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Polytechnique : retour sur les racines antiféministes de cette tragédie

La professeure Mélissa Blais est photographiée devant sa bibliothèque.

La professeure Mélissa Blais, photographiée chez elle, a étudié la mémoire des événements du 6 décembre 1989.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Laurence Niosi

Le Québec commémore lundi les 32 ans de la tuerie de l'École polytechnique de Montréal, où 14 femmes ont été assassinées par Marc Lépine. Comment l’antiféminisme a-t-il évolué depuis ce massacre survenu en 1989? Entrevue avec Melissa Blais, professeure de sociologie à l’Université du Québec en Outaouais et autrice de l’essai J'haïs les féministes.

Dans vos écrits, vous parlez de la façon dont la mémoire des événements du 6 décembre 1989 s’est construite au fil du temps. Vous expliquez comment on a d’abord occulté sa dimension antiféministe.

Ce que j'ai observé, ce qui m'a épatée quand j'ai plongé dans les archives, 600 articles de journaux, c’est à quel point on s’activait rapidement pour créer de la mémoire collective. Au lendemain de l'attentat, on a voulu construire la mémoire du temps présent.

Personne ne remet en question les 24 minutes de l’attentat. Mais on a cherché à trouver des causes. Premièrement, on a cherché à ancrer l’attentat dans les meurtres de masse. En faisant ça, on évacue la spécificité des motivations de Lépine.

Ensuite, on a des discours qui disaient qu’il fallait se taire. En 1990, ça venait de l’École polytechnique, notamment. On a dit : il faut arrêter d’en parler, c’est trop souffrant.

Et puis il y avait le discours qui visait à accuser le service 911 et les forces de l’ordre d’avoir tardé à agir. Encore, on évacue la dimension féministe.

Il y a ensuite des discours antiféministes qui héroïsent le tueur. On plaide la crise de la masculinité. Que c’est de la faute des femmes, qui n’ont pas su se lier d'amitié avec Lépine. Or, Marc Lépine avait écrit un manifeste antiféministe qui a été coulé dans les médias quelques mois après les événements. Et même après sa réception, les gens qui cherchaient à psychologiser le tueur ont continué à le faire.

Vous avez énuméré les réactions à vif. Ensuite, il y a eu une évolution des mentalités, c’est bien ça?

Oui, et c'est grâce aux efforts des féministes. Des brèches s’ouvrent dans les médias, car elles gardent le fort. Dix ans après les attentats, on parlait néanmoins encore de militer contre toutes les formes de violence. On évitait de parler de l'antiféminisme.

Et puis, 20 ans plus tard, il y a eu le film Polytechnique de Denis Villeneuve et des commémorations. Il y a à ce moment un discours de négociation, c’est-à-dire qu’on parlait à la fois de la souffrance masculine, mais on poussait plus loin pour parler de violence contre les femmes.

En 2019, on commémore les 30 ans de la tuerie de la Polytechnique. Pour la première fois, Montréal a reconnu la tuerie comme étant un attentat antiféministe.

Oui, il y a eu la demande de changer la plaque qui commémore la tuerie [pour ajouter qu’il s’agit d’un attentat antiféministe]. Ça a été pour moi un moment charnière quant à la reconnaissance des féministes, et du fait qu'il faut agir de manière préventive. Depuis le 30e anniversaire, on parle d’antiféminisme. Il y a une reconnaissance politique, notamment dans les discours. Justin Trudeau, par exemple, a dit qu'il fallait lutter contre les violences faites aux femmes.

Justin Trudeau et son épouse, lors d'une commémoration de la tuerie de Polytechnique en 2019.

Justin Trudeau et son épouse, lors d'une commémoration de la tuerie de Polytechnique en 2019.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Comment le discours antiféministe a-t-il évolué depuis 32 ans? Aujourd'hui, on parle beaucoup du mouvement incel, de la manosphère...

L'antiféminisme a toujours réagi aux changements du féminisme. Pour être crédible, on ne peut plus dire comme on disait en 1920 : les femmes sont moins intelligentes. L’antiféminisme d'aujourd'hui s'appuie sur d'autres forces réactionnaires.

Une enquête en Grande-Bretagne sur l'après-#metoo montre qu’en fait c’est sur le web qu’il y a un prolongement de tactiques antiféministes qui existaient avant. Mais ce qui a changé avec #metoo, c'est que les antiféministes, en utilisant la crise de la masculinité, parlent cette fois de censure, de liberté d’expression. On accuse les féministes de se faire justice elles-mêmes. Ça s’est greffé après #metoo.

Et aussi, l'utilisation de l’expression masculinité toxique. Ce mot vient de l'antiféminisme. Cette mouvance reconnaissait à l’origine que les hommes pouvaient avoir des comportements dangereux, mais elle disait que c’est à cause des féministes que les hommes se comportaient de façon nuisible. Maintenant, ce mot est largement répandu.

Et puis maintenant, il y a aussi des changements, car la manosphère est structurée en communauté. [Ces antiféministes] se sont donné eux-mêmes des noms : les incels, les pick up artists, les MGTOW (Men Going Their Own Way).

Cette année, il y a eu 18 féminicides au Québec. Pourquoi peine-t-on encore à prévenir la violence faite aux femmes après des décennies de féminisme?

Il y a notamment des freins juridiques. Une mère victime de violence conjugale est susceptible de se faire dire par la protection de l’enfance qu’elle fait subir à son enfant de l’aliénation parentale [ndlr : une notion qui fait référence à un parent qui influence indûment son enfant afin que l’autre parent soit rejeté]. On constate depuis des années, dans les études, que ce sont les mères qui sont accusées d'aliénation parentale. J'ai un témoignage d’une femme qui a dû retourner avec son conjoint car elle voyait que la DPJ ne la croyait pas et qu’elle était à risque de perdre la garde son enfant.

Tant et aussi longtemps qu'on ne croit pas les femmes victimes de violence, on les met en danger.

La bonne nouvelle, c’est que depuis 2019, on parle de meurtres de femmes comme de féminicides. En 2017, on parlait encore de drames conjugaux. Ça, c’est une percée féministe. Moi, je parle d’ailleurs de la Polytechnique comme d’un féminicide antiféministe.

Devrait-on craindre un nouvel attentat comme celui de Poly?

Il y en a d’autres, des Marc Lépine. À Toronto, l’homme qui avait commis l’attaque mortelle [au camion-bélier en 2018] avait été inspiré par le mouvement Incel pour viser des femmes. Des attentats au nom de l'antiféminisme sont en hausse aux États-Unis, rapportent les recherches. Ça fait longtemps que les féministes ont peur que cela se reproduise. Elles sont toutes inquiètes que ce soit possible, car elles voient l'antiféminisme ambiant.

Laurence Niosi

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