1. Accueil
  2. Société
  3. Culture

[Reportage] Rachida Azdouz et les antiracistes : qui aime bien châtie bien

Rachida Azdouz, psychologue et spécialiste des relations interculturelles, a publié récemment un essai où elle décortique le discours antiraciste au Québec.

Quatre personnes sur une scène

À partir de la gauche : la journaliste de Radio-Canada Émilie Dubreuil, Rachida Azdouz, l'ex-journaliste et autrice Anne Panasuk et le pédiatre urgentiste et auteur Samir Shaheen-Hussain

Photo : Radio Canada International / Samir Bendjafer

Samir Bendjafer

« Panser le passé, penser l’avenir : racisme (nouvelle fenêtre) et antiracismes » est le titre du dernier livre de Rachida Azdouz publié au Québec par Édito, une filiale du groupe Gallimard qu’elle a présenté au Salon du livre de Montréal qui a fermé ses portes dimanche dernier.

Retour sur une rencontre avec cette essayiste, psychologue et spécialiste des relations interculturelles lors la grand-messe livresque de Montréal.

En ce dernier jour du 44e Salon du livre de Montréal qui se tenait pour la première fois au Palais des congrès, l’espace Agora était rempli de monde.

Rachida Azdouz lisait publiquement un extrait de son dernier essai Panser le passé, penser l’avenir : racisme et antiracismes. (nouvelle fenêtre) Elle n’était pas la seule présente à l’événement animé par la journaliste de Radio-Canada Émilie Dubreuil.

Elle côtoyait, sur scène, l’ancienne journaliste de Radio-Canada Anne Panasuk qui vient de publier aussi chez Édito un livre sur les enfants autochtones disparus, Auassat : à la recherche des enfants disparus.

L’autre participant était le pédiatre urgentiste et auteur Samir Shaheen-Hussain qui a publié aux éditions Lux un livre sur la violence médicale infligée aux enfants autochtones et à leurs familles : Plus aucun enfant autochtone arraché.

Rachida Azdouz a choisi une anecdote pour introduire un sujet sérieux, comme elle a tenu à le souligner à l’assistance.

Elle a raconté comment, il y a quelques années la veille de Pâques, elle avait rencontré un collègue en sortant d’une pâtisserie. Ce dernier lui avait alors souhaité de joyeuses Pâques. Quoi de plus banal pour la circonstance. Le lendemain, ce même collègue la rappelle au téléphone pour s’excuser de lui avoir souhaité de joyeuses Pâques, car vous êtes musulmane, lui avait-il répondu.

C’est cette assignation à résidence confessionnelle et identitaire qui l’avait ennuyée, car le collègue avait présumé de sa confession, sans avoir eu à mieux la connaître en lui posant des questions, par exemple. Elle explique dans son livre qu’elle n’y voit pas de racisme (nouvelle fenêtre), mais plutôt une maladresse, un biais inconscient, occasion ratée de faire connaissance de personne à personne, sans mettre de barrière ethnique ou religieuse entre nous.

Le décor est ainsi planté. Tout est nuance chez cette native de Casablanca, au Maroc, qui a émigré au Québec en 1989 après un passage par la France où elle a obtenu un diplôme d’études approfondies (DEA) de troisième cycle en psychologie.

En entrevue avec Radio Canada International, Rachida Azdouz affirme qu’elle a décidé de reprendre sa plume pour écrire le dernier volet de ce qui est devenu une trilogie sur le débat identitaire qui traverse le Québec depuis une trentaine d’années parce qu’elle entendait les gens dire : que font les progressistes nuancés? Pourquoi ne parlent-ils pas? C’est comme si j’avais l’impression de répondre à une demande.

Des personnes circulent dans un stand de livres.

Le stand de Gallimard, la maison-mère des éditions Édito

Photo : Radio Canada International / Samir Bendjafer

Dans son premier essai paru en 2018, Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche (nouvelle fenêtre), elle avait essayé de mettre en garde contre un certain antiracisme agressif et disait qu’au Québec on ne débat pas, que ce soit du côté des identitaires ou de celui des inclusifs.

Pour cette spécialiste des enjeux identitaires en contexte multiethnique, ces deux extrêmes polarisent le débat, mais au fond ils ne débattent pas.

