1. Accueil
  2. Arts
  3. Cinéma

[Reportage] Unir ses forces pour sauver le quartier chinois de Montréal

Portrait de Jimmy Chan debout devant une pagode décorée.

Jimmy Chan a réalisé le documentaire « Sauver le Quartier Chinois - La montée des dragons »

Photo : Radio-Canada / Yan Liang

Yan Liang

Le documentaire Sauver le quartier chinois – La montée des dragons (Saving Chinatown - The Rise of the Dragons), réalisé par le cinéaste montréalais d’origine chinoise Jimmy Chan, est présenté dans le cadre de festivals à Montréal et à Toronto.

Au début du tournage il y a trois ans, le réalisateur voulait simplement rendre hommage aux générations précédentes. Mais l'avancée des promoteurs immobiliers dans le quartier et la prolifération d'incidents racistes anti-asiatiques pendant la pandémie apportent aujourd'hui de nouvelles dimensions au film.

Radio Canada International (RCI) s'est récemment entretenu avec Jimmy Chan et Jean-Philippe Riopel, un résident de longue date du quartier chinois de Montréal.

Le réalisateur Jimmy Chan a un parcours atypique. Originaire de Taishan, dans la province Guangdong en Chine, il est arrivé au Canada à l’âge de 11 ans. M. Chan est spécialiste en contrôle de la qualité en génie industriel et travaille pour la compagnie aéronautique CAE.

Bien que son emploi occupe une bonne partie de son temps, Jimmy Chan s'implique aussi dans les affaires et les activités du quartier chinois de Montréal. Il est, entre autres, président de l’Association Chan Wing Cheong et fondateur et participant passionné du Challenge de bateau-dragon de Montréal. Il a même été engagé à titre de consultant en chorégraphie par le Cirque du Soleil.

M. Chan est également fondateur et entraîneur des Phoenix Warriors, un club de bateau-dragon qui a représenté Montréal dans de nombreuses compétitions internationales et a remporté plusieurs prix.

Sauver le quartier chinois - La montée des dragons est son premier film documentaire.

Pourquoi faut-il sauver le quartier chinois?

Lorsque Jimmy Chan a commencé le tournage de son film il y a trois ans, il voulait simplement rendre hommage à ses prédécesseurs, dont son père, son beau-père et son grand-oncle, entre autres.

Ils ont tous travaillé fort toute leur vie. M. Chan souligne qu'ils ont non seulement été les pionniers du quartier chinois, mais qu'ils ont aussi participé à la construction de Montréal et du Canada. Ils ont toutefois subi de graves injustices et une grande discrimination, dont ils parlaient rarement de leur vivant car ils pensaient que cette expérience aurait nui à l’image des immigrants chinois et aurait une influence négative sur la santé mentale de la prochaine génération. Ils espéraient que leurs enfants soient fiers d’eux. C’est pourquoi peu de gens ont entendu parler de leur douleur et de leur souffrance.

À peine sorti de l’adolescence, le grand-oncle de Jimmy Chan a quitté son Taishan natal et a traversé le Pacifique en bateau pour venir au Canada. Certains de ses amis ont péri en chemin, et leurs corps ont été jetés à la mer. Une fois au Canada, il a commencé à travailler dans une mine d’or. Ses vêtements n’étaient pas assez chauds pour le protéger du froid en hiver. Il était souvent obligé de manger du sucre pour avoir de l’énergie. Plus tard, il a dû se faire amputer une jambe en raison de son diabète sévère.

J’ai eu cette idée il y a très longtemps : un jour, j’allais raconter leur histoire, marquée par le racisme et la discrimination. Les minorités ont eu des expériences assez similaires pendant les cent dernières années. Le quartier chinois est très important pour moi. Il symbolise nos racines, notre famille, notre culture et notre histoire. C’est fondamental pour nous de transmettre ces valeurs à la prochaine génération.
Une citation de Jimmy Chan, réalisateur de Sauver le quartier chinois

M. Chan rappelle également que le quartier chinois a toujours accueilli beaucoup de nouveaux arrivants. C’est le premier endroit où ils ont trouvé un toit au Canada.

Pour cette raison, il a interviewé près de cinquante amis qui habitent le quartier chinois, convaincu qu’ils lui raconteraient leur histoire en toute franchise.

Il ne faut pas oublier que le patrimoine du quartier chinois appartient à tous les Québécois

Jean-Philippe Riopel, de son côté, rappelle que la protection du quartier chinois de Montréal n’est pas seulement de la responsabilité des immigrants chinois : son patrimoine historique est important pour tout le Québec.

M. Riopel, âgé de 37 ans, y habite depuis 19 ans. Enfant, il y venait souvent avec son père, un policier qui travaillait dans le quartier et ses environs avant sa retraite. Les résidents âgés du quartier le connaissaient bien.

Jean-Philippe Riopel explique que le bâtiment dans lequel il loue son appartement a été construit dans les années 1840. Avec le temps, son architecture a pris une grande valeur patrimoniale. M. Riopel a consacré beaucoup de temps à la rénovation de son appartement et envisageait d’aménager un jardin dans la cour arrière, mais son propriétaire l'a informé au début de l'année qu’un promoteur avait acheté le terrain d'à côté et qu'il allait y construire des immeubles en copropriété.

Le quartier chinois de Montréal est traditionnellement délimité par quatre arches :

  • Arche est : à l'angle des rues Saint-Dominique et de la Gauchetière
  • Arche ouest : à l'angle des rues Jeanne-Mance et de la Gauchetière
  • Arche nord : à l'angle des boulevards Saint-Laurent et René-Lévesque
  • Arche sud : à l'angle du boulevard Saint-Laurent et de l'avenue Viger

Les nouveaux développements sur le territoire du quartier chinois ont commencé dès les années 1970 avec la construction d'un hôtel et du complexe Guy-Favreau.

