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Libération des deux Michael : quel avenir pour les relations sino-canadiennes?

Un homme marche devant l'ambassade canadienne en Chine.

Maintenant que les Michael ont recouvré leur liberté, Ottawa doit apprendre à «coexister» avec Pékin.

Photo : Associated Press / Mark Schiefelbein

Valérie Boisclair

Bien que la crise diplomatique née de l'arrestation de Meng Wanzhou et de la détention arbitraire des deux Michael se soit dénouée, les relations entre Ottawa et Pékin s'en trouveront profondément changées, selon des experts, qui appellent le Canada à offrir une « réponse musclée ».

C'est un dossier épineux sur lequel le premier ministre Justin Trudeau n'a pas voulu s'avancer. Vendredi soir, en annonçant l'arrivée imminente des deux Canadiens, détenus pendant un peu moins de trois ans en Chine, M. Trudeau a évité de répondre aux questions des journalistes sur l'avenir des relations sino-canadiennes.

Je sais qu'il y aura un moment accordé à la réflexion et à l'analyse dans les jours et semaines à venir, s'est-il contenté de dire.

Les relations entre Ottawa et Pékin sont pour le moins complexes, convient le ministre canadien des Affaires étrangères, Marc Garneau, en entrevue à Désautels le dimanche (nouvelle fenêtre).

Alors que les deux pays se sont enfoncés dans une crise qui aura duré plus de 1000 jours, les canaux diplomatiques s'en sont trouvés paralysés. Des mots du ministre Garneau, il n'y avait pas de « voie ouverte » pour développer les relations sino-canadiennes « tant que les deux Michael étaient en prison ».

Pour le gouvernement canadien, il ne fait aucun doute que les Michael ont été des otages détenus arbitrairement en réaction à l'arrestation de la directrice financière du géant chinois des télécommunications Huawei – une demande des États-Unis – à Vancouver en décembre 2018.

Meng Wanzhou était assignée à résidence à Vancouver pendant que la justice canadienne suivait son cours.

La libération des Michael a été déclenchée par l'accord de poursuite différé conclu entre Mme Meng et les procureurs américains, explique le ministre Garneau. C'est ce qui a enclenché le processus.

En emprisonnant deux Canadiens sous de supposées accusations d'espionnage, et ce, dans le but de les utiliser comme monnaie d'échange pour la libération de Mme Meng, la Chine a envoyé le message clair qu'elle ne lésinerait pas sur les moyens d'intimider ses adversaires.

Comment Ottawa envisage-t-il de renouer des relations avec un partenaire qui n'hésite pas à se livrer à la « diplomatie des otages » (nouvelle fenêtre), comme l'ont souligné moult experts?

Chose certaine, le Canada devra « coexister » avec la Chine, et n'aura d'autre choix que de « coopérer » avec elle, notamment dans des dossiers comme celui de la lutte aux changements climatiques, explique Marc Garneau.

Cela n'empêchera pas Ottawa de critiquer la Chine quand il y a lieu de le faire, soutient le ministre des Affaires étrangères. Il rappelle que le Canada est l'instigateur de la Déclaration contre la détention arbitraire dans les relations d’État à État, qui a été signée à ce jour par 65 pays.

Depuis février, on rallie les pays du monde pour dire que la détention arbitraire est totalement inacceptable dans les relations entre pays.
Marc Garneau, ministre canadien des Affaires étrangères

Des solutions pour contrer « le côté voyou de la Chine »

L'ancien ambassadeur en Chine Guy Saint-Jacques est d'avis qu'Ottawa doit renforcer cette déclaration.

Le Canada et les pays signataires doivent s'entendre sur les sanctions qui pourraient être appliquées contre la Chine si jamais elle s'avise à recourir de nouveau à cette « diplomatie des otages », a-t-il fait valoir en entrevue à RDI dimanche.

Après la détention arbitraire de MM. Kovrig et Spavor, il faut envoyer un message très fort pour dire que ce genre d'intimidation ne peut plus durer, a-t-il déclaré, insistant sur le fait que le Canada doit offrir une réponse musclée.

Gros plan sur le visage de Guy Saint-Jacques, lors d'une conférence en 2013.

