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Fairy Creek : « On va se battre jusqu’à ce qu’ils quittent la forêt »

Marlene Hale est de tous les combats. Pour défendre l’environnement et le respect des territoires ancestraux des Autochtones, cette militante wet’suwet’en joint désormais sa voix à celles des manifestants de Fairy Creek, parmi lesquels la police a déjà procédé à près de 1000 arrestations.

La chef cuisinière et militante de la nation wet’suwet’en Marlene Hale.

La militante de la nation des Wet’suwet’en Marlene Hale est aussi chef cuisinière.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Delphine Jung

Elle était aux côtés de sa nation, les Wet’suwet’en, pour s’opposer au projet de gazoduc de l’entreprise Coastal GasLink. Déjà, elle prenait le micro pour défendre les compétences territoriales et de gouvernance des Autochtones. Depuis mai, elle s’est engagée aux côtés de ceux qui veulent sauver la forêt de Fairy Creek, sur l’île de Vancouver. Rencontre.

Pourquoi avez-vous rejoint le mouvement qui s’oppose aux coupes forestières planifiées par l’entreprise Teal-Jones à Fairy Creek?

Je suis autochtone et c’est un enjeu autochtone, un enjeu aussi climatique. C’est mon territoire que je veux protéger. Cette forêt est ce qu’il reste des forêts anciennes. Le gouvernement et l’industrie forestière ne cessent de nous arracher des choses et ils le font de manière vicieuse avec la force de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Je soutiens le combat de l’aîné Bill Jones, de la Nation Pacheedaht, [sur le territoire de laquelle les coupes doivent se faire] parce qu’il a besoin de nous. Les nations de tout le pays sont derrière lui, physiquement.

Bill Jones est assis sous une tente.

Bill Jones se bat pour sauver les forêts ancestrales qu'il reste en Colombie-Britannique.

Photo : Simon Gohier

Qu'est-ce qui est en jeu à Fairy Creek?

Ces coupes vont affecter le climat, c’est une menace pour la biodiversité. Les industriels veulent tout nous prendre et rien nous laisser à part la désolation.

Il y a trois semaines, la Cour suprême de Colombie-Britannique a rejeté la demande d’injonction de l’entreprise de sylviculture Teal-Jones qui souhaitait que l'interdiction des blocages des manifestants soit prolongée. Cette ordonnance autorisait la GRC à arrêter et à expulser les personnes qui bloquaient l’accès aux zones de coupe. C’est une victoire?

On a cru qu’on avait gagné, mais nous n’avons pas pu célébrer très longtemps. Vendredi, un autre juge de la Cour suprême a accordé une injonction intérimaire à Teal-Jones. Il nous est de nouveau interdit de couper l’accès aux zones d’exploitation forestière. C’est tragique.

Une manifestante assise devant un immense tronc d'arbre.

Pour protester contre l’exploitation forestière de Fairy Creek, une manifestante est assise devant un immense tronc d'arbre ancien déposé à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique à Victoria et à côté d'une pancarte sur laquelle est écrit : « Les peuples autochtones méritent des indemnités, pas des petits pots-de-vin ».

Photo : Fournie par Kikila Perrin / Kikila Perrin

Teal-Jones a signé une entente avec le conseil de bande de la nation Pacheedaht, mais les chefs héréditaires s’y sont opposés. Le schéma est le même que lors du conflit autour du gazoduc de Coastal GasLink : la nation est divisée. Qu’en pensez-vous?

Oui, c’était la même chose chez les Wet’suwet’en. Vous savez, les compagnies savent comment choisir les Autochtones avec lesquels traiter, ils trouvent les failles et s’y infiltrent, ils jouent avec la terminologie. Ils utilisent les faiblesses des communautés pour arriver à leurs fins. Le chef de la nation Pacheedaht ne se rendait pas compte des conséquences, il le regrette maintenant, mais il ne peut pas revenir en arrière. Il a signé une entente qui promet un dédommagement de 270 000 $, ce n’est rien comparé aux millions que va se faire Teal-Jones.

Marlene Hale parle dans un mégaphone.

Marlene Hale, de la nation Wet’suwet’en, prend la parole lors d'une manifestation à Montréal en 2019. Cela fait longtemps qu'elle s'implique pour défendre les droits des Autochtones.

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Plusieurs campements ont été érigés par des manifestants à Fairy Creek, comment ça se passe en ce moment?

Il y a environ 100 personnes qui sont sur les campements. Ils viennent de partout au Canada. Il y a des Autochtones et des non-Autochtones. Par rapport à la présence policière, c’est beaucoup plus calme qu’avant. Il y a un mois, les policiers étaient nombreux, mais cela peut changer n’importe quand. Parce que ça retourne en cour le 15 novembre, ce n’est pas terminé. Le juge avait demandé aux officiers de la GRC de s’identifier clairement avec leur nom sur leurs uniformes, mais ils s’en fichent de ce que la Cour leur demande de faire. Ils violent tout ce que la Cour suprême leur a demandé.

Il y a aussi eu des violences contre les journalistes. [Des policiers de la GRC ont arrêté le photojournaliste Colin Smith, le 12 août dernier.] Ce n'est pas normal.

Une trompette devant une barricade avec des gens derrière.

Cela fera bientôt un an que les premières barricades ont été érigées dans la région du bassin versant de Fairy Creek.

Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Quels sont vos échanges avec l'entreprise Teal-Jones?

(Rires) Ils ne me parlent pas! Et je ne veux pas non plus leur parler. Ce sont des menteurs, je n’ai rien de gentil à leur dire. Ils ont fait du mal à beaucoup d’Autochtones.

Le mouvement de Fairy Creek est le plus grand mouvement de désobéissance civile au Canada avec près de 1000 arrestations. Pourquoi est-ce important pour vous que le mouvement reste pacifique?

C’est important pas seulement pour moi, mais pour tous les Autochtones. Nous sommes solidaires. On s’entraide. Quand une nation a un problème, je suis là, et quand ma nation souffre, les autres nations sont aussi là. L’unité est très importante, car ensemble, on est plus fort. Pourquoi utiliser la violence? Nous ne sommes pas des gens violents, nous ne l’avons jamais été et nous ne le serons jamais.

Une femme est transportée par 3 agents de la GRC à Fairy Creek.

Depuis le début du renforcement de l'injonction, plus de 1000 manifestants ont été arrêtés à Fairy Creek et ses environs.

Photo : Offerte par Arvin Singh

On entend peu parler de ce qui se passe à Fairy Creek au Québec, comment expliquez-vous cela?

Ça commence doucement. Au début, les médias traditionnels n’en parlaient pas vraiment. C’était très décevant. Mais ça change. J’ai même fait une entrevue avec un journaliste français de Paris!

Êtes-vous optimiste?

Oui, car nous n’allons jamais abandonner tant que Teal-Jones ne quitte pas la forêt. Et si on perd, leur victoire ne doit pas être facile. On a le Canada avec nous et c’est aussi ça, la vérité et la réconciliation. On est fier de qui on est, on est fort et on se tient droit.

Delphine Jung

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