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[Reportage] Ni travail ni indemnisation pour un travailleur migrant blessé dans une ferme

Portrait de Marcos Preciado Arroyo, travailleur agricole saisonnier, debout devant des arbres.

Marcos Preciado Arroyo s’est blessé à la cheville droite et se trouve dans l’incapacité de travailler depuis près de 4 mois. Son permis de travail expire le 15 décembre 2021. Il n’a pas été indemnisé.

Photo : RCI / Martínez Méndez

Paloma Martínez Méndez

Que se passe-t-il lorsqu'un travailleur migrant temporaire se blesse ou tombe malade pendant son contrat au Canada?

Chaque cas est différent et chaque employeur, le plus souvent une exploitation agricole, traite la situation selon ses propres règles.

Dans de nombreux cas, les travailleurs sont pris en charge et indemnisés et tout se termine bien.

Cependant, Radio Canada International (RCI) reçoit fréquemment des témoignages de journaliers mexicains, guatémaltèques et caribéens qui racontent avoir subi des blessures et s'être retrouvés dans l'incapacité de travailler.

Dans certains cas, les employeurs les emmènent chez le médecin sans déclarer la blessure ou la maladie comme un accident lié au travail, ce qui exclut les travailleurs journaliers de toute indemnisation.

Dans d'autres, les travailleurs préfèrent fuir les exploitations agricoles par crainte d'être renvoyés chez eux sans pouvoir terminer leur saison de travail au Canada.

Marcos Preciado se tient debout devant un terrain avec un peu de neige sur la pelouse.

Marcos Preciado est venu au Canada dans le cadre du programme des travailleurs agricoles saisonniers qui existe entre le Canada et le Mexique depuis 1974.

Photo : Radio Canadá Internacional (RCI) / Martínez Méndez

Venir ici a été une expérience très importante dans ma vie. Cela m'a permis de voir la réalité de la façon dont les compatriotes mexicains sont traités dans les fermes et de constater que le Canada est un grand pays où il fait bon vivre. Le seul point négatif est que le gouvernement n'a pas encore été en mesure de réglementer les entreprises qui embauchent des travailleurs agricoles. Il y a un esclavage moderne et les propriétaires de fermes pensent qu'ils possèdent des droits sur les migrants.
Une citation de Marcos Preciado, travailleur agricole saisonnier au Canada

L'histoire de M. Preciado avait bien commencé le 26 mai 2021 à son arrivée dans la région de Montréal.

Quelques mois plus tôt dans son pays d'origine, il avait appris l'existence du programme des travailleurs agricoles saisonniers Canada-Mexique lors d'un salon de l'emploi, et l'idée de venir travailler ici l'avait enthousiasmé.

Cependant, les choses ont changé lorsqu'il a subi une blessure à la cheville droite lorsqu'il marchait dans les rangs de concombres dans les champs des Productions Margiric inc.

Le jour de sa blessure, son travail consistait à retirer le fil de fer qui est installé au-dessus des plantes pour les protéger des chutes de neige ou du froid extrême, dit-il.

Lorsque j'ai enlevé le fil, je me suis luxé la cheville, car le sol était boueux et il y avait des pierres sous la boue. J'ai marché sur l'une d’elles et c'est là que la blessure est arrivée. Sur le moment, je n'ai ressenti aucune douleur, mais au bout de quelques heures, j'ai commencé à avoir mal. Ma cheville est devenue très enflée et j'ai commencé à avoir de terribles crampes dans la jambe droite.
Une citation de Marcos Preciado, travailleur agricole saisonnier au Canada

Le journalier affirme avoir signalé la douleur et l'inflammation à l'un des contremaîtres, Mauricio, qui lui a dit que s'il signalait sa blessure à Martin Gibouleau, l'un des trois propriétaires de l'entreprise, il ne serait pas payé pour la journée de travail, et lui a donc conseillé de terminer sa journée. Ce qu’il a fait.

Dans les jours qui ont suivi, la blessure ne s'est pas améliorée, au contraire. J'ai continué à travailler jusqu'à ce que ce soit trop difficile pour moi, dit-il.

Par la suite, M. Preciado dit être allé voir le représentant des ressources humaines de l'entreprise, Giacomo, qui l'a emmené à l'hôpital.

