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La pire crise des hôpitaux vécue derrière des portes closes

Une travailleuse de la santé passe devant la porte du centre hospitalier.

Le système de santé albertain a fait face à la pire crise de son histoire pendant la quatrième vague.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Charlotte Dumoulin

Contrairement à ceux de la France et des États-Unis, les journalistes canadiens ont eu un accès très limité aux hôpitaux pour couvrir la crise sanitaire. En Alberta, les médias n'y ont même jamais mis les pieds. Selon des experts, cette décision des provinces est une grave erreur dans la lutte contre la COVID-19 et une atteinte à la liberté de la presse.

Si on pouvait recommencer la pandémie, j’aurais des journalistes dans les hôpitaux dès le début, lance Darren Markland, un médecin aux soins intensifs de l’Hôpital Royal Alexandra à Edmonton.

Après quatre vagues de COVID-19, ses collègues et lui commencent à perdre espoir.

Nous sommes fatigués. On craint de ne jamais venir à bout de la crise et qu’il y aura toujours des feux à éteindre à cause des non-vaccinés.

Le Dr Markland pense que l’absence des journalistes dans les hôpitaux albertains depuis 20 mois a nui au combat contre la pandémie.

Darren Markland

Le médecin albertain Darren Markland travaille dans les soins intensifs de l'Hôpital Royal Alexandra à Edmonton.

Photo : Radio-Canada / Peter Evans

Les médias ont pourtant fait de nombreuses demandes depuis l'hiver 2020 pour raconter les histoires qui se vivent entre les murs de l'unité des soins intensifs.

Services de santé Alberta (Services de santé Alberta) a constamment refusé sous prétexte d’assurer la confidentialité et la sécurité des travailleurs de la santé et des patients. L'agence de santé publique a d'ailleurs admis en mai dernier avoir un moratoire sur la présence des médias dans les établissements de santé pendant la crise.

Dans leurs reportages sur les soins intensifs, les journalistes doivent donc se rabattre depuis des mois sur les quelques images offertes par les autorités sanitaires.

Il y a encore beaucoup de gens qui ne comprennent pas que c’est possible d’être très malade et ce que ça veut dire d’être très malade, dénonce Alain Tremblay, pneumologue à l’Hôpital Foothills de Calgary.

C’est important de raconter ces histoires-là. C’est comme ça qu'on peut toucher les gens, pas avec des chiffres, ajoute le médecin dont les patients sont atteints la COVID-19.

Liberté de presse menacée?

En bloquant l’accès des hôpitaux aux journalistes, la santé publique alimente les théories du complot et fait entrave à la liberté de presse, pense Patrick White, professeur en journalisme à l’École des médias de l’UQAM.

C’est un combat contre la désinformation et le fait de ne pas avoir accès aux hôpitaux, cela augmente la suspicion de certains citoyens envers les médias et envers les établissements de santé.

Par ailleurs, le professeur ne considère pas que les journalistes sont une menace pour la confidentialité des patients, comme Services de santé Alberta le laisse entendre.

C’est de la foutaise. Les caméramans sont en mesure de flouter les visages pour qu’on ne les reconnaisse pas. Si en plus on a la permission de médecins et de directeurs d'hôpitaux, on devrait vraiment permettre aux médias d’information de faire leur travail.

David Gentile, journaliste en santé et affaires sociales de Radio-Canada, s'est battu pour convaincre le gouvernement du Québec de le laisser entrer en soins intensifs. Plus d’un an après le début de la pandémie, il parvient plus facilement à faire des reportages en zone chaude.

Lorsqu'il y a une guerre, on montre les images. Ça, c'est pas une guerre, mais c'est une coche juste en dessous. C'est une crise sanitaire, je pense qu'il faut voir le front COVID, affirme-t-il.

Des médecins lui confiaient aussi souvent leur envie d'avoir des journalistes en soins intensifs pour montrer la réalité.

Davide Gentile au micro de Catherine Perrin

Davide Gentile, journaliste en santé et affaires sociales de Radio-Canada

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

J'ai compris pourquoi les infirmières, les préposés et les médecins sont fatigués. C'est parce que ça exige énormément de ressources de soigner quelqu'un atteint de la COVID. Ça m'a chamboulé, retient Davide Gentile après avoir finalement pu visiter les soins intensifs.

Comme le Québec, l’Ontario a occasionnellement ouvert les portes de ses hôpitaux à des journalistes. Ces deux provinces ont d'ailleurs aujourd'hui des taux de vaccination plus hauts que l'Alberta.

Par contre, les autres provinces et territoires refusent toujours de laisser entrer les médias en soins intensifs pour des raisons similaires à celles de l’Alberta.

Contacté à nouveau le 20 octobre, le porte-parole d'Services de santé Alberta Kerry Williamson conserve le même discours : Nous reconnaissons que dans d'autres pays les médias ont eu des accès, mais nous devons faire ce qui est bon pour les patients.

Selon Services de santé Alberta, il est difficile de justifier la présence des médias dans les hôpitaux lorsque les visites des familles sont restreintes.

Ailleurs dans le monde

À l’ère de la COVID-19, l'accès des journalistes en France contraste avec celui au Canada. Des reportages de médias comme France Info, France 2 et France 24 montrent régulièrement des patients couchés dans des lits ou sortant tout juste de réanimation.

Aux États-Unis, en septembre, une journaliste de la chaîne d’information CNN diffusait un reportage tourné dans un hôpital de la Floride.

On veut vous montrer ce soir à quoi ressemble un patient de la COVID-19 qui a de la difficulté à respirer. [...] Cela peut être choquant, mais c’est nécessaire de voir de près ce que la nation combat, lançait l’animateur John Berman en présentant le reportage.

Un homme avec un veston, chemise et cravate. Il est devant un fond bleu. Sous son menton, il y a le titre du reportage en anglais. On peut lire : Comment la COVID-19 attaque ceux qui sont non-vaccinés.

L'animateur John Berman présente un reportage dans un hôpital de la Floride sur la chaîne américaine CNN.

Photo : CNN

Si l’Alberta semble tranquillement se sortir de la quatrième vague, pour les médecins, il n’est pas trop tard pour montrer au public le vrai visage des soins intensifs.

Il y a encore un peu de mouvement à faire au niveau de la vaccination en Alberta et dans certaines régions de la province, fait remarquer le Dr Tremblay. Il faut agir avant, une fois qu’on a attrapé la COVID-19, c'est difficile de changer les choses.

Charlotte Dumoulin

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