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Natasha Kanapé Fontaine, artiste innue aux talents multiples

Natasha Kanapé Fontaine.

Natasha Kanapé Fontaine

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté

Véronik Picard

Nauetakuan, un silence pour un bruit, premier roman de la poétesse Natasha Kanapé Fontaine, et Nui Pimuten, je veux marcher, son premier minialbum, viennent tous deux de sortir. De son rire contagieux, elle a partagé avec Espaces autochtones les réflexions qui ont guidé son processus de création.

Comment arrive-t-on à faire cohabiter l’identité autochtone et la vie urbaine? Nauetakuan, un silence pour un bruit aborde cette question à travers le personnage de Monica, une jeune Innue de Pessamit qui habite à Montréal et qui a passé la majeure partie de sa vie en dehors de sa communauté.

Elle découvre peu à peu un Montréal autochtone qu’elle ne connaissait pas grâce à une Anichinabée de Kitigan Zibi nommée Katherine. Cette rencontre lui permet d’apaiser le sentiment d’imposteur qui l’habite face à son identité innue et l’encourage à assumer qui elle est réellement.

L’autrice originaire de Pessamit confie que ces deux personnages principaux sont inspirés d’elle, mais à des moments différents de sa vie. Monica est davantage le souvenir de la femme qu’elle était il y a plusieurs années et Katherine représente une Natasha plus épanouie, assumée et munie d’un plus grand lâcher-prise.

La couverture du roman.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Après avoir écrit quatre recueils de poèmes, l'autrice innue a publié son premier roman.

Photo : Éditions XYZ

Une identité innue assumée

J’ai déjà été tellement brainwashed par la culture québécoise que ça m’arrive encore d’avoir peur de devenir trop occidentale, de perdre mon essence, et c’est surtout parce que j’habite en ville que je me sens comme ça. On est beaucoup à avoir ce sentiment, et moi, ça fait partie de mon quotidien, ces réflexions-là, confie Natasha Kanapé Fontaine.

Mais en même temps, je sais que je suis innue et maintenant, je m’assume. Je ne me considère pas québécoise, parce que ce n’est pas ma culture, et je trouve que ça en dit beaucoup sur où j’en suis et à quel point j’ai réussi à retrouver mon identité, ajoute l’autrice.

Écrire de la poésie, ça me permet de rester dans mon territoire identitaire, le Nutshimit, même quand je suis en ville.
Une citation de Natasha Kanapé Fontaine

L’une des façons qui permettent à Natasha Kanapé Fontaine de contourner la structure de la ville est d’écrire de la poésie. Cela lui permet de transcender le passé et d’aborder des sujets dont elle a voulu se libérer.

À la lecture de son premier roman, alors qu’on découvre la plume de Natasha Kanapé Fontaine sous un nouveau jour, on reconnaît en effet la poétesse en elle. Des bribes de poésie et des références à différentes formes d'expression artistique parsèment le roman.

Pour l’autrice, il était essentiel que les lecteurs puissent entendre le rire des Autochtones, qui ponctue toujours leurs dialogues. C’est pourquoi on retrouve l’interjection multipliée hahahahaha tout au long du roman.

Au début, j'en avais tellement mis dans mon roman! Il a fallu que j’en enlève un peu, ajoute Natasha Kanapé Fontaine en riant.

Chemin vers la philosophie innue

Conserver les enseignements traditionnels qu’elle a reçus par le biais d’aînés et appliquer cette philosophie à sa vie de tous les jours est un aspect essentiel pour Natasha Kanapé Fontaine, et c’est également ce qu’elle désire qu’on ressente dans ce qu’elle écrit.

Natasha Kanapé Fontaine en compagnie de deux jeunes à Pessamit.

Natasha Kanapé Fontaine dans sa communauté d'origine, à Pessamit.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté de Kassiwi média

Autant dans son roman que dans son minialbum, Natasha Kanapé Fontaine aborde la relation intergénérationnelle entre femmes, qui est traditionnellement importante chez les Innus, mais qui de nos jours est parfois brisée.

J’ai été inspirée par l’autrice Katherena Vermette, qui parle beaucoup de cette thématique dans son roman Ligne brisée, et ça m’interpellait tellement, explique la poétesse innue.

Son premier minialbum musical, c’est sous le nom de Natasha Kanapé qu’elle l'a sorti. La deuxième pièce intitulée Les étrangères parle de cette filiation entre fille, mère et grand-mère.

Je ne sais pas parler aux étrangères qui m’habitent.
Une citation de Natasha Kanapé Fontaine

On porte des voix de femmes de notre famille en nous. Je fais référence à ces femmes en moi que je ne connais pas, et qui me parlent aujourd'hui, ajoute la nouvelle autrice-compositrice -interprète.

Il y a tellement de parties de moi que j’ai ignorées pendant toutes ces années. Ça vient entre autres de l’héritage des pensionnats d’avoir honte des fois, de se diminuer soi-même, mais on finit par dépasser ces sentiments, poursuit Natasha Kanapé Fontaine.

