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J’ai connu Seyoum, le journaliste érythréen en prison depuis 20 ans

L'Érythréen Seyoum Tsehaye fait partie des journalistes emprisonnés depuis le plus longtemps dans le monde.

Deux bateau, dont un avec un drapeau de l'Érythrée.

L'Érythrée est devenue officiellement indépendante de l’Éthiopie en 1993 après 30 ans de guerre civile.

Photo : AFP / MAHEDER HAILESELASSIE TADESE

RCI

Il y a 20 ans, l’Érythrée, petit État de la Corne de l’Afrique, mettait au pas la presse libre et emprisonnait une douzaine de journalistes. Cet événement a particulièrement marqué la journaliste Brigitte Lévesque qui a connu personnellement un de ces prisonniers.

Un récit de Brigitte Lévesque

Il s’appelle Seyoum Tsehaye. Il avait 46 ans lorsque je l’ai connu au début de 1998 à Asmara, la capitale de l’Érythrée. J’y étais allée pour faire un reportage sur ce pays de 3,5 millions d’habitants devenu officiellement indépendant de l’Éthiopie en 1993 après 30 ans de guerre civile.

J’avais côtoyé Seyoum pendant près de trois semaines. Il était mon guide, mon interprète sur le terrain. Une aide précieuse. C’était un vétéran de la guerre d’indépendance. Il l’avait filmée, documentée. Un vrai patriote, un amoureux de son pays.

Cet Érythréen était aussi un homme généreux aux valeurs démocratiques pour qui la liberté d’expression était importante. Il se décrivait d’ailleurs comme un vidéojournaliste indépendant, alors qu’il avait dirigé la télé nationale auparavant, ce que je ne savais pas à ce moment-là.

Deux hommes sortent d'un avion.

Le président érythréen Issaias Afeworki, à gauche, et le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (archives).

Photo : The Associated Press / Mulugeta Ayene

Ce dont je me souviens très bien, c’est que l’on pouvait se promener très librement dans les rues d’Asmara, ancienne colonie italienne, sans peur et sans crainte. Les Érythréens que je croisais n’avaient d’ailleurs que de bons mots pour leur président Issaias Afeworki, héros de la révolution, qui les avaient libérés de l’ennemi, l’Éthiopie.

Il y avait beaucoup de vie dans ce pays et, malgré la pauvreté, les gens sont contents, disait Seyoum Tsehaye.

L’arrestation

Trois ans plus tard, en septembre 2001, au moment où toute l’attention est portée sur ce qui se passe aux États-Unis en raison des attentats, la situation change radicalement.

Le président Afeworki ferme toutes les sources médiatiques non gouvernementales et jette en prison des réformistes du parti unique du pays ainsi qu'une douzaine de journalistes érythréens, des figures de proue, dont Seyoum Tsehaye.

Le choc

Ce n’est que des années plus tard que j’apprends avec stupéfaction sa détention arbitraire en consultant, par hasard, les fils de presse. Reporters sans frontières - Fondation de France venait de le nommer reporter de l’année 2007 pour avoir su témoigner son attachement à la liberté d’information.

J'ai su avec le temps que ses conditions de détention semblaient bien pénibles physiquement, mais aussi mentalement. Pas de visites, pas d’accès à un avocat, pas de perspective de la tenue d’un procès non plus.

Toujours vivant?

Nous sommes en 2021 et on ne sait toujours pas si Seyoum et ses confrères arrêtés il y a 20 ans sont toujours vivants. Le régime au pouvoir est extrêmement fermé, dit Arnaud Froger, du Bureau Afrique de Reporters sans frontières, ce qui rend difficile l’obtention d’informations à son sujet.

On n’a pas d’information qui fait état de sa mort en détention comme on en a eu pour d’autres journalistes érythréens depuis 20 ans, donc on a espoir qu’il soit toujours vivant. Néanmoins, les dernières informations dont on dispose sur son cas datent de 2016, précise Arnaud Froger.

En fait, Reporters sans Frontières croit que sur la douzaine de journalistes arrêtés en 2001, trois d’entre eux seraient toujours en vie, dont Seyoum. Ils sont à ce jour les journalistes emprisonnés depuis le plus longtemps dans monde!

Un homme à vélo devant une bibliothèque publique d'Asmara.

L’Érythrée occupe le 180e rang sur 180 pays au récent classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (archives).

Photo : AFP

Cancre de la liberté de la presse

Pour l’instant, il est impossible d’exercer le métier de journaliste de manière libre et indépendante en Érythrée, puisque les seuls organes de presse qui existent sont les médias publics, les porte-voix du régime. Depuis 20 ans, tous les journalistes ont été arrêtés ou contraints de s’exiler, selon Reporters sans Frontières.

Pas étonnant donc que l’Érythrée occupe le 180e rang (nouvelle fenêtre) sur 180 pays au récent classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Chaque année, le pays se classe dans les dernières places aux côtés de la Corée du Nord et du Turkménistan.

L’optimisme de Seyoum

Au moment où l’heure de la retraite du journalisme a sonné pour moi, j’ose croire que Seyoum est toujours vivant. Il aurait 69 ans. Sa résilience impressionnante ainsi que son optimisme me donnent de l’espoir.

La veille de mon départ d’Asmara, il m’avait confié, dans un charmant français, comment il entrevoyait l’avenir de l’Érythrée : Toute ma vie, j’ai toujours été optimiste et confiant, c’est pour ça que j’ai rejoint le front… Je ne pouvais pas dire dans quelle année on pouvait gagner l’indépendance… 10 ans, 20 ans, 30 ans… Gagner l’indépendance, ce n’était pas facile… En payant la vie, on a gagné l’indépendance. Et maintenant j’ai confiance que nous allons réussir à faire l’économie. Mais combien d’années? Je ne sais pas. Mais je suis toujours optimiste.

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