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[Reportage] Les « quatre C » des relations Canada-Chine

Devant le cockpit de l'avion, Michael Kovrig et Vina Nadjibulla s'enlacent.

Michael Kovrig prend son ex-conjointe Vina Nadjibulla dans ses bras à son arrivée à l'aéroport Pearson de Toronto.

Photo : Reuters / CHRIS HELGREN

Yan Liang

Après la libération de Michael Kovrig et Michael Spavor, le gouvernement canadien doit réajuster sa politique à l’égard de la Chine et décider si le Canada exclut Huawei de la construction de réseaux de 5G. Marc Garneau, le ministre des Affaires étrangères du Canada, promet de « garder les yeux grands ouverts » avec la Chine.

Après plus de 1000 jours en prison en Chine, les deux Michael ont finalement été libérés le 24 septembre dernier. Mais des questions découlant de leur détention, sur les relations Canada-Chine et sur la prise d'otages par un pays étranger entre autres, demeurent sans réponse.

Marc Garneau parle du principe des 4 C pour la première fois

C'est dans une entrevue accordée à Canadian Broadcasting Corporation le lendemain de la libération des deux Michael que Marc Garneau a parlé pour la première fois des "4 C" des relations Canada-Chine.

La stratégie repose sur quatre concepts qui commencent par la lettre C : la coexistence, la concurrence, la coopération et la contestation [challenge].

Le Canada est en concurrence avec la Chine sur le plan économique. Nous devons renforcer la compétitivité des entreprises canadiennes dans le cadre du droit international. Nous devons coopérer avec la Chine en matière de changements climatiques et de lutte contre la pandémie. Nous devons néanmoins contester ["challenge", NDLR] ses politiques par rapport aux Ouïgours, au Tibet et aux droits de la personne à Hong Kong. Le dernier "C" est pour la coexistence. Il faut comprendre que les systèmes politiques des deux pays sont différents, et que nous n’avons pas toujours les mêmes points de vue, mais nous devons aller de l’avant.
Marc Garneau, ministre des Affaires étrangères du Canada

Le diable est dans les détails, rappelle Sarah Teich, experte en droit international de l'Université de Toronto, lors d'une entrevue avec Radio Canada International (RCI). De nombreux éléments se recoupent dans les 4 C, et elle se demande comment le gouvernement arrivera à les séparer en pratique.

Margaret McCuaig-Johnston

Margaret McCuaig-Johnston est membre du Conseil consultatif du forum Canada-Chine et chercheuse en résidence à l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / submitted by Margaret McCuaig-Johnston

Margaret McCuaig-Johnston, membre du Conseil consultatif du Forum Canada-Chine et chercheuse en résidence à l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa, partage l’avis de Sarah Teich. M. Garneau a seulement ajouté le mot "coexistence" à la stratégie américaine pour faire les "4 C" canadiens, dit-elle. Il ne faut pas ignorer un pays important comme la Chine, mais le gouvernement chinois ne séparera jamais ses relations avec le Canada ou avec l’Occident en quatre volets étanches. Les problèmes sont étroitement liés les uns aux autres. Lorsque vous critiquez les droits de la personne en Chine, cela créera des obstacles à la coopération dans d'autres domaines.

Mme McCuaig-Johnston souligne que le gouvernement chinois a souvent recours à des moyens économiques pour atteindre des objectifs politiques, comme lorsqu'il a imposé des sanctions à l'Australie après que celle-ci eut réclamé une enquête sur l'origine de la COVID-19, par exemple. La suspension des exportations de produits canadiens en rapport avec l'affaire d'extradition de Meng Wanzhou en est un autre. Comment est-il possible d'entretenir une relation avec la Chine lorsque celle-ci oscille entre la coopération et l'opposition? demande Margaret McCuaig-Johnston.

Margaret McCuaig-Johnston et Sarah Teich pensent toutes deux que les alliances avec d’autres démocraties occidentales constituent un aspect très important de la politique étrangère du Canada, qui est membre du Groupe des cinq [Five Eyes, NDLR] et de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord. La politique canadienne à l’égard de la Chine doit être cohérente avec celle de ses alliés, insistent-elles.

Certains analystes politiques rappellent que le gouvernement Trudeau a déjà entamé sa réflexion sur la politique canadienne à l'égard de la Chine, citant le début de l'affaire Huawei en 2019. Ces experts s’attendent à ce que la libération des deux Michael constitue un tournant décisif dans les relations Canada-Chine.

Le premier ministre Trudeau a déjà déclaré que son gouvernement allait décider de l'avenir de Huawei d'ici quelques semaines.

