du travail à faire.
Une citation de François Legault, premier ministre du Québec

On a vraiment un travail de mémoire. Ce n'est pas le Québec qu'on aime, ce n'est pas dans nos valeurs, a-t-il dit aux journalistes. On a vu, malheureusement, encore de la violence contre les femmes récemment.

Cette cérémonie permet de penser aux familles, mais également [d']avoir une réflexion en tant que société sur ce qui doit être fait pour empêcher la violence faite aux filles et aux femmes, et bien sûr les féminicides, a de son côté soutenu la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

Pour sa part, Justin Trudeau ne s'est pas adressé aux médias et a quitté les lieux rapidement après la cérémonie. Plus tôt dans la journée, il a appelé les gens, par voie de communiqué, à honorer la mémoire des victimes et à unir nos voix pour condamner la misogynie qui a mené à cette tragédie.

Le premier ministre a cependant échangé avec l'une des survivantes de la tuerie, Nathalie Provost, porte-parole du groupe militant pour le contrôle des armes à feu PolySeSouvient. Cette dernière n'a pas voulu commenter la discussion qu'elle a eue avec M. Trudeau.

En mars dernier, PolySeSouvient menaçait de le déclarer persona non grata aux commémorations de cette année en raison du projet de loi C-21 de son gouvernement sur le contrôle des armes, déposé en février (nouvelle fenêtre). Le groupe déplorait entre autres le caractère facultatif du programme de rachat d'armes d'assaut.

En raison de la pandémie, le public était invité à suivre la cérémonie commémorative sur les comptes des réseaux sociaux de Polytechnique Montréal, sur lesquels il est possible de voir la rediffusion.

Plaidoyer pour un contrôle des armes

Nathalie Provost sourit, face à l'audience.

Le reportage de Marie-Josée Paquette-Comeau

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Si les politiciens se sont recueillis, des survivantes de la fusillade déplorent qu'il faille toujours se battre pour un meilleur contrôle des armes à feu.

Ce n'est pas un anniversaire charnière, mais le devoir de mémoire reste important, a fait valoir Nathalie Provost en cette Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes.

En entrevue à ICI RDI, elle a souligné la violence armée à Montréal et le nombre important de féminicides.

Depuis l'abolition du registre des armes d'épaule par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, manifestement, on n’a pas avancé en matière de contrôle des armes à feu, déplore-t-elle.

Depuis 2012, depuis l'abolition du registre des armes d'épaule, [...] nos gouvernements n'ont pas su trouver les lois et les règlements pour nous donner des mécanismes suffisamment puissants pour empêcher ce qui se passe.
Une citation de Nathalie Provost, survivante de Polytechnique

La destruction du registre est plus que la destruction d’une base de données, c’est la base d’un système qui permettait de contrôler les armes à feu, affirme Mme Provost.

Ça fait 32 ans. Ce qui me frappe, c'est vraiment l'absurdité que les gens comme nous – les survivants, les familles – continuent, doivent continuer à se battre pour un meilleur contrôle des armes, alors que la grande majorité du public est en faveur et alors que, surtout pour les dernières années, on a élu un gouvernement sur la base de promesses électorales sur le contrôle des armes, a renchéri la coordonnatrice de PolySeSouvient, Heidi Rathjen, sur les ondes de ICI RDI.

Malgré des bonnes promesses et des belles paroles [des libéraux fédéraux], les mesures concrètes tardent à se faire, à se manifester et, essentiellement, rien n’a changé sur le terrain depuis six ans, a-t-elle expliqué à l'émission 24/60, déplorant que les gains obtenus aient été détruits ou affaiblis par les conservateurs.

Elle note au passage l'augmentation progressive et assez raide du nombre des homicides par balle, revenu au taux précédant les mesures de contrôle des armes à feu adoptées dans la foulée du drame de Polytechnique.

Interrogée sur le blocage entourant le contrôle des armes de poing, Mme Rathjen répond en trois mots : lobby des armes.

On a un lobby des armes très puissant au Canada. On ne le voit pas toujours, il n’est pas visible comme il l’est aux États-Unis, mais [il comprend] beaucoup de groupes qui ont beaucoup, beaucoup de ressources et qui sont très [déterminés] et impliqués et organisés, alors que du côté du contrôle des armes, comme nous, on est des bénévoles avec très peu d'argent, offre-t-elle en guise d'explication.

