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[Reportage] Les infirmières maghrébines et le rêve de travailler au Québec

Elle porte un masque protecteur sur le visage.

Une infirmière dans une salle d'opération

Photo : Getty Images / gpointstudio

Samir Bendjafer

Le Québec a lancé une campagne de recrutement d’infirmières dans cinq pays (nouvelle fenêtre), dont trois du Maghreb. Il s'agit de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.

Les infirmières formées en Algérie, au Maroc et en Tunisie, ainsi qu’au Cameroun et à Maurice, retiennent donc l’attention du gouvernement québécois, qui a lancé le mois dernier une campagne massive de recrutement en ligne adressée à cette partie du monde pour attirer environ 4000 professionnels de la santé, dont 3500 infirmières et infirmiers.

Des entretiens sont en cours avec les candidats et le processus se termine le 26 novembre.

Il y a deux qualités que vous pourriez mentionner [lors de l’entretien]. Ces qualités donnent une bonne impression de l’infirmier ou de l’infirmière : la capacité d’écoute et l’esprit d’équipe.

C’est l’un des conseils que l’infirmière Khaoula Kholte prodigue à ses abonnés sur Instagram.

Cette infirmière d’origine marocaine, membre de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (Ordre des infirmières et infirmiers du Québec) depuis 2017, compte plus de 6000 abonnés sur Instagram et plus de 35 000 autres sur TikTok.

Dans une entrevue téléphonique avec Radio Canada International (Radio Canada International), Mme Kholte dit que sa vie d’influenceuse a commencé avec le confinement imposé en raison de la pandémie de COVID-19 en mars 2020. Elle était alors en congé de maternité après avoir accouché d’un garçon.

Comme elle s’ennuyait pendant le confinement parce qu’elle ne pouvait pas rencontrer ses amis, elle a ouvert un compte sur TikTok pour publier des vidéos drôles, raconte-t-elle.

Quand mes abonnés Instagram ont découvert que j’étais infirmière, ils m’ont demandé de publier des histoires sur ma routine de travail, sur ce que je fais à la clinique, etc. Puis, à un moment donné, j’ai commencé à recevoir des dizaines de lettres de personnes intéressées à travailler en soins infirmiers au Canada. Cela a coïncidé avec le lancement d'une campagne de recrutement d’infirmières au Québec.
Une citation de Khaoula Kholte, infirmière au Québec

Mme Kholte a pris connaissance de cette campagne par l’entremise de l’influenceuse sur Instagram Widad, alias @Widad_Montreal_Canada.

Photo de Khaoula Kholte sur son compte Instagram :

Dans le passé, Khaoula Kholte a collaboré avec Widad dans plusieurs diffusions en direct consacrées à la vie au Canada et destinées aux Maghrébins qui souhaitent s’y installer.

Pour répondre à la demande de ses abonnés, Mme Kholte a publié une série d’histoires courtes sur son compte Instagram [Story Highlights]. Ces histoires sont disponibles à tout moment.

Les abonnés à mon compte ne veulent plus seulement que je leur raconte ce que je fais au quotidien, mais aussi que je leur explique en détail le travail d’une infirmière au Québec et la différence avec son travail dans les pays du Maghreb. Par exemple, au Maroc, l’infirmière ne travaille qu’avec le médecin, alors qu’au Québec elle travaille avec tous les professionnels de la santé, y compris le médecin, explique cette jeune femme arrivée au Québec à l’âge de 19 ans et qui s’est fixé comme objectif de devenir infirmière même si elle avait obtenu un diplôme d’études en lettres.

Khaoula Kholte a dû suivre des cours de sciences comme les mathématiques et la chimie. Cela lui a permis de suivre un programme d’études en sciences infirmières de trois ans.

Comme il y avait [et a encore à ce jour] une forte demande d’infirmières, Khaoula Kholte a pu commencer à travailler avant même d'être diplômée. Lorsque la stagiaire termine sa première année de programme en soins infirmiers, elle peut travailler comme fournisseuse de soins de santé aux patients, explique-t-elle.

Une publicité montrant une femme qui porte un sarrau et a un stéthoscope autour du cou.

Une annonce sur les Journées Québec Soins infirmiers sur la page Choisir le Québec sur Facebook. Ce compte est géré par le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) au Québec.

Photo : Capture d'écran / Facebook de Choisir le Québec

L’expérience de Khaoula Kholte a attiré des candidats maghrébins qui sont particulièrement intéressés par ses conseils pour les entretiens d’embauche.

Mme Kholte a passé de nombreux entretiens au cours de sa carrière pour décrocher un poste d’infirmière aux différents endroits où elle a travaillé.

J’ai fait beaucoup de recherches pour savoir comment répondre, car je sais que l’entretien est une étape cruciale dans la décision d’embauche, confie cette jeune femme qui partage son temps entre son travail, ses trois enfants, son mari et les réseaux sociaux.