Marcos Preciado n'a pas compris ce qui s'est passé au centre de santé parce qu'il ne parle pas français. Selon ce que M. Giacomo lui aurait dit, les médecins ont expliqué que les gonflements, qui s'étendaient déjà aux pieds et aux mains, étaient dus à la fatigue et à la réaction au vaccin contre la COVID-19. Il a été ramené à la ferme avec ce diagnostic.

Photos de la cheville et de la cuisse de Marcos, toutes deux enflées et tuméfiées.

Marcos Preciado dit que sa cuisse et son pied ont presque doublé de taille pendant plusieurs semaines et que la douleur était très aiguë.

Photo : Cortesía del trabajador

J'ai travaillé avec cette blessure pendant un mois et demi avant de commencer à soupçonner que quelque chose n'allait pas. J'ai personnellement demandé à M. Martin Gibouleau de regarder mon pied. Il l'a vu, mais n'a rien dit. Je lui ai demandé d’être transféré à l’emballage plutôt que de travailler dans les champs pendant ma convalescence, mais il n'a pas voulu. J'ai alors demandé à M. Giacomo de m'emmener chez un spécialiste, car ce qui se passait avec mon pied n'était pas dû au vaccin. Il a répondu que M. Martin avait déjà demandé mon remplacement au ministère du Travail du Mexique.
Une citation de Marcos Preciado, travailleur agricole saisonnier au Canada

Après des pressions du Réseau d'assistance aux travailleurs agricoles migrants au Québec (RATTMAQ), qui est venu chercher Marcos Preciado à la ferme, l'employeur a délivré un document appelé relevé d'emploi indiquant qu'il avait quitté la ferme volontairement.

Les représentants du RATTMAQ ont déposé une réclamation auprès de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail du Québec (Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail), ainsi qu'une révision de la première réclamation qui avait été rejetée du fait que l'employeur n'a jamais déclaré la lésion comme résultant d'un accident du travail.

Marcos Preciado est dans l'incapacité de travailler depuis près de quatre mois, et son permis de travail expire le 15 décembre.

Les Productions Margiric inc. n'ont pas répondu aux deux demandes d'entrevue de Radio Canada International à propos de cette affaire.

Plus de protection et des accords plus flexibles

Selon diverses organisations de soutien aux migrants, les accords existants entre le Canada et divers pays d'Amérique latine et des Caraïbes devraient prévoir des permis de travail ouverts afin d'améliorer la situation des travailleurs.

Portrait de Carlos RojasAgrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Carlos Rojas, directeur général du Conseil Migrant - Santé des travailleurs agricoles et coordonnateur de l'Association pour la défense des droits du personnel domestique (ADDPD/ARHW)

Photo : Cortesía

Carlos Rojas, du Conseil Migrant - Santé des travailleurs agricoles, estime que la question de la protection de la santé est essentielle.

Le programme des travailleurs agricoles saisonniers est conçu de telle sorte que lorsque la personne quitte le Canada, elle perd toute possibilité de traiter ses maux, dit-il.

Un grand nombre de blessures et de maladies dégénératives chroniques sont dues au fait de travailler tout le temps courbé dans les champs. En fin de compte, ce sont les pays et les communautés en développement qui finissent par absorber les coûts et fournir des soins qui ne sont pas toujours les meilleurs pour les personnes qui se sont blessées en travaillant ici au Canada.
Une citation de Carlos Rojas, directeur général du Conseil Migrant - Santé des travailleurs agricoles

Cette organisation milite, entre autres, pour que les travailleurs saisonniers aient des permis de travail ouverts et qu'ils aient une réelle mobilité. Selon Carlos Rojas, c'est la clé de ces accords, car cela permettrait aux travailleurs de choisir les employeurs qui leur offrent les meilleures conditions. Les employeurs qui ont de mauvaises pratiques vont manquer de main-d'œuvre, ajoute-t-il.

D'autre part, les informations sur les termes des accords doivent être plus accessibles aux travailleurs, afin qu'ils puissent se défendre et se protéger.

