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Économie : le long chemin parcouru par la Nation crie

Une entreprise d’aviation; des hôtels; des services de restauration et de manutention; sans oublier un taux de chômage plus bas que dans d’autres communautés autochtones, un revenu médian plus haut et les millions venant notamment de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois : tout cela a permis un développement réel dans les communautés cries. Or il reste beaucoup de travail à faire.

Des personnes débarquent d'un avion de la compagnie Air Creebec.

La Nation crie possède entre autres la compagnie aérienne Air Creebec.

Photo : Radio-Canada / Jean-Loup Doudard

Marie-Laure Josselin

Près d’une rivière, John Kitchen, un entrepreneur cri et prospère de Waswanipi, nous a donné rendez-vous pour discuter du développement économique de la région depuis la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975. Il n’a pas choisi l’endroit par hasard.

En relation avec le Grand cercle économique des Peuples autochtones et du Québec (nouvelle fenêtre), qui se déroule à Montréal jeudi et vendredi, Espaces autochtones vous présentera tout au long de la semaine une série d'articles traitant des enjeux économiques qui représentent des défis autant pour les Premières Nations que pour la société québécoise. Ce texte est le premier d'une série d'articles précis sur le développement économique des Cris du Québec.

À 275 kilomètres au nord de Val-d'Or, Waswanipi est devenue, après la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, une collectivité. Elle est située là où la route 113 croise la rivière Waswanipi. On y a bâti une communauté où John s'est installé avec ses parents après avoir vécu en forêt comme bon nombre de Cris.

Désormais, il ne parcourt plus le territoire à pied. Au volant de sa grosse camionnette, il se rend aux réunions avec des minières, des conseils de bande, des organismes de développement économique, etc.

En près de 50 ans, le changement a été radical. Nombreux sont les Cris qui témoignent de l'avant-Convention à travers des anecdotes où ils racontent l'histoire de leur mère née au bord d'une rivière; la vie dans des taudis ou des tentes; ou encore les kilomètres de marche pour aller trapper.

Une rivière, des arbres et une chaise enneigée posée juste devant.

Devant une rivière située près de Waswanipi, la chaise couverte de neige semble inviter à la contemplation et à la réflexion sur le chemin parcouru par la Nation crie en près de 50 ans.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les 50 dernières années n’ont pas été de tout repos pour les Cris, qui ont dû batailler plusieurs fois pour faire valoir leurs droits. La preuve? La Convention de la Baie-James et du Nord québécois (nouvelle fenêtre) a été amendée par 24 ententes complémentaires. La paix des braves est aussi venue régler d’autres différends entre Québec et la Première Nation.

En plus de 40 ans, la Nation crie a signé environ 75 ententes et conventions avec les gouvernements fédéral et provincial.

À 62 ans, John Kitchen ne le cache pas : il a réussi. Une réussite qu’il doit à des entreprises en foresterie et en construction mises sur pied en partenariat avec des allochtones.

Et finalement, observe John Kitchen : Maintenant, on est les gagnants. On est en avance.

Un homme pose devant le palais de justice de Waswanipi

L'entrepreneur de Waswanipi John Kitchen

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

John Kitchen montre le superbe palais de justice de Waswanipi qu’il a construit. Le développement économique n’est pas une sinécure pour lui. Il y a la concurrence avec les grosses entreprises qui ne sont pas autochtones, la jalousie que la réussite peut créer dans un milieu où la pauvreté existe encore et les tensions liées à l’exploitation du territoire.

J'aime le développement et j’aime voir le monde travailler.

Il est conscient des couacs, des avis divergents, mais l’économie est très importante pour la nation crie! lance-t-il. C’est correct de gagner de l'argent avec notre territoire.

C’est très positif, cet élan économique, dit Stephen Forward, consultant pour le Département du commerce et de l'industrie du gouvernement de la Nation crie.

Tout ce développement est possible grâce aux accords et aux négociations. Les Cris du Québec ont l’une des économies les plus avancées du Québec autochtone, et même du Canada, précise-t-il, chiffres à l’appui.

On dénombre 20 000 membres dans la Nation crie.