Une formation de neuf mois

Les candidats sélectionnés après l’étape de l’entrevue d’embauche seront invités à soumettre une demande d’équivalence de diplômes et de compétences auprès de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, l’organisme qui régit la profession au Québec.

L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pourra exiger de la personne dont la candidature a été retenue qu’elle effectue une formation d’appoint d’environ neuf mois qui permet l’obtention de l’attestation d’études collégiales (AEC) Intégration à la profession infirmière du Québec, selon le gouvernement du Québec.

Le gouvernement couvre les droits de scolarité pour l’ensemble de la formation d’appoint et offre à l’étudiant une allocation pour la durée de celle-ci.

L’étudiant obtient ensuite des documents de résidence en tant que travailleur temporaire et pourra plus tard demander la résidence permanente au Canada.

Et c’est bien ce dont rêve l’infirmier algérien Houas Boukrara, qui attend une réponse à sa demande de travail au Québec et une invitation à un entretien d’embauche. Il s’est inscrit à cette fin sur le site d’emploi du ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration (MIFI).

J’attends qu’un employeur m’appelle pour une entrevue. En principe, celle-ci devrait avoir lieu entre les 15 et 26 novembre, a-t-il déclaré dans une entrevue en ligne avec Radio Canada International.

Un homme qui porte une tenue bleue d'infirmier et un masque.

Houas Boukrara est infirmier en Algérie. Il a postulé sur le site du ministère de l'Immigration du Québec et attend d'être contacté par un employeur.

Photo : Gracieuseté : Houas Boukrara

M. Boukrara réside dans la ville côtière de Béjaïa dans l’est de l’Algérie, à environ 250 km à l’est de la capitale, Alger. C’est sur les réseaux sociaux qu’il a découvert l’offre d’emploi d’infirmier au Québec.

J’ai préparé un bon C. V. et une lettre de candidature et me suis inscrit sur le site, explique celui qui a étudié pendant trois ans à l’Institut national de formation supérieure paramédicale (INFSPM) de Béjaïa pour devenir infirmier. Ma candidature est présentement à l’étude, affirme-t-il.

Pour cet infirmier qui a à peine 30 ans et possède six années d’expérience dans le domaine, le choix du Québec est motivé par la langue de travail.

J’ai choisi le Québec parce que je parle couramment le français. Ma formation en soins infirmiers était entièrement en français.
Une citation de Houas Boukrara, infirmier algérien qui a déposé sa candidature au Québec

S’il est choisi, M. Boukrara ne se sentira pas seul à son arrivée au Québec, car des membres de sa famille et certains de ses amis y habitent déjà. Je suis prêt, affirme-t-il au sujet de l’immigration au Québec.

Une capture d'écran du courriel d'inscription sur le site du gouvernement du Québec pour le recrutement des infirmiers à l'étranger.

Les candidats infirmiers étrangers reçoivent un courriel de confirmation d’inscription sur le site du gouvernement du Québec. Les candidatures retenues seront suivies d’un entretien en ligne.

Photo : Capture d'écran / Houas Boukrara

Comme Houas Boukrara, Mona B., âgée de 29 ans, rêve aussi de travailler comme infirmière au Québec. Elle est infirmière spécialisée en anesthésie et réanimation et travaille dans un hôpital public, à Tanger, au Maroc.

Dans une entrevue en ligne avec Radio Canada International, elle affirme que la campagne du gouvernement du Québec pour l’embauche d’infirmières maghrébines lui convient parfaitement.

J’avais hâte d’immigrer au Canada et j’ai vu l’annonce du gouvernement du Québec sur Facebook, raconte l’infirmière marocaine qui possède sept ans d’expérience.

Elle ajoute qu’elle était première de sa promotion au niveau régional à la fin de ses études en sciences infirmières et parmi les cinq premières dans tout le Maroc.

Mona B. attend d’être convoquée à un entretien d’embauche en ligne. Sa demande est encore en cours de traitement.

L'infirmière est mariée à un médecin et mère de deux enfants. Elle dit qu’elle s’est bien renseignée sur la vie au Québec pour réussir ce projet familial. Elle ajoute qu’elle est prête à travailler dans n’importe quelle région du Québec, pas seulement à Montréal.

Une infirmière en recherche d'emploi

Vendredi dernier, en après-midi, l’infirmière Hanin Bou Hamdan a rencontré Radio Canada International devant le siège social de Vision Travail, un organisme spécialisé dans l'embauche de personnes en milieu de carrière de Longueuil, au sud de Montréal. Elle avait rendez-vous avec son accompagnatrice en recherche d’emploi.

Bien que Mme Bou Hamdan soit membre de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec depuis 2015, cette infirmière d’origine libanaise n’a pas réussi à se trouver un emploi.

Cela semble paradoxal, comme le Québec manque d’infirmières et en recrute à l’étranger.

