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Les « chanceux » de l’eau potable

Retrouver l'eau potable est un processus complexe et long qui doit s'accompagner d'une assurance pour l'avenir.

Une main de femme qui ouvre un robinet d'où coule de l'eau.

L'eau potable coule désormais des robinets de Wauzhushk Onigum. Mais encore faut-il lui faire confiance.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Marie-Laure Josselin

« On fait partie des chanceux », lancent en chœur Donnie Big George et sa femme depuis leur petite maison marron au bord d’un lac dans la communauté anichinabée de Wauzhushk Onigum, dans l’Ouest de l’Ontario.

Depuis 2015, le gouvernement fédéral a levé 109 avis d’ébullition d’eau à long terme, Wauzhushk Onigum est le 100e et voit depuis de nouvelles perspectives.

Erin, 67 ans, se souvient très bien quand elle a pris son premier verre d’eau froide, une eau potable, directement du robinet il y a quelques mois. Ça semblait plus clair, il n’y avait pas d’arrière-goût ni d’odeur, ça goûte vraiment mieux qu’avant

Un homme et une femme qui se regardent avec tendresse

Donnie Big George et sa femme Erin

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pendant quelques années, elle faisait parfois une entorse à la règle et buvait l’eau du robinet, même si celle-ci était impropre à la consommation. 

Je peux vous dire que je sens la différence maintenant. Pourtant, Erin continue d’utiliser souvent l’eau en bouteille. Une vieille habitude et pour être doublement sûre, lance-t-elle en riant. 

Aussitôt Donnie Big George, avec sa grosse voix, montre la tasse qu’il a en main : Moi, je bois que l’eau de la ville. Je n’ai pas le choix de lui faire confiance parce que je suis l’un de ceux qui ont poussé pour l’avoir; et il part à rire lui aussi. Ça a été un long processus!, précise l’homme.

Pendant 20 ans, les plus de 300 membres de cette communauté ont dû faire bouillir l’eau courante et se ravitailler en eau potable à la salle de bingo qui servait de dépôt pour l'eau potable.

Un plan d'eau avec des sapins au fond et des plantes devant

Petit lac dans la communauté de Wauzhushk Onigum

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pour aller à Wauzhushk Onigum, il faut partir de Winnipeg, puis rouler plus de deux heures trente avant d’arriver à Kenora, traverser la petite ville bucolique, où les fins de semaine les hydravions et les bateaux se croisent sur les multiples points d’eau, puis rouler encore trois petits kilomètres.

Sur le bord de l’eau, le chef Chris Skead, casquette sur la tête, tend le doigt : Kenora, c’est en fait juste de l’autre côté de la baie. Nous sommes probablement la communauté la plus proche de la ville

Le gouvernement libéral a octroyé 14,8 millions de dollars pour raccorder la majorité de la communauté au réseau d’aqueduc et d’égouts de la ville de Kenora (nouvelle fenêtre), pour installer aussi une trentaine de systèmes décentralisés de traitement de l’eau dans certaines maisons trop éloignées. 

Alors depuis mars 2021, c’est fait, se réjouit le chef Chris Skead, les membres de sa communauté ont ce luxe de l'eau potable, lance-t-il tout en hésitant.

Je ne suis pas sûr que luxe soit le bon mot pour avoir ce que tout le monde a au Canada.
Chris Skead, chef de Wauzhushk Onigum

Pendant longtemps, les précédentes administrations de la communauté ont discuté avec les gouvernements et la Ville de Kenora à savoir s’il fallait moderniser la vieille usine avec ses pièces obsolètes qui ne fournissait plus d’eau potable depuis très longtemps, s’il fallait en construire une nouvelle ou s’il fallait être raccordé à Kenora. Des études ont été effectuées et finalement tout a conduit vers le raccordement à la ville voisine. 

De multiples études et l’épineux problème du financement

Nous devons donner au gouvernement Trudeau un peu de crédit pour avoir arrêté les processus d’études, explique Aaron Wesley. Il est le directeur des services techniques du conseil tribal de Matawa, composé de neuf communautés autochtones ojibwées et cries, dont Neskantaga (nouvelle fenêtre).

