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Pas facile de restituer des sépultures autochtones

Deux personnes s'affairent sur un site archéologique au centre-ville. Des parcelles de terre sont clairement délimitées.

Les fouilles effectuées au coin des rues Peel et Sherbrooke, à Montréal, il y a environ 5 ans.

Photo : Gracieuseté de la Ville de Montréal.

Mathias Marchal

Même si le chemin vers la réconciliation sera encore long et tortueux, la Ville de Montréal y posera « prochainement » un jalon de plus en remettant huit sépultures autochtones à la nation mohawk.

Ce processus, entre une municipalité et plusieurs Premières Nations, une première au Québec, aura pris plus de deux ans et témoigne des embûches juridiques, administratives et culturelles le long de la voie vers un rapprochement nécessaire.

En février 2021, la Ville avait déjà restitué, après deux ans de démarches, une coiffe traditionnelle crie qui était jusque-là hébergée au musée de Lachine.

Dans le cas de la coiffe, c’était quand même bien balisé : on parle d’un objet dont les propriétaires [les Cris] sont faciles à déterminer. On est en plus dans une transaction entre musées [Musée de Lachine et Institut culturel cri Aanischaaukamikw], alors le cadre juridique de l’échange existait déjà, explique Aurélie Arnaud, chargée de mission à la Ville de Montréal.

Mais la restitution de sépultures, c’est une autre paire de manches. D’abord, il y a une charge émotive beaucoup plus élevée, les communautés ayant généralement un rapport intime à la mort et aux ancêtres. Quand les peuples iroquoiens se déplaçaient, ils déterraient à chaque fois leurs morts et les transportaient avec eux [pour pouvoir continuer de les honorer], donne en exemple Aurélie Arnaud.

Des pratiques à encadrer

Pour les archéologues, prélever un morceau d’os afin de l’analyser permet d’obtenir une foule d’informations telles que l'âge, le sexe, et même la présence ou non des carences alimentaires. Mais cette façon de faire est souvent mal perçue par les nations autochtones.

Une femme est assise dans une maison et est recueillie.

Donna Augustine récite une prière aux ancêtres avant de parler de sa mission envers eux.

Photo : Radio-Canada / Mike Heenan

À l’image de l'aînée mi'kmaw Donna Augustine, qui s’est donné pour mission de rapatrier et d'enterrer les restes d'ancêtres quelle que soit leur nation d'appartenance, bien des Autochtones s'opposent fermement à ce que les ossements découverts sur des sites archéologiques soient traités comme des spécimens ou des objets.

Vous ne verriez pas des Autochtones aller derrière une église et fouiller un lieu de sépulture pour voir quel régime alimentaire les défunts avaient ou pourquoi ils avaient une infection à l'oreille interne.
Une citation de Donna Augustine, aînée mi'kmaw en entrevue à CBC Indigenous

À Montréal, la réflexion est déjà bien entamée. Sur les sites reconnus comme ayant un fort potentiel d'occupation par des ancêtres des Premières Nations, les trois archéologues municipaux de la Ville de Montréal planifient les fouilles archéologiques en amont du projet de construction et d’aménagement, en concertation avec les responsables des travaux.

Ainsi, lorsque les travaux débutent, les archéologues d’entreprises spécialisées peuvent entrer en scène rapidement afin de recueillir et documenter les restes des occupations encore présents sur les sites. Des représentants autochtones sont depuis quelque temps aussi conviés aux fouilles.

Ce fut le cas en 2016, sur la rue Sherbrooke, dans le cadre des travaux d’aménagement de la promenade Fleuve-Montagne. Le secteur avait été jugé comme ayant un potentiel archéologique puisque situé à proximité de l’Université McGill et près du tout premier site à être fouillé dès 1860, le site Dawson.

Un homme tient dans ses mains gantées de blanc un morceau de poterie.

François C. Bélanger, archéologue à la division du patrimoine de la Ville de Montréal

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ça a été le jackpot, on a découvert les traces d’un ancien village qui a été daté autour de 1350 et identifié aux Iroquoiens du Saint-Laurent, soit 200 ans plus tôt qu’on le pensait, confie François C. Bélanger, archéologue à la division du patrimoine de la Ville de Montréal.

En plus de centaines de morceaux de poteries et d’objets lithiques [outils], les archéologues ont notamment trouvé des ossements, portant à huit le nombre de sépultures autochtones trouvées sur des terrains appartenant à la Ville. D'autres, qui ont été récupérées sur le site de la Maison Nivard–De Saint-Dizier à Verdun, ont près de 5000 ans.

Les Mohawks de trois communautés ont par la suite émis le souhait de voir toutes les sépultures de la Ville leur être restituées (même si leur nation d’appartenance n’est pas certifiée), afin qu’ils en deviennent les gardiens.

Choisir entre ce qui est moral ou légal

Mais entre la découverte et leur restitution, il y a plusieurs éléments à prendre en compte. Il y a d’abord la Loi sur le patrimoine culturel, qui dit que chaque municipalité est propriétaire de ce qui est découvert sur le territoire public municipal, explique Mme Arnaud.

Une femme se tient devant une table contenant des artéfacts de différentes époques trouvés dans le sous-sol montréalais.