Des promoteurs immobiliers ont récemment acheté le bâtiment qui abrite Nouilles Wing, une fabrique de nouilles, sur la rue Côté. Ils envisagent de construire un immeuble d'appartements de 20 étages. De nouveaux édifices ont également été érigés le long du boulevard Saint-Laurent, à proximité de l’arche sud.

Alerté, Jean-Philippe Riopel a commencé à contacter le gouvernement et les associations chinoises.

Rappelons-nous que ce quartier ne représente pas seulement le patrimoine des Chinois, mais celui du Québec. Des Irlandais, des Écossais et des Juifs habitaient ici auparavant. C'est le seul quartier chinois qui reste au Québec. Je pense que c’est très important pour les Québécois de le préserver. Il fait partie de notre histoire nationale. Une bonne partie du quartier chinois a déjà été détruite, il faut protéger ce qui reste.
Une citation de Jean-Philippe Riopel, résident du quartier chinois de Montréal

Jimmy Chan et Jean-Philippe Riopel sont tous deux d'avis que la Ville et les promoteurs immobiliers lorgnent le quartier chinois depuis plusieurs années et empiètent de plus en plus sur son espace. Ce dernier rétrécit à vue d'œil, cerné par les nouveaux bâtiments commerciaux et résidentiels.

Jean-Philippe Riopel.

Jean-Philippe Riopel habite au quartier chinois depuis 19 ans.

Photo : Radio-Canada / Yan Liang

Le tournage de Sauver le quartier chinois a pris un nouveau sens avec la pandémie

La pandémie a frappé Montréal en plein tournage de Sauver le quartier chinois, mais elle a apporté un sens nouveau, plus profond au film.

L'économie a été durement touchée par la pandémie. Les boutiques et les restaurants du quartier chinois ont été obligés de fermer pendant des mois. Incapables d'absorber les pertes financières, beaucoup de petits commerces ont fait faillite.

Les immigrants d’origine chinoise ont subi de la discrimination raciale, et le nombre d'incidents haineux anti-asiatiques a augmenté.

Dans le quartier chinois, les statues de lions au pied des arches ont été couvertes de graffitis. Des gens sont entrés par effraction dans des magasins et des restaurants fermés en brisant leurs fenêtres et ont détruit leurs biens à plusieurs reprises. De nombreux Chinois et personnes asiatiques ont été harcelés verbalement, et même physiquement.

Selon Jimmy Chan, lorsque le chef d’État de la superpuissance mondiale [le président américain de l'époque, Donald Trump, NDLR] a renommé la COVID-19 virus chinois, le quartier chinois de Montréal en a subi les conséquences.

M. Chan et les leaders communautaires du quartier chinois ont contacté les autorités pour leur demander d'augmenter les patrouilles à pied. Ils ont également eux-mêmes organisé une patrouille de nuit pour protéger leur quartier, signalant des incidents ou des personnes suspectes à la police.

Une exposition de photographies sur la Marche contre le racisme anti-asiatique de 2021 est présentée dans le quartier chinois de Montréal.

Une photo d'une jeune personne qui porte un masque N95 et qui tient une pancarte pendant une manifestation.

Une exposition de photos au quartier chinois de Montréal, sur les manifestations contre le racisme anti-asiatique en 2021.

Photo : Radio-Canada / Yan Liang

Le quartier chinois ne disparaîtra pas si nous sommes solidaires

Il y a quelques mois, Jimmy Chan et Jean-Philippe Riopel ont signé une pétition dans laquelle ils réclament des actions immédiates du municipal et du provincial pour sauver le quartier.

Les signataires veulent que celui-ci soit désigné site patrimonial, ce qui permettra de préserver son architecture et de bloquer le développement immobilier massif à l’avenir.

Ce qui se passe ici n’est pas unique. Les quartiers chinois de nombreuses villes font face aux mêmes problèmes. Certaines personnes pessimistes disent que le quartier chinois disparaîtra d'ici quelques années. Mais je dis que ça n’arrivera pas tant que les Chinois sont unis.
Une citation de Jimmy Chan, réalisateur de Sauver le quartier chinois

Jean-Philippe Riopel se dit triste et indigné : d'un côté, la ville déclare qu'elle mènera une étude et agira, mais de l'autre, les promoteurs immobiliers continuent d'aller de l'avant avec leurs projets de développement dans le quartier, où les loyers augmentent si vite que de nombreux résidents sont obligés de déménager.

M. Riopel estime que le gouvernement a prononcé beaucoup de discours sans faire d’actions concrètes. Avec la campagne électorale municipale en cours, il espère que la Ville comprendra qu'il s'agit d'une architecture historique qui nécessite une protection immédiate.

Jimmy Chan souligne que son film raconte l’histoire des immigrants chinois qui ont subi de la discrimination et des injustices. J'espère que l'histoire ne se répétera pas. Nous nous levons pour prendre la parole, pour que davantage de personnes prennent conscience du problème du racisme et pour que l'histoire et la culture ne soient pas oubliées.

M. Chan révèle par ailleurs que son film aura une suite, dans laquelle il racontera l’histoire de sa famille. Il envisage de retourner dans son pays natal pour le tournage.

Le réalisateur espère que son documentaire aidera le public à mieux connaître l'histoire et à faire disparaître les stéréotypes sur le quartier chinois.

Note : ce reportage est également disponible en chinois traditionnel et en chinois simplifié, et a été traduit en français par Wei Wu

Yan Liang

À la une