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Joyce Echaquan : « Nous avons une mission commune : changer les choses! »

Le conjoint de Joyce Echaquan, Carol Dubé, a présenté un message plein d'espoir.

Carol Dubé devant un centre hospitalier en compagnie d'une photo de Joyce Echaquan.

Carol Dubé devant le Centre hospitalier régional de Lanaudière en compagnie d'une photo de la mère de famille, un an après la mort de celle-ci.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Marie-Laure Josselin

« Il faut que l'ignorance laisse sa place à la réconciliation. » Ému, en larmes mais se tenant droit et fort devant le centre hospitalier où un an jour pour jour sa conjointe est morte dans des conditions tragiques, Carol Dubé a présenté un message fort, empreint d'espoir et d'un objectif commun.

Afin de donner un sens à cet événement qui lui a enlevé sa femme, et a enlevé une mère à ses enfants, Carol Dubé a dit être, malgré tout, rempli d'espoir, car il a vu des gens se lever, des voix s'élever contre le racisme et la discrimination.

Nous avons maintenant une mission commune de changer les choses. Et je souhaite que nous trouvions ensemble la force nécessaire pour construire une meilleure société.
Carol Dubé

Devant les portes du CISSS de Lanaudière, Carol Dubé a lancé : Vous participez à une étape importante du deuil et du pardon aux dizaines de personnes rassemblées, personnel soignant comme membres de la nation atikamekw arborant du violet en hommage à Joyce Echaquan.

Pourtant, le pardon est encore bien loin, a-t-il concédé en atikamekw. Je ne suis pas encore rendu à destination, mais tout ce qu'on fait en ce moment nous amène à cette destination. Il n'en veut pas à quelqu'un en particulier, mais plus aux institutions, a précisé Solange Dubé qui parle au nom de la famille.

Des proches se recueillent.

Des proches se recueillent en marge de la cérémonie soulignant le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, au Centre hospitalier régional de Lanaudière.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La famille comme le chef de la nation atikamekw, Constant Awashish, ont évoqué la même image. Les ponts existaient déjà, mais des murs se sont construits dessus. Des murs d'ignorance, de haine, de peur de l'un et de l'autre, c'est ce qui nourrit notre séparation. Maintenant, il faut briser ces murs, a exhorté Constant Awashish.

Devant eux, des aînés atikamekw, des jeunes, du personnel de santé, des patients écoutant en silence les messages d'espoir.

Se recueillir là où tout s'est passé

Bien avant les discours et la cérémonie devant une centaine de personnes, le chemin vers la guérison de Carol Dubé est passé par la chambre où Joyce Echaquan a lancé un appel à l'aide sur Facebook, il y a un an, heure pour heure, juste avant de mourir.

10 h 30, c’est donc l’heure choisie par sa famille pour se recueillir là où tout s’est passé : au CISSS de Lanaudière.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, ainsi que la fille, les parents et la nièce de la femme atikamekw sont arrivés discrètement le matin à l’arrière du bâtiment les uns après les autres.

Ils se sont étreints, un à un. Presque tous portaient du violet, la couleur symbolisant désormais Joyce Echaquan.

Le conjoint de Joyce Echaquan, Carol Dubé, et des membres de sa famille, à la sortie d'une cérémonie.

Le conjoint de Joyce Echaquan, Carol Dubé, et des membres de sa famille, à la sortie d'une cérémonie tenue au Centre hospitalier régional de Lanaudière en hommage à cette jeune mère de famille décédée un an plus tôt.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Visiblement très ému, Carol Dubé a pris un peu de temps avant d'entrer dans le bâtiment après les autres. La nervosité était palpable.

La famille proche, qui est restée environ une heure à l’intérieur, est allée se recueillir dans la chambre où Joyce Echaquan a vécu ses derniers instants, un moment très, très difficile et émotionnel qui a rouvert davantage les plaies, a expliqué Solange Dubé.

Vers midi, une cérémonie privée s'est tenue sous un chapiteau derrière l'hôpital. Une centaine de personnes étaient présentes.

Carol Dubé regarde un agent de sécurité transporter des fleurs.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, arrive à l'une des cérémonies qui a lieu près du Centre hospitalier régional de Lanaudière afin de souligner le premier anniversaire de son décès.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des membres de la nation atikamekw, du personnel de la santé, mais aussi les ministres Ian Lafrenière et Geneviève Guilbault, le grand chef de la nation atikamekw, Constant Awashish, et le chef de Manawan, Paul-Émile Ottawa, étaient présents.

