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Logement : moisissures, surpopulation et désespoir dans des communautés

La crise du logement est particulièrement aiguë dans les communautés autochtones, et pourtant, on a peu discuté de ce sujet lors de la campagne électorale.

Un enfant joue devant un cheval rose et des sacs de poubelles et des paquets de couches.

Coltan Moonias, 4 ans, joue dans le sous-sol de sa maison où les murs ont été arrachés pour tenter d'enlever toutes les moisissures.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Marie-Laure Josselin

Surveiller les traces de moisissures qui apparaissent, habiter dans un abri de fortune le temps des rénovations, retourner vivre chez son fils à 60 ans, attendre depuis 11 ans un logement disponible...

Les histoires de Renata, Judy, Stanley et Stella reflètent la crise du logement dans les communautés autochtones. Une crise qui s’empire et qui, pourtant, n’a quasiment pas été abordée pendant la campagne électorale. 

Quand Stella Bearskin regarde la télévision et qu'elle voit les gens faire la file pour louer un logement à Montréal, elle se dit qu’au moins, un logement est disponible. Depuis 11 ans, elle patiente pour en avoir un à Chisasibi, une communauté crie, car pour les Autochtones, un logement est une denrée extrêmement rare, voire inexistante. 

La crise du logement se vit à l’échelle du Canada, mais elle est particulièrement aiguë dans les communautés autochtones. Selon le dernier rapport du directeur parlementaire du budget de février 2021, environ 124 000 ménages autochtones ont des besoins impérieux de logement.

En 2011, on estimait déjà qu’il manquait entre 40 000 et 80 000 logements dans les communautés, les données variant selon le gouvernement et l’Assemblée des Premières Nations. 

À la recherche d’un précieux logement

Le récit de Stella Bearskin est ponctué de rires qui trahissent pourtant une immense tristesse et la lassitude de l’attente. Comme ses enfants sont à côté, elle contient ses émotions, assise sur la table de la cuisine encombrée.

La jeune femme de 32 ans est en couple et a trois enfants : une adolescente, un garçon de 10 ans et un bébé. Elle a un bon travail permanent à la garderie, mais elle continue de vivre chez ses parents avec ses frères et sœurs, faute de logement. Huit personnes dans une maison de trois chambres, sans compter, parfois, les enfants de son conjoint qui passent.

C’est trop de monde, dit-elle. Surtout le matin, quand tout le monde doit utiliser la salle de bain pour aller à l’école ou au travail : On doit attendre, attendre...

Pour gagner un peu de place, elle a même stocké certaines de ses affaires dans un conteneur. Afin d’avoir un peu plus d’intimité, une autre chambre a été aménagée dans le sous-sol. Le couple la partage avec deux des enfants, alors l’intimité n’est pas vraiment réelle; toutefois, il y a un semblant de place à soi... mais très peu.

Une femme qui se tient la tête sur une table de cuisine encombrée.

Depuis 11 ans, Stella Bearskin attend pour pouvoir vivre dans sa propre maison avec ses enfants et son conjoint.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En 2010, Stella Bearskin s’est placée sur la liste des demandes de logement de Chisasibi, la communauté crie au Québec la plus éloignée par la route. Quatre ans plus tard, elle a finalement eu une offre, mais en raison du nombre de chambres insuffisantes, elle a décidé de passer son tour. Elle le regrette amèrement.

À Chisasibi, il manquerait entre 800 et 1000 logements. Grâce aux subventions reçues, quatre maisons devaient être construites cette année. Faites vos maths! lance Natasha Bates, la présidente du comité logement. C’est clairement insuffisant. En octobre, 10 logements d’une chambre doivent être livrés.

Des critères permettent de prioriser les personnes en attente. Par exemple, se rappelle Natasha Bates, une maison de trois chambres pour 21 à 27 personnes, ça amène plein de problèmes!, comme la détérioration accélérée des maisons, mais aussi des problèmes sociaux et en santé.

Stella Bearskin se sent impuissante, avec l’impression d’être une mauvaise mère, car elle ne peut offrir à son adolescente de l’intimité et de l’espace pour faire ses devoirs. Ce manque d'espace, d'un coin à soi, rend aussi sa fille dépressive.

Je suis dépassée, fatiguée, avoue Stella Bearskin. Beaucoup de sentiments ressortent à cause de cette question du logement. J’ai beaucoup de problèmes en raison de ce qui se passe dans cette maison. Du bout des lèvres, elle raconte qu'elle est allée voir les services sociaux en urgence.

