1. Accueil
  2. Santé
  3. Santé publique

Fermer les frontières à certains pays, une mesure utile?

Une femme, assise par terre et entourée de ses bagages, parle au téléphone.

De nombreux voyageurs, comme cette femme à l'aéroport de Johannesburg, ont été coincés lorsque les vols en provenant de l'Afrique du Sud et si autre pays africains ont été annulés après la découverte du variant Omicron.

Photo : Reuters / SUMAYA HISHAM

Mélanie Meloche-Holubowski

Craignant la propagation du variant Omicron, le Canada a annoncé mardi que tous les voyageurs, à l’exception de ceux provenant des États-Unis, devront subir un test de dépistage. Mais des experts s’expliquent mal pourquoi on continue d’interdire l’entrée aux ressortissants de dix pays africains, même s’ils n’ont pas encore détecté le nouveau variant sur leur territoire.

La semaine dernière, l’Afrique du Sud annonçait avoir détecté un nouveau variant (nouvelle fenêtre) jugé préoccupant : Omicron. Craignant que ce variant ne soit plus transmissible ou ne cause davantage d’infections graves, de nombreux pays ont commencé à imposer des restrictions aux voyageurs.

Selon Julianne Piper, coordonnatrice du projet Pandemics and Borders (Pandémies et frontières), de l'Université Simon Fraser en Colombie-Britannique, le dépistage à l’arrivée des voyageurs, le séquençage et l’imposition d’une quarantaine sont beaucoup plus efficaces que la fermeture des frontières.

Si on fait un test 24 ou 72 heures avant d’aller sur le vol, dit-elle, on a le temps de prendre un taxi, d’aller au restaurant, de voir des gens; il y a plein de moments où on peut être infectés.

La chercheuse rappelle qu’au début de 2020, le variant Delta a facilement réussi à devenir dominant à travers le monde, malgré les multiples fermetures de frontières et les annulations massives de vols.

Le monde est trop interconnecté, il y a encore beaucoup de gens qui voyagent et nous savons que le virus se propage facilement, précise Mme Piper.

Pourquoi interdire l’accès aux ressortissants de certains pays?

Puisque tous les voyageurs seront testés à leur arrivée au Canada, plusieurs se demandent pourquoi les ressortissants de dix pays africains, soit l’Afrique du Sud, le Botswana, Eswatini, le Lesotho, le Zimbabwe, le Mozambique, la Namibie, l’Égypte, le Malawi et le Nigeria, ne peuvent pas entrer au Canada.

Parmi cette liste, seuls l’Afrique du Sud et le Botswana ont détecté des cas du variant Omicron. Une vingtaine de pays ont annoncé avoir détecté le variant sur leur territoire.

Mardi, en conférence de presse, le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, a tenté d’expliquer la décision d'Ottawa. Le rythme de transmission communautaire est préoccupant dans ces 10 pays. Ces pays ont plus de difficulté à établir ce qui se passe dans leurs pays. Ce n’est pas une décision basée sur la nationalité.

Ces pays [sur la liste] n’ont pas rapporté la présence du variant Omicron, même si d’autres pays ont détecté des cas qui provenaient de ces pays, explique la Dre Theresa Tam, l’administratrice en chef de l’Agence de la santé publique du Canada.

La Dre Joanne Liu, pédiatre au CHU Sainte-Justine et ancienne présidente internationale de Médecins sans frontières, en entrevue à CBC (nouvelle fenêtre), critique cette approche. Nous pensons que nous pouvons nous isoler de la pandémie en fermant les frontières et parce que nous sommes vaccinés. Ça n’arrivera pas.

Avec plus de 450 000 nouvelles infections par jour à travers le monde en ce moment et de bas taux de vaccination dans plusieurs pays, la Dre Liu est d'avis que ce n'était qu'une question de temps avant qu'un nouveau variant n'apparaisse.

Si le variant a d’abord été détecté en Afrique du Sud, rien ne démontre par ailleurs qu'il est bel et bien apparu en premier dans ce pays, précise Mme Piper.

En fait, selon l'Institut néerlandais de la santé et de l'environnement, le variant Omicron circulait aux Pays-Bas avant que l’Afrique du Sud ne signale son existence (nouvelle fenêtre) à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le 24 novembre dernier.

