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Diversité : la petite révolution de l’École nationale de théâtre du Canada

Une jeune femme noire devant la caméra répond aux questions de la journaliste.

Zoé Ntumba a fait des études en psychologie avant de s'inscrire à l'École nationale de théâtre.

Photo : Radio-Canada

Portrait de Pasquale Harrison-Julien, journaliste à Rad
Pasquale Harrison-Julien

Depuis quelques années, l’une des écoles de théâtre les plus prestigieuses du pays a mis les bouchées doubles pour recruter des étudiants qui représentent davantage la société canadienne. Et les efforts portent leurs fruits : cette année, presque 50 % de ses nouvelles recrues en interprétation sont issues de la diversité.

Revoir la définition même de ce qu’est la diversité a permis à l’École de mieux cerner les façons d’aller chercher une population qui, traditionnellement, ne pense pas fréquenter une école de théâtre.

Quand on parle de diversité, on parle de diversité culturelle, oui, mais aussi de régions, de langue, [de diversité] socioéconomique, de personnes autochtones et handicapées.
Une citation de Gideon Arthurs, directeur général de l'École nationale de théâtre

Il ne cache pas que, lorsqu'il a été nommé en 2014, on lui a confié un mandat clair : celui de donner un coup de barre pour diversifier l’École qui a formé de nombreuses vedettes, comme Roy Dupuis ou Sandra Oh.

Le plus grand changement, selon Gideon Arthurs, c’est celui d’avoir choisi un nouveau panel d’experts, provenant lui aussi de différents horizons.

Si on porte tous les mêmes lunettes, on peut juste voir une chose. Si on a des lunettes teintées d’autres couleurs, ça nous fait voir d’autres choses.
Une citation de Gideon Arthurs, directeur général de l'École nationale de théâtre

L’établissement a aussi mis sur pied plusieurs initiatives, comme la création d’un festival de théâtre dans de nombreuses écoles secondaires de partout au pays, ce qui a permis de faire connaître l’École à l’extérieur des grands centres urbains.

Un stage permet à des jeunes de moins de 25 ans, souvent issus de minorités visibles ou encore vivant loin de Montréal, de venir découvrir l’École pendant quelques jours. Ce stage est d’ailleurs devenu la porte d’entrée de plusieurs étudiants actuels.

Et une réflexion sur l’accessibilité a mené à l’ajout d’un ascenseur pour accueillir les étudiants en situation de handicap physique.

Gideon Arthurs soutient que l’École ne cherche pas à remplir de quotas et il n’aime pas non plus parler statistiques. Sauf que les efforts de l’École peuvent être chiffrés. Dans le programme d’interprétation du côté anglophone, on estime que 50 à 60 % des étudiants sont issus de la diversité. Du côté francophone, ce serait plutôt 40 à 50 %.

Rassurer les candidats de la diversité pour les attirer

Toute petite, Zoé Ntumba n’aurait jamais pensé étudier le théâtre, malgré sa grande passion pour le jeu. L’expérience difficile de son père, un acteur d’origine congolaise, de faire carrière dans ce domaine au Québec l’a plutôt amenée à entamer des études en psychologie.

Le discours que j’ai beaucoup eu en grandissant, c’était : "Tu ne peux pas aller là-dedans, étant la personne que tu es. Tu es une femme, tu es noire, tu vas avoir tellement d’obstacles pour devenir une artiste’’. Mais à un moment donné, je me suis dit : "Si tu veux être heureuse dans la vie, tu fais ce que tu veux".
Une citation de Zoé Ntumba, étudiante en interprétation

Elle a fait les auditions et son choix s’est porté naturellement sur l’École nationale de théâtre. Elle a été séduite par un corps professoral hétérogène et s’emballe en citant un atelier au cours duquel les étudiants ont pu rencontrer des personnes autochtones venues parler de leurs traditions culturelles.

Maintenant qu’elle a fait le saut, Zoé voudrait que son choix de devenir actrice puisse en inspirer d’autres.

[L’objectif], c’est d’ouvrir la porte pour d’autres personnes, pour d’autres petites filles, de me voir et se dire : "Elle l’a fait, je suis capable de le faire". Je ne veux pas être une pionnière non plus, parce que je sais qu’il y en a eu d’autres avant moi, mais de pouvoir être un symbole pour d’autres personnes qui pensent que ce n’est pas possible.

Un programme révisé

Outre la sélection des étudiants, l’École nationale a aussi passé sous la loupe le contenu des cours qu’elle enseigne. Une réflexion qui avait déjà été entamée dans le passé pour faire plus de place à des œuvres féminines. Cette année, par exemple, un cours de dramaturgie africaine postcoloniale sera offert pour la première fois.

C’était des dramaturgies qu’on n’étudiait pas. Littéralement. On était vraiment dans un discours eurocentré, avec les classiques. Et on ne dit pas : "On ne fait plus Racine". On dit : "Qu’est-ce qu’on va mettre à côté de Racine?"
Une citation de Frédéric Dubois, directeur artistique de la section française et directeur du programme d'interprétation

Si l’École se transforme, est-ce que le marché du travail, lui, change au même rythme? Radio-Canada avait analysé en 2018 la diversité à l’écran (nouvelle fenêtre) et en venait à la conclusion que les acteurs issus des minorités visibles étaient effectivement plus présents, mais que les premiers rôles ne leur étaient toujours pas confiés.

Gideon Arthurs dit être un grand optimiste, galvanisé par l’enthousiasme de ses étudiants à changer la donne et par ce qu’il observe autour de lui.

C’est incroyable ce qu’on voit du côté anglophone. Je pense que ça arrive rapidement pour le milieu francophone. Je peux dire que la communauté artistique est prête pour cette conversation-là. On le voit dans le casting. Le monde change autour de nous. Et, si la télé n'est pas capable d’avoir du monde qui raconte des histoires qui ressemblent au public, les personnes vont arrêter d’écouter la télé. C’est aussi simple que ça, tranche-t-il.

Portrait de Pasquale Harrison-Julien, journaliste à Rad
Pasquale Harrison-Julien

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