Une année plus tard, elle a publié Pas de chicane dans ma cabane où elle décortique les difficultés d’éviter la controverse dans le débat public au Québec. Le livre est sorti l’année de l’adoption de la loi sur la laïcité de l’État. (nouvelle fenêtre)

Le troisième livre [Panser le passé, penser l’avenir : racisme et antiracismes] est un peu comme pour clore ce débat identitaire [au Québec] en disant que maintenant, on ne peut plus se contenter de déplorer la polarisation. Une fois qu’on a dit que le débat est polarisé, qu'est-ce qu'on fait pour le dépolariser?
Une citation de Rachida Azdouz

La solution, selon elle, serait de laisser un troisième ou même un quatrième discours s’exprimer. Une voix pour un autre discours finalement.

Rachida Azdouz reconnaît que le risque de la nuance est qu’on peut donner l’impression de parler des deux côtés de la bouche.

Elle assume ce risque. Le propre de la nuance est aussi de douter. Et quand on doute, c’est comme quand on réfléchit à voix haute. Du même souffle et dans la même phrase, on peut dire la chose et son contraire, parce qu’on veut soumettre ce qu’on vient d’affirmer à l’épreuve des faits et du réel.

Wokes, je vous aime!

Rachida Azdouz se dit foncièrement progressiste. Mais qui aime bien châtie bien.

Elle explique que dans le mouvement antiraciste moral, la lutte contre le racisme appartient à tout le monde et c’est une responsabilité de tous. Il n’y a pas la figure de l’allié qui doit se taire pour laisser parler ceux qui souffrent du racisme. Le bon allié est celui qui parle.

Par contre, dans l’antiracisme décolonial proche des Black Lives Matter aux États-Unis et des Indigènes de la République en France, les premières personnes qui doivent en parler sont les personnes qui le vivent.

Ce dernier discours n’est pas critiquable, car c’est le discours de l’authenticité et du vécu. Je raconte ce que je vis et comment je le vis. Tu n’as pas le droit de le contredire, car tu ne peux pas contredire une impression, une émotion ou un vécu, ajoute-t-elle.

Une femme discute avec une autre.

Rachida Azdouz, psychologue et autrice, lors d’une dédicace au Salon du livre de Montréal.

Photo : Radio Canada International / Samir Bendjafer

Elle estime que la critique et la dénonciation ne constituent pas une posture viable. Il n’y a que l’énonciation d’un autre discours qui peut être viable.

Et c’est l’approche qu’elle adopte dans son dernier livre. Je fais de la déconstruction et de l’énonciation, parce que dénoncer ne m’intéresse pas , explique-t-elle en affirmant que son livre n’est pas une dénonciation du mouvement woke. D’ailleurs, le mot woke n’apparaît qu’une fois dans mon livre. Je ne voulais pas entrer là-dedans, c’est facile.

Ce n’est pas un livre contre les wokes. C’est un livre sur les différentes façons d’être antiraciste. C’est un livre sur le droit à l’antiracisme pluriel.
Une citation de Rachida Azdouz

Sa déconstruction de l’antiracisme reste bienveillante. Je ne déconstruis pas pour déculotter l’autre. Je déconstruis pour dire que des deux côtés, on s’aperçoit qu’il y a des angles morts, qu’il y a des grains de sable dans la machine.

Que son discours soit récupéré par les opposants au mouvement antiraciste ne lui fait pas peur.

Quand on fait de l’introspection de son propre camp, parce que c’est clair que je suis une progressiste, on risque de se faire instrumentaliser. Ce risque ne doit pas nous empêcher d’être honnêtes dans notre recherche de vérité ou dans notre autocritique, soutient-elle.

Il serait facile de dire aux racistes que les wokes sont fous, que les antiracistes sont excessifs, qu’ils brûlent les livres et qu’ils voient du racisme (nouvelle fenêtre) partout, selon elle.

Quand on leur dit qu’il n’y a pas que cette caricature, il y a une autre façon d’être antiraciste, on les désarme. C’est facile d’attaquer une caricature et c’est beaucoup plus difficile d’attaquer quelqu’un de nuancé, ajoute Rachida Azdouz qui demande aux antiracistes réduire leur colère.

Celle-ci a été un très bon moteur pour attirer l’attention en criant, mais à un moment donné, il faut arrêter de crier. Elle est un bon détonateur, mais pas un bon pompier. Une fois qu’on a crié au feu, il faut sortir les extincteurs. C’est ça mon message, au fond.

Note : ce reportage est également disponible en arabe.

Samir Bendjafer

À la une