Croissance de la population crie : environ 1,8 % par an, soit plus que deux fois le taux de croissance de la population totale du Québec.

En 2021, 45 % de la population a moins de 25 ans.

Taux de chômage en moyenne : 15,5 % (il varie de 9 à 20 % selon les communautés).

Taux moyen dans les communautés autochtones du Québec : 20 %. Du Canada : 25 %.

Creeco, le bras économique de la nation

Les indemnités financières prévues dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, puis dans le cadre la paix des braves (nouvelle fenêtre) ont permis aux autorités cries de mettre sur pied des entreprises rentables au moyen du fonds d’indemnisation. La Commission de compensation a la capacité d’investir et, en 1982, Creeco est entré en jeu.

Ce bras économique de la Nation crie possède de nombreuses entreprises, comme Air Creebec; la Compagnie de construction et de développement crie; les propriétés immobilières Eeyou Eenou; ADC, qui fournit des services de restauration; ou encore l’hôtel Quality Inn de Val-d’Or. Les profits réalisés par les entreprises reviennent aux communautés sous forme de nouveaux investissements.

En 2020-2021 par exemple, 2,8 millions de dollars étaient disponibles dans un fonds communautaire que les communautés pouvaient utiliser à leur discrétion.

Entre 2016 et 2018, 650 000 dollars ont été débloqués pour des entrepreneurs au moyen d'un fonds de développement économique. Des entreprises de transport, de construction, d’aménagement paysager, mais aussi le commerce de détail ont été soutenues, explique le président de la Commission d'indemnisation du gouvernement de la Nation crie et aussi président de Creeco, Derrick Neeposh.

Un autre fonds soutient les négociations, un autre pour les études, un pour l’administratif…

Grâce aux fonds d’indemnisation prévus par la Convention, 195 millions de dollars ont été dépensés, précise Derrick Neeposh. C’est sans compter les investissements, qui sont supérieurs à 400 millions de dollars.

Beaucoup de choses ont changé en plus de quatre décennies!

La devanture de l'hôtel Quality Inn de Val-d’Or.

Creeco, qui regroupe plusieurs entreprises de la Nation crie, dont Air Creebec, est propriétaire à 50 % de l'hôtel Quality Inn de Val-d’Or.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Il suffit de se retrousser les manches et de travailler, poursuit Stephen Forward. Et pour cela, la Nation crie propose de nombreux services et fonds pour la recherche d’emploi en vue de mettre sur pied des entreprises.

Les emplois restent essentiellement dans les domaines liés aux ressources naturelles : foresterie, minière, construction, hydroélectricité... C’est toujours un facteur [important, l'hydroélectricité] dans la région, même si une grande partie du développement hydroélectrique est terminée, souligne Stephen Forward. Selon lui, une centaine de Cris travailleraient toujours pour Hydro-Québec.

Nos entités régionales jouent un rôle énorme en s'assurant que nous avons la capacité de former nos gens et de leur donner un emploi significatif à long terme. Et l'économie est basée sur cela. Vous savez, plus les gens travaillent, plus l'économie est saine.
Une citation de Derrick Neeposh

Garder les contrats chez les Cris

Même si la réussite était bien réelle, l’entrepreneur de Waswanipi John Kitchen a choisi de fermer ses entreprises. Son nouvel objectif : s’occuper directement du développement et de l’emploi pour son conseil de bande au moyen de la corporation de développement économique Miyuukaa, dont il est le président.

C’est un moteur économique promouvant l’autosuffisance, le développement, la création d’occasions d'affaires et d’emplois pour ma communauté, précise celui qui a aussi été chef du Conseil de Waswanipi pendant 10 ans.

Mais, selon lui, la Nation crie n’a pas encore connu l’essor économique qu’elle devrait avoir. Certes, les conseils de bande ont commencé à faire du développement grâce à ces entreprises, mais trop de contrats partent ailleurs. En cause : la difficulté de concurrencer les grosses entreprises qui ont du financement, les licences et le personnel qualifié suffisant pour répondre aux exigences des soumissions.