Une femme portant le hidjab.

L'Ouïgoure Kamila Teledibayeva est l'épouse d'Huseyincan Celil, dont elle est sans nouvelle depuis 2014.

Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

Une loi sur l’imputabilité de la prise d’otages

Lors d’une entrevue accordée à CBC, Marc Garneau a avoué avoir été très ému au moment de rencontrer les deux Michael à l’aéroport de Calgary. C’est un moment dont je me souviendrai toute ma vie.

Sarah Teich se dit très heureuse pour les deux Michael et leur famille, mais rappelle qu'il y a encore beaucoup de Canadiens détenus en Chine et ailleurs.

Après confirmation auprès du ministère des Affaires étrangères du Canada, le Globe and Mail a révélé dans un reportage qu’il y a actuellement 115 Canadiens détenus en Chine, y compris Huseyin Celil, un Ouïghour emprisonné depuis 15 ans, et Robert Schellenberg, qui a été condamné à mort.

La détention des deux Michael a attiré beaucoup d’attention, car elle a été très médiatisée, explique Sarah Teich. Le premier ministre du Canada et le président des États-Unis ont multiplié leurs efforts pour leur libération, mais de nombreux Canadiens emprisonnés en Chine sont presque oubliés.

Sarah Teich a participé à la rédaction de la proposition de projet de loi redditionnelle relative aux otages dans le but d’offrir aux Canadiens et au gouvernement une base juridique sur laquelle agir en cas de crise d’otages.

Ce projet de loi est divisé en trois parties : les sanctions, le soutien pour les familles et la coopération multilatérale.

La première partie aborde les mesures qui permettraient au gouvernement d’imposer des sanctions aux États et aux ressortissants étrangers qui s’engagent dans la prise d’otages.

La deuxième partie fournit un cadre qui vise à offrir un soutien aux familles des otages.

La troisième partie se concentre sur la question de la collaboration avec les États et ressortissants étrangers afin de faire libérer les otages.

Sarah Teich espère que sa proposition pourra être déposée à la Chambre des communes soit par un député conservateur en tant que projet de loi privé, soit par le Parti libéral comme projet gouvernemental.

Mme Teich fait appel aux deux principaux partis politiques du Canada pour qu’ils adoptent le projet de loi sans perdre de temps avec des disputes partisanes, car ce n’est pas une question partisane, dit l'experte en droit international. Ce projet de loi concerne tous les Canadiens.

En février dernier, le Canada a présenté la Déclaration contre la détention arbitraire dans les relations d’État à État (nouvelle fenêtre), signée par plus de 65 pays aujourd’hui.

Le Canada a reçu le soutien de ses alliés lors de la détention des deux Michael. Lors du procès à huis clos de Michael Spavor, une cinquantaine de diplomates de 25 pays se sont réunis devant l’ambassade du Canada à Pékin pour exprimer leur solidarité.

Lors d’une entrevue, Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine, a souligné la nécessité de continuer à s'unir aux alliés pour combattre la diplomatie des otages. Les manifestations et les initiatives ne sont pas suffisantes, dit-il. Il faut avoir des mesures concrètes de sanctions.

M. Saint-Jacques suggère d’adopter une loi similaire à la Loi sur la justice pour les victimes de dirigeants étrangers corrompus (communément appelée loi de Sergueï Magnitski). Si la Chine ou un autre pays s’engage à nouveau dans la diplomatie des otages, il serait possible d'imposer des sanctions économiques aux États et individus impliqués.

Margaret McCuaig-Johnston soutient cette proposition. Elle remarque qu’il y a déjà des recommandations à ce sujet dans la Déclaration contre la détention dans les relations État à État. La prochaine étape pour le Canada et ses alliés, suggère-t-elle, serait de discuter et élaborer ensemble des mesures concrètes contre la détention arbitraire et la diplomatie des otages.

L'avion transportant les deux Michael a atterri le samedi 25 septembre 2021 à l'aéroport de Calgary. Sur la photo, on voit M. Kovrig en discussion avec le premier ministre Justin Trudeau, tandis que Michael Spavor, en complet, reçoit une accolade de l'ambassadeur canadien en Chine, Dominic Barton.

M. Kovrig discute avec M. Trudeau, et M. Spavor reçoit une accolade de l'ambassadeur canadien en Chine, Dominic Barton.

Photo : Reuters / Ministère de la Défense nationale du Canada

Note : ce reportage est également disponible en chinois traditionnel et en chinois simplifié; et a été traduit en français par Wei Wu.

Yan Liang

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