Près de 20 % des Autochtones vivent dans un logement surpeuplé, rapporte Statistique Canada dans son dernier recensement, en 2016, et un Autochtone sur cinq vit dans un logement qui a besoin de rénovations majeures.

Des ouvriers s'affairent à réparer le toit d'une maison dans une communauté autochtone de l'Ontario.

Des ouvriers s'affairent à réparer le toit d'une maison à Neskantaga, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Parfois, ce sont même les parents qui partent habiter chez leurs enfants, comme Stanley Moonias, 63 ans. Cet homme vient d’aménager dans une nouvelle maison de Neskantaga, dans le Nord de l’Ontario, mais pendant neuf ans, il a dû vivre chez son fils et d’autres membres de la famille dans une maison beaucoup trop petite pour eux.

Finalement, son fils a quitté la communauté pour aller vivre à Thunder Bay. Souvent, cette option de sortie traverse l’esprit de nombreuses personnes : partir pour vivre décemment, même si cela veut dire de vivre dans une ville où le racisme systémique de la police envers les Autochtones a été dénoncé dans un rapport accablant (nouvelle fenêtre) en 2018. Parfois, son fils est nostalgique, mais revenir est impossible! lance Stanley Moonias.

Ça pue la moisissure!

À Neskantaga, il faudrait combler la pénurie actuelle avec 100 nouveaux logements pour une communauté de 350 résidents.

Le logement est un problème majeur dans nos communautés, répète le chef de Neskantaga, Wayne Moonias. Nous sommes en retard. Il en manque tellement... et beaucoup de logements, même récents, nécessitent des rénovations majeures.

Coltan, 4 ans, et Geneva, 2 ans, courent autour du cheval à bascule rose qui trône au milieu de sacs et de cartons dans le sous-sol de la maison familiale. Les murs y ont été arrachés pour tenter d’enlever la moisissure. 

Leur tante, qui habitait sur place, a dû quitter les lieux. Eux n'ont d'autres choix que de rester.

Un couple avec leurs deux enfants de 4 et 2 ans sur leurs genoux dans leur divan.

Trenton et Renata Moonias en compagnie de leurs deux enfants, Geneva et Coltan

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À l’étage supérieur, Renata Moonias, 35 ans, fait le tour de la maison et nous montre des champignons sur les murs. À cause des moisissures, dit-elle, ses enfants font parfois de l’asthme. Ils ont aussi des maux de tête. 

On a un gouvernement qui ne veut pas donner ce qu’on doit avoir, dit le père, Trenton Moonias, âgé de 37 ans. Des fois, il n’a plus d’espoir, mais si je ne fais rien, mon fils sera dans cette même bataille, ajoute-t-il.

Il sera celui qui sera dans le sous-sol pleurant le soir, car il ne sait plus quoi faire. Je m’inquiète beaucoup. Ici, ce sont des conditions de vie du tiers-monde.
Trenton Moonias, père de deux enfants

Il se ravise toutefois, rappelant qu’il existe un vrai tiers-monde, ailleurs sur la planète; des gens qui ont encore moins. Néanmoins, il regarde l’état de sa maison, les bouteilles d’eau qui s’empilent – faute d’eau potable – et précise : C'est quand même le tiers-monde du Canada!

Une femme dans une salle de bain montre des moisissures sur le plafond et le mur.

Presque tous les jours, Renata Moonias fait le tour de sa maison pour voir si d'autres moisissures apparaissent, comme celles qu'elle montre du doigt sur la photo.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Deux rues plus loin, Judy Sakanee entre dans sa maison. Aussitôt, l’odeur prend à la gorge. Ça pue la moisissure. C’est vraiment frustrant de vivre comme ça! s'exclame-t-elle. Elle a décidé de sortir de cette petite maison aux fenêtres fêlées parce qu'elle n’arrêtait pas d’être malade.

Pendant un mois, elle a vécu dans un abri de fortune qui tenait avec une bâche bleue et des rondins de bois. Mais elle a commencé à avoir froid, alors elle s’est résolue à retourner chez sa mère, tandis que son conjoint est parti ailleurs, augmentant alors un peu plus la surpopulation dans les maisons.

Une femme pose devant une structure avec une bâche bleue tenue par des morceaux de bois sous la pluie.

Judy Sakanee et son mari doivent vivre sous cet abri de fortune le temps que leur maison soit réparée.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le manque de maisons est si criant dans les communautés que lorsque l'une d'entre elles brûle, tout le monde en appréhende les conséquences. La présidente du comité logement de Chisasibi, Natasha Bates, se souvient encore d'avoir vu il y a deux ans quatre appartements réduits en cendres.