Un chantier sous la neige sur le territoire cri

L'exploitation des ressources naturelles reste l'un des moteurs de l'économie de la Nation crie.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La Société de développement de la Baie-James (SBDJ), un mandataire du gouvernement du Québec qui a notamment pour mission de favoriser le développement durable et l’exploitation des ressources naturelles (sauf l'hydroélectricité) de la baie James, priorise les entreprises de la région.

La SDBJ est propriétaire de la route de la Baie-James, du chemin de Chisasibi et de l’aéroport de La Grande-Rivière. Elle gère notamment plus de 2000 kilomètres de route. De plus, elle a deux fonds d’investissement : un consacré au secteur minier, qui est très prospère, et un autre permettant d’investir dans d’autres activités.

L’objectif de la SDBJ est qu’un quart de la valeur des contrats pour la réfection des routes soit donné aux Cris et aux Jamésiens. Et ces objectifs sont atteints, assure son président-directeur général, Alain Coulombe.

Quant à l’entretien du réseau routier, la totalité des contrats est donnée aux entrepreneurs de la région. En 2021, sur près de 36 millions de dollars de contrats alloués en biens et services, près de 37 % ont été accordés à des Autochtones de la baie James.

Depuis plusieurs années, la SDBJ met énormément d’efforts pour essayer de faire des partenariats avec les Cris, notamment pour développer une gestion régionale d’infrastructures de transport. Ces partenariats devraient être plus nombreux, selon Alain Coulombe, grâce à la création récente de la Société de développement crie, un organisme voué au développement économique et communautaire d'Eeyou Istchee Baie-Jaimes.

Mais on commence seulement à faire notre part, reconnaît Alain Coulombe.

On devrait pouvoir accéder à plus de contrats à l’intérieur de la région, souligne de son côté Stephen Forward, consultant pour le Département du commerce et de l'industrie du gouvernement de la Nation crie. Un point de vue que partage John Kitchen.

Comme le montre le logo sur son manteau, John Kitchen a entre autres un partenariat avec une entreprise, Fournier, pour combler les besoins en ce qui a trait à la réalisation de travaux liés aux mines, au génie civil et à l’environnement dans la région de Waswanipi.

Panneau d'entrée de la Première nation de Waswanipi et la route

Waswanipi est la communauté crie la plus au sud de la région Eeyou Itschee Baie-James.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les rendements pour la communauté sont déjà bien palpables, d'après John Kitchen. Miyuukaa a déjà remis 1,8 million de dollars en contribution pour des projets communautaires à Waswanipi, selon lui.

Tranquillement, la création d’entreprises s’accélère. Il y en a 335 qui sont enregistrées sur le territoire d'Eeyou Istchee Baie-James.

Une nouvelle entente

Le développement économique se situe toujours au cœur des priorités des Cris pour l'avenir.

En février 2020, la Nation crie a signé, avec Québec, la Grande Alliance (nouvelle fenêtre). Ce plan de développement économique à long terme de la région d’Eeyou Istchee Baie-James, évalué à 4,7 milliards de dollars, doit s'échelonner sur une durée de 30 ans. Le plan est néanmoins contesté (nouvelle fenêtre).

Il prévoit notamment le prolongement du réseau ferroviaire d’environ 700 kilomètres, la construction de centaines de kilomètres de nouvelles routes et de lignes électriques, la création d’un port en eau profonde, l’électrification de certains projets industriels, la formation d'une main-d'œuvre locale et la création d'un réseau d’aires protégées.

Deux jeunes hommes posent.

Richard Wynne et Brenton Mianscum étudient l'arpentage et la topographie au centre de formation de Waswanipi dans l'espoir de mettre sur pied leur propre entreprise.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le travail d’une vie, se réjouit Richard Wynne, un étudiant en arpentage et topographie de 30 ans. Originaire de Whapmagoostui, justement là où sera situé le port en eaux profondes, il sait que la demande sera exponentielle.

Son plan est bien simple : travailler pour la Grande Alliance et, idéalement, mettre sur pied sa propre entreprise.

C’est un projet de 30 ans. Je pourrai prendre ma retraite après ça.

Marie-Laure Josselin

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