Mme Piper ajoute qu'un variant peut émerger dans n'importe quel pays, surtout là où il y a un nombre élevé d'infections. Rappelons que, depuis plusieurs mois, l’Europe est l’épicentre de la pandémie.

Par contre, ce sont les pays qui font le plus de dépistage et de séquençage qui risquent de découvrir la présence de nouveaux variants, sans pour autant en être la source.

Ce n’est pas nécessairement parce que ces pays font moins attention avec le virus. Au contraire, ils l’ont probablement détecté rapidement à cause des mesures de dépistage robustes en place, précise Mme Piper.

Elle donne l’exemple de Hong Kong, qui a rapidement détecté le variant après l’Afrique du Sud. Ce pays teste systématiquement tous les voyageurs qui arrivent sur son territoire et adopte une approche très sévère quant au contrôle de la pandémie.

L’Afrique du Sud a par ailleurs l’un des meilleurs systèmes de surveillance de la COVID-19 en Afrique. Ce pays, qui continue d’être durement touché par l’épidémie de VIH, disposait déjà avant la pandémie d'une infrastructure qui lui permet de faire beaucoup de dépistage et de séquençage.

Mais ce n'est pas le cas de la plupart des pays africains, qui n'ont pas l'infrastructure nécessaire pour faire du séquençage et détecter de nouveaux variants. En fait, moins de 1 % des quelque 4 millions de génomes séquencés l'ont été en Afrique.

Isoler l’Afrique n’est pas la solution

L'Afrique du Sud, qui a choisi de partager sa découverte de façon transparente, critique le monde (nouvelle fenêtre) d’avoir imposé si rapidement des restrictions aux voyageurs provenant de son territoire.

Nous l'avons fait pour protéger notre pays et le monde, même s’il y avait un risque de discrimination massive, a déclaré sur Twitter le professeur Tulio de Oliveira, un scientifique sud-africain qui étudie ce variant. Le monde devrait apporter son soutien à l'Afrique du Sud et à l'Afrique, et ne pas les discriminer ni les isoler, soutient-il.

La ministre sud-africaine des Affaires étrangères, Naledi Pandor, a également condamné ces restrictions qu'elle a qualifiées de précipitées et de préjudiciables au tourisme et aux affaires. Elle a exhorté les gouvernements qui ont adopté ces restrictions à reconsidérer leur décision.

Le président du Malawi, Lazarus Chakwera, a déploré l'imposition de ces mesures sur son pays, même si aucun cas n'y a été officiellement détecté à ce jour. Les mesures doivent être basées sur la science, pas sur l'afrophobie, a-t-il écrit sur Facebook.

Un pays ne doit pas être puni pour sa capacité à identifier des variants. L’Afrique du Sud nous a rendu service en dévoilant cette information, et maintenant [les Africains] doivent en payer le prix.
Une citation de Julianne Piper, Simon Fraser University

Le directeur des urgences de l'OMS, Mike Ryan, rappelle que les pays ne doivent pas prendre des décisions impulsives, basées sur la peur, mais plutôt fondées sur les données scientifiques. Par exemple, rien n’empêcherait les autres pays de limiter l’accès aux ressortissants canadiens, maintenant que des cas ont été détectés ici aussi, soutient Mme Piper.

En raison de la sévérité qu'affrontent les pays qui découvrent de nouveaux variants, Mme Piper craint que certains d'entre eux refusent à l’avenir de divulguer la présence d’un nouveau variant, de peur d’être punis économiquement pour leur bonne action. Nous avons besoin de partager ces données au niveau international.

Enfin, selon Mme Piper, l’apparition de ce nouveau variant démontre à quel point l’iniquité vaccinale entre les pays à faible revenu et ceux à revenu élevé constitue un risque pour toute la planète. Nous savons que les variants apparaissent là où il y a de hauts niveaux de transmission. C’est pourquoi les pays comme le Canada doivent se mobiliser pour offrir un meilleur accès aux vaccins aux autres pays.

Dre Liu abonde dans le même sens. Nous ne pouvons pas isoler l’Afrique de façon indéfinie.

Rappelons que moins de 10 % de la population en Afrique a reçu deux doses du vaccin contre la COVID-19, alors que ce taux dépasse les 55 % dans les Amériques, en Europe et en Océanie. Dans les pays à faible revenu, c’est moins de 5 % de la population qui est adéquatement vaccinée, contre près de 70 % dans les pays à revenu élevé.

Mélanie Meloche-Holubowski

À la une