L'ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques, en 2013

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Pour mieux prévenir l’interférence de la Chine et contrer l’espionnage, le Canada doit aussi créer des alliances avec des pays amis, réviser et affirmer sa politique internationale ainsi qu'exercer une surveillance accrue, estime l’ancien ambassadeur.

On peut faire plusieurs choses pour contrer le côté voyou de la Chine et avoir une relation plus prévisible, a-t-il soutenu.

D’après M. Saint-Jacques, le Canada aurait par exemple tout intérêt à s’inspirer de l’Australie, qui a adopté des lois très concrètes pour décourager la Chine de s’immiscer dans ses affaires internes.

Pour toutes les questions de défense, le Canada doit consacrer beaucoup plus de ressources, notamment en renforçant sa présence dans l’Arctique, a avancé Guy Saint-Jacques.

La diplomatie canadienne à la marge

Le ministre Garneau assure qu'Ottawa n'hésitera pas à se montrer ferme à l'endroit de Pékin, évoquant du même souffle les critiques émises par le gouvernement Trudeau quant au traitement des Ouïghours par la Chine.

Il omet toutefois de mentionner que lors du vote sur la reconnaissance d'un génocide perpétré par Pékin (nouvelle fenêtre) – une motion présentée par le Parti conservateur et adoptée unanimement aux Communes –, le caucus libéral de Justin Trudeau s'est abstenu de se prononcer.

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, se tient en retrait du premier ministre Justin Trudeau.

Le reportage d'Élise Allard

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Selon Lynette Ong, spécialiste de la Chine et des régimes autoritaires, le gouvernement Trudeau a été « très peu enclin » à adopter une « position ferme » sur plusieurs enjeux impliquant la Chine.

Je pense que le gouvernement libéral attendait le dénouement du dossier des deux Michael avant de le faire, observe Mme Ong, professeure associée à la Munk School of Global Affairs de l'Université de Toronto.

Du même avis que Guy Saint-Jacques, Mme Ong estime que le temps est venu pour le Canada d'affirmer haut et forte notre politique à l'égard de la Chine.

Pendant que diplomates canadiens et chinois œuvraient à dénouer l'impasse, le Canada est resté sur la touche plus d'une fois, grand absent de l'entente conclue entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie (nouvelle fenêtre) pour contrer la montée en puissance de la Chine dans la zone indopacifique.

Le jour même de l'annonce de la libération des Michael, les pays membres du Quad – les États-Unis, l'Australie, le Japon et l'Inde – se réunissaient pour discuter de la meilleure façon de freiner l'expansion de la Chine dans la région.

Le Canada est considéré comme un cas à part parmi les démocraties occidentales. Nous avons été très réticents, très peu enclins à prendre une position ferme, dans un sens comme dans l'autre.
Lynette Ong, spécialiste de la Chine et professeure associée à l'Université de Toronto

Face à la Chine, puissance mondiale qui ne cesse de croître, nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre d'être à nouveau pris dans une telle situation, d'être passif, sans stratégie, soutient Mme Ong.

La spécialiste croit en outre que les relations entre Pékin et Ottawa ne peuvent pas être réparées. Nous vivons désormais dans un tout autre monde.

Huawei n'est pas exclue de la course à la 5G

Le ministre Marc Garneau rappelle que le Canada se retrouvera forcément en compétition avec la Chine, Ottawa et Pékin étant liés par des relations d'affaires.

Bien que le commerce s'est poursuivi entre les deux pays pendant le conflit, le développement de nouvelles relations d'affaires s'est retrouvé compromis.

D'autant plus que le Canada est très dépendant du commerce, rappelle Gordon Houlden, ancien directeur de l'Institut de la Chine à l'Université de l'Alberta.

Le commerce représente 64 % du PIB au pays, contrairement à 37 % pour la Chine et 24 % pour les États-Unis.

Nous couper de ce qui est presque la plus grande économie de la planète […] pourrait coûter cher à un pays comme le Canada, note M. Houlden.

Le gouvernement canadien n'a d'ailleurs pas fermé la porte à l'idée d'accorder le contrat du développement d'un réseau de téléphonie 5G au pays au géant chinois Huawei.

C’est une décision que nous allons prendre et qui va être basée sur la sécurité de nos systèmes de télécommunications, assure le ministre Garneau. Elle sera annoncée en temps et lieu.

Avec des informations de John Paul Tasker et de Don Pittis, de CBC News

Valérie Boisclair

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