Lucie Dubé, une aînée de Manawan (au centre, émue), tenait à être présente pour la cérémonie.

Lucie Dubé, une aînée de Manawan (au centre, émue), tenait à être présente pour la cérémonie à la mémoire de Joyce Echaquan, un an après le décès de cette jeune mère de famille.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Lucie Dubé et sa sœur Thérèse, âgées respectivement de 88 et 85 ans, ont fait le déplacement depuis Manawan, malgré leur santé fragile. Elles appréhendaient cette journée qui s'est déroulée paisiblement, malgré des pleurs.

Lors des discours devant l'hôpital, Lucie Dubé a craqué. Elle n'a pu retenir les larmes. Aussitôt, Carol Dubé et sa fille Marie Wasianna Echaquan Dubé sont allés la réconforter. C'est beaucoup d'émotion, a dit Lucie Dubé. J'ai espoir que ça change, que ça va aller en s'améliorant. Jamais, jamais on ne va oublier. Tout le monde, tout être humain a été touché par cet évènement.

Celle qui était agente de liaison atikamekw au moment du drame, Barbara Flamand, s'est montrée elle aussi encore très ébranlée. Tenant un portrait de Joyce dans ses mains, elle a dit s'être renfermée depuis un an.

Je me culpabilise, j’aurai dû être là, a-t-elle lancé, la voix faible, cherchant encore ses mots… J’ai de la misère.

Lors des audiences publiques sur la mort de Joyce Echaquan, Barbara Flamand avait raconté (nouvelle fenêtre) n’avoir été contactée que par la famille juste après la diffusion de la vidéo sur Facebook.

La reconnaissance du racisme systémique en toile de fond

Cette journée, le chef de Manawan, Paul-Émile Ottawa, la vit avec un double sentiment : la tristesse, car la plaie va être dure à refermer, mais aussi une certaine joie de voir autant de monde venu honorer la mémoire de Joyce Echaquan.

Paul-Émile Ottawa prononce un discours.

Le chef de la communauté atikamekw de Manawan, Paul-Émile Ottawa, a pris la parole durant la cérémonie célébrant le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, à devant le Centre hospitalier régional de Lanaudière.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Alors que la vice-première ministre et le ministre responsable des Affaires autochtones avaient quitté les lieux, Paul-Émile Ottawa les a interpellés. Joignant sa voix à celle du grand chef de la nation atikamekw Constant Awashish, il a réclamé la reconnaissance de l'existence du racisme systémique.

Douze longs mois se sont écoulés depuis les événements tragiques. Et cette [obstination] à ne pas vouloir reconnaître le racisme systémique représente une grande peine et ajoute énormément à la peine vécue par la famille et les proches de Joyce.
Paul-Émile Ottawa, chef de Manawan

Pour le grand chef de la nation atikamekw, Constant Awashish, Joyce Echaquan a justement permis un éveil collectif et a montré qu'il existait bel et bien des traitements inadéquats face aux Premières Nations.

Cela a permis de donner un visage à ces mauvaises expériences que les gens ne voulaient pas trop croire. Elle a permis cet éveil de conscience et d’ouvrir les portes pour une meilleure connaissance de la population générale sur les Premières Nations!, s'est exclamé Constant Awashish.

Constant Awashish revient sur le symbole qu'est devenue Joyce Echaquan.

Il faut donc, a-t-il précisé, commémorer aujourd’hui, mais s’assurer que le travail, le combat de Joyce Echaquan se poursuivent.

Justement, sur Twitter, le premier ministre François Legault a écrit que la mort de Joyce Echaquan dans des circonstances horribles avait été une prise de conscience collective sur les discriminations encore subies par les Autochtones. Continuons la lutte contre ces comportements qui n’ont pas leur place dans notre société.

Les deux ministres ont d'ailleurs refusé de répondre aux questions des médias sur le racisme systémique, préférant répéter être venus pour témoigner de leur solidarité avec la famille et la communauté atikamekw.

Les ministres Geneviève Guilbault et Ian Lafrenière ont assisté à une cérémonie.