Il est impératif que les travailleurs aient accès à des informations dans leur langue, en espagnol, et qu'elles soient accessibles sur des plateformes mobiles. Il est très difficile pour un travailleur d’obtenir un transfert à une autre ferme que celle qui leur a été assignée à l’arrivée. Dans notre expérience, un avocat qualifié peut prendre jusqu'à 17 heures pour préparer une demande de transfert de ferme. Imaginez les travailleurs qui ne parlent pas la langue dans laquelle les formulaires sont offerts!
Une citation de Carlos Rojas, directeur général du Conseil Migrant - Santé des travailleurs agricoles

Le représentant de ce groupe de soutien aux migrants dit que l’ultime espoir est que les employeurs ayant de mauvaises pratiques ne puissent plus avoir accès à la main-d'œuvre migrante.

Par ailleurs, les travailleurs doivent se sentir capables d'agir sur leur propre sort, conclut Carlos Rojas, dont l'organisation a lancé une pétition en ligne demandant au gouvernement canadien de respecter les droits de la personne dans le cadre des programmes de travailleurs étrangers temporaires.

Melvin Méndez se tient debout à côté d'une grande affiche de l'organisme RATTMAQ.

La question des permis de travail fermés et de la mobilité de la main-d'œuvre préoccupe aussi Melvin Méndez qui travaille pour l'agence RATTMAQ, organisme qui apporte du soutien aux travailleurs migrants.

Photo : RCI / Paloma Martínez Méndez

Le RATTMAQ offre des services de traduction, un accompagnement dans les hôpitaux et les cliniques, ainsi que des informations fiscales et des fiches de paie, tout cela pour qu'ils comprennent quels sont réellement leurs droits, dit M. Méndez.

Pour ce Salvadorien venu au Canada à l'époque de la guerre civile dans son pays, il y a de bonnes histoires dans les programmes de travailleurs migrants temporaires. Tout n'est pas négatif, mais il y a beaucoup de choses à améliorer, croit Melvin Mendez.

Les travailleurs ont tout à gagner à venir ici et à pouvoir aider leurs familles. Il est logique qu'ils gagnent beaucoup plus d'argent ici qu'au Guatemala, au Mexique ou au Honduras. Mais il y a des choses qui doivent changer dans le programme, comme la délivrance de permis de travail liés à un employeur. Lorsqu'un travailleur arrive ici, il vient travailler pour une seule entreprise. Il ne peut pas sortir de ce cadre et cela le rend si vulnérable. Le lien de dépendance avec l'employeur est immense.
Une citation de Melvin Méndez, du Réseau d'assistance aux travailleurs agricoles migrants au Québec

Selon le coordonnateur de terrain, cela signifie que les travailleurs ne signalent parfois pas les mauvais traitements.

C'est pourquoi le RATTMAQ estime que les travailleurs devraient avoir un permis de travail dans un secteur, comme le secteur agricole par exemple, qui leur permettrait de passer d'une entreprise à une autre et que cela garantira un meilleur respect de leurs droits. Et les conditions de travail et de vie seront également meilleures, affirme Melvin Méndez.

La suite des choses

Marcos Preciado, vêtu d'un manteau d'hiver, est debout devant une maison. Il y a de la neige au sol.

Marcos Preciado Arroyo, travailleur agricole saisonnier

Photo : RCI / Martínez Méndez

Bien que la douleur ressentie au tendon d'Achille le gêne toujours, l'enflure de la cheville de Marcos Preciado Arroyo a diminué.

Cependant, une de ses plus grandes préoccupations est que sa plainte déposée auprès de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail a été complètement rejetée.

Marcos Preciado dit n'avoir aucun revenu depuis qu'il a quitté la ferme Margiric le 29 juillet dernier, car son assurance privée n'a voulu couvrir aucune des dépenses.

Il vit aujourd'hui dans un refuge géré par le RATTMAQ, où ses collègues qui se trouvent dans une situation semblable et lui reçoivent des dons de nourriture, de chaussures et de vêtements pour les aider à affronter l'hiver qui est déjà arrivé au Canada.

Le permis de travail de Marcos est valide jusqu'au 15 décembre. Il espère pouvoir régler sa situation et recevoir une compensation pour la blessure qu'il a subie lorsqu'il travaillait comme ouvrier agricole.

Note : cet article est également disponible en espagnol

Paloma Martínez Méndez

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