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Francophonie : malaise à l’Université d’Ottawa

Université d'Ottawa.

La création du comité intervient dans la foulée de la controverse qui a frappé l’Université d’Ottawa, en lien avec l’utilisation du mot "commençant par n".

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet

Un rapport publié en août, intitulé Renouveau de la francophonie à l’Université d’Ottawa : une responsabilité collective, fait état d’un malaise sur l’état de la francophonie au sein de l’institution franco-ontarienne aussi bien chez des étudiants et des professeurs qu'au sein du personnel administratif.

Bien que le français fasse partie intégrante de l’histoire de l’Université d’Ottawa et que les francophones soient à l’origine de la création de l’institution, de l’avis de plusieurs participants, la langue française aurait été reléguée au second plan dans l’architecture et le fonctionnement même de l’Université, peut-on lire dans ce rapport de synthèse commandé par l’Université d’Ottawa, et dont ICI Ottawa-Gatineau a obtenu copie.

Rapport - Renouveau de la francophonie à l’Université d’Ottawa : une responsabilité collective by BENJAMIN VACHET on Scribd

En mai dernier, près de 400 personnes ont participé à des consultations qui s’inscrivaient dans la lignée de plusieurs incidents ayant secoué l’institution franco-ontarienne, dont la polémique entourant les propos du professeur Amir Attaran (nouvelle fenêtre).

Les témoignages et expériences partagés dressent un portrait inquiétant de la place du français au sein de l’institution universitaire.

Certains perçoivent encore le fait français à l’Université d’Ottawa comme un luxe et le fonctionnement de l’institution serait jalonné d’incidents multiples où les droits des francophones au mieux suscitent l’indifférence et font l’objet de railleries diverses, et au pire, sont carrément bafoués dans certains milieux, peut-on également lire en conclusion du rapport.

En clair, la communauté a le sentiment que la francophonie fait parfois l’objet d’une certaine hostilité, ce qui conduirait certains à penser qu’une réflexion à l’échelle de l’Université est nécessaire. Pour eux, l’enjeu dépasserait la seule question linguistique.
Extrait du rapport Renouveau de la francophonie à l’Université d’Ottawa : une responsabilité collective

Plusieurs ont évoqué l’émergence d’une francophobie qui, selon eux, semble prendre ses aises, pour décrire des incidents qui se répètent de plus en plus fréquemment sur le campus, indique le rapport.

Professeur à l'École d'études politiques et ancien étudiant, François Charbonneau rappelle aussi les incidents qui - même marginaux - ont émaillé la controverse Lieutenant-Duval (nouvelle fenêtre), en octobre 2020.

L'université a été mise au courant que des étudiants de l’université ont envoyé, par les réseaux sociaux ou des courriers électroniques, des messages haineux [...] où des professeurs se faisaient traiter de "fucking frog" [...] et il n'y a eu strictement aucune réaction. [...] À la place, l’administration a commandé un rapport pour nous rappeler des trucs qu'on savait déjà.

Mais au-delà de ces incidents, c’est toute la question de la place du français à l’Université d’Ottawa qui soulève des questions.

Manque d’embauche bilingue, de sensibilité à la francophonie, de valorisation de la recherche en français, défi de la communication bilingue en interne… Les préoccupations sont nombreuses, mais pas nouvelles, selon le directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), François Hastir.

Pour nous, il n’y a rien de nouveau dans ce rapport. Ce sont des problèmes que nos membres nous ont déjà rapportés dans le passé. [...] Pendant longtemps, la francophonie n’a pas été une priorité [...], ce rapport nous le met devant les yeux.

Directeur du Collège des chaires sur le monde francophone à l’Université d’Ottawa, Martin Meunier constate que d’autres priorités légitimes, liées à l’actualité, sont venues s’ajouter, reléguant la francophonie au second plan.

D'une certaine façon, certains membres de l'administration les ont vues comme des thématiques concurrentes plutôt que complémentaires.

Absence de masse critique

Selon M. Charbonneau, une des explications se trouve aussi dans le rapport lui-même : l’absence de masse critique de francophones qui rend la francophonie moins prioritaire.

On est à l'aboutissement d'un processus d'une quarantaine d'années, quand la décision a été prise, au début des années 90, d'éliminer les obligations de bilinguisme pour les anglophones. Ça a fait exploser le nombre d'étudiants anglophones sur le campus, et donc ça a participé d'une minorisation du fait français, analyse-t-il.

Au fil des ans, l’Université d’Ottawa a vu son nombre d’étudiants francophones décliner. Aujourd’hui, ils seraient 28,9 % sur le campus, soit 13 000 sur 45 000.

Une réalité qui nuit, disent les participants, à l’offre de programmes et aux services offerts en français. Plusieurs programmes récemment approuvés par le Sénat de l’université seraient exclusivement offerts en anglais, ont-ils noté lors des consultations.

Étant donné le déséquilibre entre le français et l'anglais [...] vous êtes constamment en train d'accepter des exceptions qui deviennent souvent une sorte de norme, constate M. Charbonneau.

Le même avenir que l’Université Laurentienne?

M. Meunier plaide pour l’ajout d’une lentille francophone, afin de garantir un financement de l’enseignement et de la recherche en français, au moment où le financement du postsecondaire en français est dans la mire des partis fédéraux (nouvelle fenêtre).

On sait que l'université reçoit des sommes pour le fait français. Où vont ces sommes? Est-ce que véritablement le budget accordé à la francophonie ou au fait français dans son ensemble équivaut au pourcentage du nombre d'étudiants? [...] Toutes ces questions, on n'a pas de réponses, regrette-t-il.