Les ministres Geneviève Guilbault et Ian Lafrenière ont assisté à la cérémonie célébrant le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, au Centre hospitalier régional de Lanaudière.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon Ian Lafrenière, la présence de la vice-première ministre envoie un message très fort de devoir de mémoire à avoir collectivement au Québec. Il a enjoint aux Québécois d'avoir ce devoir et de ne pas oublier pour qu'un tel drame ne se reproduise jamais.

Le grand chef Constant Awashish a d'ailleurs fait part de son impatience. Les ministres se sont présentés, tant mieux. Mais j'espère que c'est un pas en avant pour reconnaître le racisme systémique, a-t-il précisé. Avant de conclure, on nous demande encore de mettre de l'eau dans notre vin alors que des fois, ça devrait être à l'autre côté de le faire.

Tous ont néanmoins noté qu'il y avait eu des changements, notamment au CISSS de Lanaudière (nouvelle fenêtre), mais qu'il y a encore beaucoup à faire.

L'hommage rendu à Joyce Echaquan n'a pas donné lieu à une trêve à l'Assemblée nationale (nouvelle fenêtre), mardi.

D'un côté, le premier ministre François Legault a accusé un député libéral de faire un amalgame entre la mort de cette Autochtone et le projet de loi sur la laïcité, tandis que les caquistes ont refusé une motion des partis d'opposition sur le principe de sécurisation culturelle des Autochtones.

Une jeune fille se recueille.

Une jeune fille se recueille en arrivant à la cérémonie soulignant le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, au Centre hospitalier régional de Lanaudière.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une veillée sous le thème du Principe de Joyce

Plusieurs commémorations (nouvelle fenêtre) et veilles, dont une à Joliette et une à Montréal, se sont déroulées mardi soir pour rendre hommage à Joyce Echaquan.

En soirée, la famille de Joyce Echaquan ainsi que le grand chef de la nation atikamekw et des membres de la nation ont rejoint Montréal où des dizaines de personnes s'étaient réunies, place Émilie Gamelin, bougies en main.

L'enfant regarde des bougies et un portrait de Joyce Echaquan. Photo prise au Parc Émilie Gamelin à Montréal, Québec.

Le petit Maiden Dubé, 7 ans, observe l'autel improvisé lors de la vigile à Montréal en mémoire de sa tante, Joyce Echaquan, décédée il y a un an.

Photo : Ivanoh Demers

L'événement était organisé par une coalition de travailleurs et travailleuses de la santé qui avaient déployé une bannière Uni.e.s pour Joyce. La sénatrice Michèle Audette ainsi que le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, ont aussi pris part à la commémoration.

Une minute de silence a été respectée, puis plusieurs personnes, dont Carol Dubé et Constant Awashish, ont frappé sur un tambour et fait un chant en mémoire de la femme atikamekw.

Quelques minutes plus tard, deux lanternes ont été envoyées dans le ciel montréalais en guise de pensée pour Joyce Echaquan.

Pendant la soirée, l'adoption du Principe de Joyce (nouvelle fenêtre) est revenue plusieurs fois dans les témoignages et discours, notamment de travailleurs de la santé.

Nous demandons au gouvernement Legault de sortir de son déni et d'adopter le Principe de Joyce, a commencé Hilah Silver, infirmière et membre de la coalition sous les applaudissements.

Un homme debout avec l'inscription en arrière Uni.e.s pour Joyce

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, s'est adressé aux personnes venues partager un moment en mémoire de Joyce Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ghislain Picard a ensuite lancé un appel collectif, suppliant le monde de maintenir la cadence pour que le Principe de Joyce soit adopté.

La radiation de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (nouvelle fenêtre) (OIIQ) pour un an de l’infirmière, qui a admis avoir tenu des propos insultants envers Joyce Echaquan, a aussi été évoquée.

La famille, à travers son avocat, et Michèle Audette ont dénoncé le fait que la décision ait été rendue cette journée, date anniversaire de la mort de Mme Echaquan, et ce, sans les avertir.

Un an après la mort de Joyce Echaquan le Québec a-t-il changé ? Entrevue avec le Dr Stanley Vollant, Chirurgien Innu à l'Hôpital Notre-Dame à Montréal.

La mort de la femme autochtone a donné lieu à une véritable prise de conscience sur le racisme exercé dans le milieu de la santé et qui avait été dénoncé entre autres à la commission Viens, dont le rapport, en 2019, avait signalé de nombreuses anomalies au Centre hospitalier régional de Lanaudière dans les soins dispensés aux Atikamekw.

Marie-Laure Josselin

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