Aurélie Arnaud chargée de mission à la Ville de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C'est le ministère de la Culture et des Communications qui doit donner, à la fin, son approbation au processus de restitution. Pour les Autochtones, qui estiment que le territoire leur a été confisqué, c’est une aberration.

Selon eux, c'est inacceptable que le ministère puisse dire ce qui est faisable ou pas avec les restes de leurs ancêtres, souligne Christian Gates St-Pierre, professeur adjoint au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal.

Selon lui, la situation actuelle illustre bien le dilemme qui peut parfois exister entre ce qui est moral et ce qui est légal.

Ces dix dernières années, le gouvernement a modifié la Loi sur le patrimoine culturel à deux reprises, sans que ne soit modifié le volet sur l'archéologie qui aurait pu permettre de régler la problématique de la propriété du patrimoine archéologique. Pourtant, on a bien tenté d'alerter la ministre [Nathalie Roy], ajoute le professeur qui fait partie de la table de discussion entre Montréal et les Autochtones au sujet des sépultures de la Ville à rapatrier.

Le choix du mont Royal écarté

Parmi les autres embûches, il y a aussi le fait que les questions concernant les Premières Nations sont de compétence fédérale et qu’une municipalité (compétence provinciale) ne peut pas traiter avec l’État fédéral sans un décret du gouvernement du Québec l’y autorisant.

Et une fois ces étapes surmontées, la Loi sur les inhumations et les exhumations du ministère de la Santé stipule que les sépultures, une fois remises aux Premières Nations, doivent impérativement être enterrées dans un cimetière officiel.

L'un des deux cimetières du mont Royal a un temps semblé faire consensus, puisqu'il s'agit d'un lieu important pour les Autochtones.

Mais on n'a pas pu nous garantir qu'elles resteraient là éternellement étant donné que les cimetières offrent des concessions d'un maximum de 99 ans.
Une citation de Ross Montour, membre du Conseil de bande de Kahnawake

Par ailleurs, on n'a pas pu avoir de garantie comme quoi l'emplacement désigné serait une terre mohawk, ajoute-t-il.

Le rapatriement des sépultures se fera alors très probablement à Kahnawake, la communauté la plus proche géographiquement des lieux de découverte.

Un homme en gros plan photographié dehors.

Ross Montour membre du Conseil de bande de Kahnawake

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

M. Montour préfère d'ailleurs parler de ramatriement plutôt que de rapatriement, puisque les communautés autochtones sont essentiellement matriarcales.

Toutefois, certaines des sépultures pourraient appartenir à la communauté anishinabée de Kitigan Zibi, installée 300 km au nord-ouest. Nous n'attendons que l'autorisation des Algonquins de Kitigan Zibi. Ensuite, nous rencontrerons la Ville de Montréal concernant l'émission d'un décret du ministère de la Culture et des Communications, indique M. Montour.

Si les Algonquins veulent récupérer des sépultures, on n'a pas de problème avec cela. Au moment de publier, il n’avait pas été possible de recueillir les commentaires de la communauté anishinabée.

La pointe de l'iceberg

La difficulté d'identifier les origines exactes – en particulier l'identification de la nation d'origine – des restes humains peut parfois compliquer le travail de restitution, comme en témoigne l'anthropologue Christian Gates St-Pierre. À l'Université de Montréal, on a entamé un processus similaire avec les 49 sépultures autochtones en notre possession, mais on attend toujours l'approbation du ministère de la Culture et des Communications pour pouvoir le finaliser.

Selon une liste conçue par son département, et qui doit encore être complétée, 678 sépultures autochtones ont été exhumées au Québec depuis le 19e siècle. En vertu de la loi actuelle, la plupart sont probablement entre les mains d'institutions muséales, universitaires ou gouvernementales, ou même d'individus, mais pour 60 % d'entre elles il est impossible de dire où elles sont conservées exactement.

Tous les intervenants rencontrés dans le cadre de cet article insistent sur l'importance pour le gouvernement d'élaborer un protocole afin d'établir les meilleures pratiques dans le domaine. Cela permettra notamment que les dossiers de restitutions prennent moins de temps et d'énergie à se concrétiser.

Au moment de publier, il n'avait pas été possible de recueillir les commentaires du ministère de la Culture et des Communications du Québec.


Des références autochtones dans les fosses d'arbres

À Montréal, le travail de réconciliation ne passe pas que par la restitution de sépultures, il passe aussi notamment par la mise en valeur du patrimoine autochtone. Ce sera notamment le cas pour les fosses d’arbres dans le cadre du réaménagement de la rue Peel.

Montage de 2 photos. À gauche, une fosse d'arbre avec des rainures obliques. À droite, un morceau de poterie autochtone dont les rainures ont inspiré le design de la fosse d'arbre.Agrandir l’image (nouvelle fenêtre)

Un montage montrant l'inspiration derrière les nouvelles fosses d'arbres de la rue Peel à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les incisions créées dans le métal des fosses d’arbres, qui permettent de laisser passer l’eau de pluie, sont un rappel des motifs décoratifs présents sur certains vases retrouvés lors des fouilles réalisées au coin des rues Peel et Sherbrooke, explique l’archéologue François C. Bélanger.

Un clin d’œil pour initiés, qui démontre néanmoins une certaine forme d’attention à l’autre et qui peut avoir presque autant de puissance que certains discours.

Mathias Marchal

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