On ne peut pas se permettre un feu. Quand j’ai vu ça depuis ma fenêtre, j’ai pleuré, car je savais à quel point on en avait besoin et combien on perdait. C’était si triste.
Natasha Bates, présidente du comité logement de Chisasibi

Une situation aggravée par la COVID

Comme partout, le coût des matériaux a bondi pendant la pandémie. À Chisasibi, il faut aussi ajouter le transport, qui a augmenté. Une petite maison qui coûtait 330 000 $ il y a un an et demi se vend désormais entre 450 000 et 500 000 $.

Forcément, ça va aggraver la crise du logement, souligne la vice-cheffe de Chisasibi, Paula Napash, avant d'ajouter : La crise du logement était déjà grave avant la COVID!

La COVID a rendu encore plus difficile une situation relativement taboue : la réalité des sans-abris dans les communautés. Avant la pandémie, ils passaient de canapé en canapé. Désormais, ils trouvent un plus grand nombre de portes closes.

La plupart du temps, ce sont des personnes qui boivent beaucoup, et les gens ne voulaient pas prendre le risque de les avoir chez eux, car ils ne savaient pas où elles allaient et si elles avaient été en présence de gens qui avaient la COVID, explique Paula Napash.

Le besoin de logements de type refuges pour sans-abri ou de logements alternatifs pour loger ces personnes qui vivent sur les divans est donc réel. Si le pourcentage n’est pas élevé, précise la cheffe de Chisasibi, Daisy House, nous constatons que les chiffres augmentent chaque année.

Les solutions

Selon le directeur parlementaire du budget, la Stratégie nationale sur le logement du gouvernement libéral alloue 179 millions de dollars par année au logement des Autochtones dans les régions urbaines, rurales et nordiques. Il estime que le gouvernement fédéral devrait dépenser plus pour combler le déficit de logements auquel font face les Autochtones, notamment en milieu urbain.

Dans son dernier budget, le gouvernement libéral a promis un Fonds d’infrastructure aux communautés autochtones de 4,3 milliards de dollars sur quatre ans. Les partenaires autochtones en détermineraient les priorités, parmi lesquelles figurerait certainement la question du logement.

En attendant, les communautés essaient de trouver d’autres solutions, outre plaider pour plus de financement. Elles tentent d’aborder les problèmes de logement de manière collaborative et créative, par exemple en sondant la population.

Certaines personnes se tournent vers l’achat ou la construction de leur propre logement. Mais ce n’est pas tout le monde qui peut avoir une hypothèque, reconnaît Daisy House. Et les coûts exorbitants liés à la pandémie viennent, là encore, compliquer la situation. 

Une femme pause au milieu de son salon.

Natasha Bates est la présidente du comité logement de Chisasibi.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Une autre solution préconisée par Chisasibi est d’essayer de collecter davantage les loyers, car seulement 4 ménages sur 10 seulement le paient. Si nous recevions tout l’argent que nous devions avoir, au lieu de quatre maisons, nous aurions peut-être pu en avoir le double… C’est un début, fait valoir Natasha Bates.

Mais comment faire si la personne ne paie pas? L’expulser? Où ira-t-elle? Car il n’y a nulle part où aller, conclut Natasha Bates.

En 2015, le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones déposait son rapport dans lequel il faisait état de graves pénuries de logements, de surpopulation ainsi que de logements mal construits et en très mauvais état.

Il relevait aussi les obstacles que les membres et les collectivités des Premières Nations doivent surmonter pour trouver des solutions novatrices afin de répondre à leurs besoins en matière de logement.

Quelques Premières Nations complètent les fonds du gouvernement en louant des logements, par exemple, mais le comité assurait aussi que d’autres n’ont pas les ressources humaines pour établir ou gérer un régime de location; sont réticentes à établir un tel régime; ou vivent dans des collectivités où c’est impossible sur le plan financier.

Sur le sol, traces de moisissures à plusieurs endroits.

Moisissures dans une maison de la communauté de Neskantaga

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans sa plateforme de priorités électorales, l'Assemblée des Premières Nations réclame la totalité des investissements nécessaires à la mise en œuvre de la Stratégie nationale décennale sur le logement. Elle demande aussi au futur gouvernement de faire des investissements importants dans le programme de logement social pour les Premières Nations.

Marie-Laure Josselin

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