Après les scrutins, ils réussissent à effriter l’appui politique accordé pendant les campagnes électorales, argue-t-elle.

Ceux qui perdent des privilèges se battent haut et fort et le manifestent clairement qu’ils veulent garder leurs privilèges, alors que nous, citoyens ordinaires, on est assez peu nombreux pour réclamer haut et fort la sécurité, un besoin légitime et fondamental, dit pour sa part Nathalie Provost.

Je pense que si on réitère à quel point, pour nous, c'est important et que ça vaut beaucoup plus que le privilège de la possibilité d'être propriétaire d'une arme à feu et de l'utiliser, bien peut-être que nos gouvernements vont assumer leurs responsabilités pleinement et vont nous offrir des lois et des règlements plus forts, et vont s'engager aussi dans différentes mesures pour limiter la prolifération des armes illégales, croit-elle toutefois.

La mobilisation qu'elle dit constater est porteuse d’espoir, ajoute-t-elle.

Mme Rathjen dit aussi avoir de l'espoir parce que les libéraux sont revenus sur leur promesse brisée de ne pas racheter les armes d'assaut. Pour les armes de poing, ça augure très mal avec les différents paliers qui se lancent la balle (nouvelle fenêtre), nuance-t-elle.

Honorer la mémoire des victimes

Une femme portant un capuchon tient une gerbe de roses blanches et se recueille devant le mémorial.

Plusieurs personnes ont déposé des gerbes de roses blanches devant le mémorial en hommage aux 14 victimes de la tuerie de Polytechnique Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Plus tôt dans la journée, des étudiants, des représentants syndicaux et des membres de la direction de Polytechnique Montréal ont déposé des gerbes de roses blanches devant la plaque commémorative, au pavillon principal.

La classe politique a aussi souligné le triste anniversaire.

À Ottawa, la Chambre des communes a observé un moment de silence.

Plusieurs politiciens se sont tournés vers Twitter. Nous devons continuer à lutter contre la haine sous toutes ses formes. Ce genre de tragédie ne doit plus jamais se reproduire, a affirmé le chef du Parti conservateur du Canada, Erin O'Toole.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a lui aussi appelé à honorer la mémoire des femmes tuées.

Des gestes nécessaire [sic] attendent. Des interventions urgentes tardent. Des mémoires sont laissées pour compte. Des vies demeurent menacées, a pour sa part tweeté le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, estimant urgent que le gouvernement impose un plus grand contrôle des armes à feu, y compris le rachat obligatoire des armes d'assaut, ainsi que des frontières étanches aux armes de poing.

La vice-première ministre et ministre québécoise de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a rappelé que les 14 victimes avaient été sauvagement abattues parce qu'elles étaient des femmes. La violence faite aux femmes est un combat de tous les instants. Ne baissons jamais la garde, a-t-elle lancé.

Nommant toutes les victimes, la cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, a de son côté souligné l’importance de défendre les droits des femmes.

Votre vie sera à jamais liée à une cause essentielle : s'assurer que les femmes au QC ne fassent pas seulement qu'exister, mais qu'elles puissent y vivre.
Une citation de Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral, sur Twitter

Le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a rendu hommage aux groupes de femmes qui luttent contre le fléau de la violence dont les femmes sont victimes. Les 364 autres jours, les femmes engagées dans ce combat le font dans l'ombre. Elles le mènent depuis des décennies, avec une résilience qui force l'admiration. Elles sauvent des vies, a-t-il écrit.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a pour sa part écrit qu’il ne fallait jamais oublier et continuer à lutter de toutes nos forces contre les féminicides qui sont tristement encore une réalité dans notre société.

Ni le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, ni celui du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, n'ont souligné le triste événement sur Twitter.

Le pont Samuel-De Champlain, qui relève du fédéral, sera par ailleurs illuminé jusqu'à 1 h (HNE) avec des couleurs de blanc et de violet pour honorer la mémoire des 14 femmes assassinées [et] appuyer l'appel national contre la violence faite aux femmes.

Avec les informations de La Presse canadienne.
Sophie-Hélène Lebeuf

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