Une femme dehors devant la porte d'un bureau

Hanin Bou Hamdan, une infirmière inscrite au Tableau de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec est en recherche d'emploi.

Photo : Radio Canada International / Samir Bendjafer

La Québécoise d’origine libanaise est diplômée en soins infirmiers de la Faculté de santé publique de l’Université libanaise à Beyrouth et en soins infirmiers pédiatriques de l’Université Saint-Joseph, aussi dans la capitale libanaise.

Quand elle a immigré au Québec en 2011, Mme Bou Hamdan a commencé la procédure d’équivalence de ses diplômes et compétences. Elle a poursuivi sa formation et a finalement obtenu en 2015 le permis d’exercer en soins infirmiers.

Dès l’obtention de son permis d’exercice, elle a été affectée à un hôpital de Montréal. Cependant, des circonstances familiales l’ont empêchée de poursuivre son travail en raison d’horaires inadéquats.

Puis, elle a réussi à obtenir un emploi après quatre mois de recherche. C’était dans un établissement de soins de longue durée. Mais l’établissement a fermé un an plus tard et elle a perdu son emploi.

En 2018, elle a vu une annonce d’emploi pour une agence des Nations unies au Liban et y a postulé. Cela lui a permis de travailler pendant un an en tant que coordinatrice du personnel de santé et des équipements dans un hôpital libanais.

Après la fin de ce contrat, elle a travaillé dans l’unité des soins intensifs pédiatriques d’un autre hôpital du pays du Cèdre.

En 2020, Mme Bou Hamdan a quitté un Liban en plein effondrement économique pour revenir au Canada, comme l’ont fait beaucoup de Canado-Libanais qui avaient opté pour une vie au bord de la Méditerranée.

Dès son retour au Québec, elle a repris sa recherche d’emploi. Comme elle ne peut pas accepter n’importe quel horaire de travail pour des raisons familiales, elle a eu recours à des agences de recrutement.

L’une de ces agences a remis en question les compétences et l’expérience professionnelles de Mme Bou Hamdan au Québec parce que cette dernière n’y avait pas travaillé au cours des années précédentes.

Une femme portant une tenue blanche d'infirmière.

Hanin Bou Hamdan a travaillé entre 2017 et 2018 comme coordinatrice du personnel de santé dans un hôpital libanais pour le compte d’une agence des Nations Unies.

Photo : Gracieuseté : Hanine Bou Hamdan

Une source de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec a expliqué à Radio Canada International que la diplomation (ou la reconnaissance de la diplomation ou de la formation) constitue une des conditions pour obtenir un permis de l’OIIQ et que sans présumer des intentions de l’employeur, il est possible que celui-ci soit à la recherche d’un profil professionnel particulier auquel certaines personnes ne peuvent répondre.

Avec l’aide de son accompagnatrice en recherche d’emploi, Hanin Bou Hamdan étudie des offres d’emploi qui ne sont pas nécessairement offertes dans les hôpitaux ou les établissements de soins de longue durée.

En ce moment, mon accompagnatrice chez Vision Travail m’aide à découvrir où je peux chercher du travail et à y envoyer mon C. V. Par exemple, dans les compagnies d’assurance ou dans le réseau scolaire.
Une citation de Hanin Bou Hamdan, infirmière membre de l’OIIQ

Le moment propice

Amel Touati est membre de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec depuis 2020. Elle a travaillé comme médecin dans son pays d’origine, en Algérie. Elle travaille dans un centre de soins de longue durée dans la région de Montréal.

Elle dit qu’avoir changé d’emploi à son arrivée au Québec en 2016 ne lui a pas posé de difficultés particulières.

Elle a suivi une formation pour s’intégrer à la profession infirmière. Il ne s’agit pas de refaire les études au complet. C’est une formation de neuf mois qui comprend des cours théoriques et une formation pratique en milieu médical, explique-t-elle.

Amel Touati explique que ce métier au Québec est divisé en plusieurs branches, alors qu’en Algérie il n’y a qu’une seule branche.

De plus, il n’y a pas d'ordre pour les infirmiers et infirmières en Algérie comme il y en a pour les médecins.

La grande différence entre les infirmières au Québec et celles dans mon pays d’origine réside dans les responsabilités qui leur sont confiées. Au Québec, les infirmières ont de grandes responsabilités. Elles effectuent de nombreuses interventions médicales. Alors qu’en Algérie, ces mêmes tâches doivent être effectuées sous le contrôle d’un médecin. Par exemple, un patient est évalué par une infirmière au Québec, contrairement à l’Algérie où c’est le médecin qui fait cette évaluation.
Une citation de Amel Touati, médecin en Algérie devenue infirmière au Québec

Mme Touati encourage les infirmières maghrébines à venir travailler au Québec. C’est le bon moment! La province est présentement à la recherche d’infirmières, lance-t-elle.

Note : ce reportage est également disponible en arabe et a été traduit en français par Fadi Harouny

Samir Bendjafer

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