Malgré cette brisure, je continue ma quête de retrouver mes ancêtres.
Une citation de Natasha Kanapé Fontaine

Ce texte me rappelle d’où j’arrive en fait, ce que j’ai traversé pour panser mes blessures, mettre fin à mes dépendances dans ma volonté de retrouver ma langue, continue Natasha Kanapé Fontaine.

La force de la langue innu-aimun

La première langue que l’autrice innue a parlée jusqu’à l’âge de six ans est l’innu-aimun; elle l’a ensuite perdue pour faire place au français. Depuis plusieurs années, elle entreprend des démarches pour que cette langue fasse davantage partie de sa vie.

Au moment de l'enregistrement, Natasha Kanapé Fontaine et son équipe considéraient que c’était important d’ajouter une chanson entièrement en innu-aimun au début de l’album. Elle est d'avis que le spectacle et l’art lui permettent de retrouver sa langue et de composer dans cette langue.

Mon rêve, c’est un jour faire un spectacle et un album entièrement en innu-aimun.
Une citation de Natasha Kanapé Fontaine

Nui Pimuten, c’est une chanson que mon père m’a inspirée. Je lui ai demandé comment il parlerait de mon désir de continuer à faire vivre ma culture en innu-aimun et j’ai pris ce qu’il m’a dit pour l’écrire. Mon père est poète et il ne le sait pas, ajoute la poétesse en riant.

Natasha Kanapé Fontaine, sur scène, derrière un pupitre.

Natasha Kanapé Fontaine a lu « Je suis une maudite sauvagesse » de l’écrivaine innue An Antane Kapesh (1926-2004) entièrement en innu-aimun au Théâtre Jean-Duceppe, à Montréal, en juin dernier.

Photo : Jérémie Battaglia

Je veux marcher avec mes ancêtres, retourner avec mes parents et ma famille dans le bois où j’ai grandi pour retrouver les odeurs de la forêt. Je trouve ça fou de penser que ma vie maintenant est complètement différente de cette époque et je veux me rapprocher de nouveau, continue-t-elle.

Passant de la lecture à la récitation, à la musique, au chant, Natasha Kanapé Fontaine a enregistré six chansons qui ont été écrites au cours des dix dernières années de sa vie. Elles évoquent des morceaux de sa vie et les remises en question qui l’ont accompagnée tout au long de son processus créatif.

La chanson Lames de tannage, je l’ai écrite avant le mouvement Idle no more en 2012. [Ce mouvement] résonne beaucoup encore aujourd’hui, mais pour moi de le mettre dans cet album, c’est aussi pour dire que c’est le temps de passer à autre chose. Je crois que les gens commencent à mieux comprendre ce qu’on a vécu, explique Natasha Kanapé Fontaine.

La revitalisation des motifs innus

Natasha Kanapé Fontaine a fait elle-même la couverture de son minialbum. Depuis plusieurs années, elle s’intéresse aux tatouages et aux motifs traditionnels innus sur lesquels elle a fait beaucoup de recherches.

Mon but, c’était autant le faire pour moi, reconnecter avec nos motifs traditionnels, mais aussi inspirer ceux qui ne savaient pas que ces motifs existaient, parce que les missionnaires ne valorisaient pas les tatouages chez les autochtones en général, explique Natasha Kanapé Fontaine.

La couverture de Nui Pimuten.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

« Nui Pimuten » de Natasha Kanapé Fontaine

Photo : Gracieuseté

Derrière ces lignes-là, c'est autant nos savoirs, la beauté [que] séduire les animaux et les esprits.
Une citation de Natasha Kanapé Fontaine

Avant, on avait des manteaux et c’était les femmes qui les faisaient. Ces dessins-là étaient faits pour que l’esprit du caribou nous reconnaisse, et s’il aimait le motif, il allait se donner aux Innus, poursuit la poétesse.

Pour la couverture du minialbum, elle a décidé de travailler quelque chose de contemporain et de minimaliste, mais qui s’inspire de l’essence à l'origine de la création des motifs traditionnels innus. Elle avait envie de dessiner de nouveaux motifs pour aller chercher des énergies, comme le faisaient ses ancêtres.

Les lignes représentent des tentes pour que je puisse revenir chez moi. Le tracé qui représente la quête de mon chemin vers le Nord, vers le Nutshimit. Finalement, j’ai mis le bâton à messages, qui servait notamment à laisser des messages pour ceux qui passent après nous sur le territoire, ajoute Natasha Kanapé Fontaine.

Il s’agit d’un hommage au livre de Joséphine Bacon, Bâton à messages. C’est aussi une façon de poursuivre le cercle de transmission et de la remercier de lui avoir permis, grâce à ses propres bâtons à messages, de retrouver les siens.

Véronik Picard

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