La situation fait craindre à certains un avenir similaire à la francophonie au sein de l’Université Laurentienne.

Plusieurs professeurs et étudiants francophones se demandent si l’Université d’Ottawa ne sera pas la prochaine, dit M. Meunier.

Un homme qui porte des lunettes.

François Charbonneau, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa (Archives)

Photo : Capture d'écran, Youtube

Une crainte que partage M. Charbonneau.

L'avenir, ce n'est pas compliqué, c'est l'Université Laurentienne. Où on a une situation où la composante française est tellement réduite [...] que peu importe qui est à la tête de l'institution, [cette personne] est placée dans une logique où, pour maximiser les argents et les programmes, [elle] doit complètement mettre de côté les préoccupations de la communauté franco-ontarienne.

Les moyens de son ambition

MM. Meunier et Charbonneau rappellent toutefois que des efforts sont faits, comme la création du Programme des chaires de recherche sur le monde francophone ou la nomination, en 2020, de Sanni Yaya, premier vice-recteur à l’international et à la francophonie, à l’origine du rapport sur l’état de la francophonie.

Sa nomination découlait elle-même des recommandations formulées par un groupe de travail mené par la professeure de l’Université d’Ottawa et spécialiste en francophonie canadienne, Linda Cardinal (nouvelle fenêtre), en janvier 2019.

Celle qui est aujourd’hui professeure émérite à l'École d'études politiques à l'Université d'Ottawa se dit un peu bouleversée par ce qu’elle a lu dans ce nouveau rapport. Même s’il ne s’y retrouve rien de très nouveau, le contexte, dit-elle, est très différent, beaucoup plus émotif.

La professeure Linda Cardinal de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques à l'Université d'Ottawa

Linda Cardinal, professeure émérite à l'École d'études politiques à l'Université d'Ottawa (Archives)

Photo : Radio-Canada

Dans ce rapport, on sent un certain désarroi [...]. Je pense que c'est à prendre au sérieux parce qu’on a une partie de la population qui se sent complètement mise à l'écart, mise même au banc des accusés par un autre partie de l'Université d’Ottawa. On voit différentes [parties] qui ne sont plus capables de se donner un compromis.

C’est comme un cri du cœur des francophones à l'université qui lui dit, mais vous ne pouvez pas fonctionner sans nous ou quelle place on va avoir dans cette université?
Linda Cardinal, professeure émérite à l'École d'études politiques à l'Université d'Ottawa

Son Plan d’action pour la francophonie à l’Université d’Ottawa visait à réformer la gouvernance de la francophonie, à renforcer la présence et le rayonnement du français sur le campus et à mieux communiquer la mission francophone de l’université. Deux ans et demi plus tard, seules 8 de ses 41 recommandations ont été mises sur pied, les autres étant toujours en développement.

Par manque de financement? La réalisation de ces projets nécessite la mobilisation d’importants moyens financiers et humains sans lesquels la francophonie à l’Université d’Ottawa sera condamnée à rester au mieux un vœu pieux et une déclaration de belles intentions, est-il écrit dans le rapport.

J'aimerais que ça aille plus vite, mais l'université, c'est un paquebot, ça prend du temps à tourner, mais il ne faudrait pas manquer le tournant. [...] Il y avait une conjoncture vraiment favorable en 2018-2019. [...] Ce serait bien qu'on puisse continuer, même si c'est des petits pas, dit Mme Cardinal. Il y a le financement, mais il y a aussi la volonté politique.

Une volonté qui n’est pas toujours là, selon M. Charbonneau.

Ça paraît dans le discours de certains membres de la haute administration qui veulent traiter de la question francophone comme si c’était une minorité de plus et qui ne voient pas toute la diversité de cette francophonie, selon lui.

On vit un tournant névralgique. [...] Alors j'espère que, d'une certaine façon, on va profiter de ce tournant pour relancer la francophonie et la remettre en priorité pour les années à venir.
Martin Meunier, directeur du Collège des chaires sur le monde francophone à l’Université d’Ottawa

Pour M. Meunier, c’est toute la gouvernance qui doit s’impliquer.

Le recteur a un leadership indéniable à avoir, mais il faut que l'ensemble des vice-rectorats s'accordent pour que la francophonie soit une priorité de l'université. Là, ce qu’on sent, c'est qu'on n'a pas de plan pour la francophonie, dit-il. [J’espère que] ça va donner un choc, un réveil, et que la communauté franco-ontarienne va [...] faire des pressions pour qu’on reconnaisse davantage le fait francophone à l'Université d'Ottawa.

L'Université promet d'agir

Dans une réponse envoyée par courriel, l'Université d'Ottawa dit prendre acte du constat dressé par les membres de sa communauté universitaire. [...] Leurs constats nous fournissent d’ores et déjà des bases claires sur lesquelles travailler.

Une chose demeure claire : l'Université d'Ottawa a toujours été et demeurera attachée à ses racines francophones.
Extrait de la réponse de l'Université d'Ottawa au rapport

Le message qui ressort de ces consultations ne doit pas être nié, amoindri ou banalisé : une partie de notre communauté a exprimé un sentiment de fragilité du fait français sur le campus, et il faut y être sensible et voir grand. De nouveaux chantiers s’ouvrent devant nous et nous avons la ferme intention d’y réagir collectivement.

L’université assure qu'elle donnera suite à ce rapport et communiquera prochainement avec sa communauté sur les moyens qu’elle prendra pour y parvenir.

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet

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