Avec son équipe installée à Thunder Bay, il travaille avec ces neuf communautés sur la question de l’eau potable et des eaux usées. Pendant des années, il a participé à des tas d'études et évaluations pour résoudre ce problème.

On a traîné les pieds, affirme-t-il. À chaque fois, la même réponse était fournie par les différents gouvernements fédéraux qui se sont succédé : afin d’aller dans la bonne direction, de nouvelles études devaient être menées. 

Mais le traitement de l’eau n’est pas quelque chose de nouveau. Nous savons comment la traiter. Cette information était disponible, mais c’était une excuse utilisée par le gouvernement pendant longtemps, s’insurge-t-il. 

En février, la vérificatrice générale Karen Hogan avait, dans son rapport, critiqué Services aux Autochtones Canada (nouvelle fenêtre) pour ne pas avoir fourni un soutien adéquat aux Premières Nations afin qu’elles aient accès à de l'eau potable. Elle y dénonçait une bureaucratie trop lourde et des politiques inadaptées, notamment pour le financement.

Un homme montre des maisons situées près d'une baie.

Comme le montre le chef Chris Skead, Kenora n'est pas très loin de sa communauté.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À Wauzhushk Onigum, le chef Chris Skead avoue que les discussions ont été longues. Il a dû apporter, précise-t-il, la perspective de son peuple, et donc rappeler la pauvreté, le taux de chômage élevé, etc. Il est très difficile de s’attendre à ce que l’un de nos membres débourse tous les mois pour payer sa facture d’eau. Le financement a donc été l’une des raisons pour lesquelles les négociations ont duré quelques années. 

Selon la vérificatrice générale, Services aux Autochtones Canada (SAC) n’a pas modifié la formule de financement du fonctionnement et de l’entretien des réseaux d’alimentation en eau des Premières Nations depuis sa création, il y a 30 ans. Elle était indexée annuellement sur l’inflation, mais elle ne reflétait pas les avancées technologiques ni les frais réels de fonctionnement et d’entretien des infrastructures.

De plus, la politique en vigueur stipule que 80 % des coûts de fonctionnement et d’entretien sont payés par le ministère. La part restante revient aux Premières Nations. 

Les fonds versés aux Premières Nations pour le fonctionnement et l’entretien n’étaient donc pas suffisants, indiquait le rapport. Résultat : les équipements pouvaient se détériorer et les coûts généraux s’alourdir.

Depuis 2016, plus de 2 milliards de dollars ont pourtant été investis pour soutenir 733 projets d’approvisionnement en eau et de traitement des eaux usées. Un peu plus de la moitié sont terminés.

Il reste 52 avis d'ébullition dans 33 communautés autochtones du pays.

L’Assemblée des Premières Nations, dans sa plateforme intitulée Priorités fédérales de 2021 pour renforcer et reconstruire les Premières Nations, demande justement un financement total des coûts réels de fonctionnement et d’entretien afin d’éliminer les derniers avis d’ébullition de l’eau. L’APN exige aussi l’abrogation de la Loi sur la salubrité de l’eau potable et son remplacement par une loi élaborée par les Premières Nations.

Qui pour s’occuper de l’usine?

Début décembre, le ministre Marc Miller a annoncé du financement supplémentaire. Selon la porte-parole du ministère, Danielle Geary, cela signifie que 100 % des coûts de fonctionnement et d’entretien des installations d’approvisionnement en eau et de traitement des eaux usées seront couverts.

Ce financement permettra aussi aux Premières Nations de former les opérateurs d’usine de traitement des eaux, mais aussi d’améliorer leurs salaires, une des autres critiques faites par la vérificatrice générale.

Car si à Wauzhushk Onigum deux opérateurs testent désormais l’eau quatre fois par semaine après avoir fait des formations, dans de nombreuses communautés, un opérateur reste une denrée rare.

Un homme pose pour la photo.

Le directeur des services techniques du conseil tribal Matawa, Aaron Wesley

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Aaron Wesley en sait quelque chose. Pendant longtemps, il est allé de communauté en communauté dans le nord de Thunder Bay pour aller prêter main-forte. Maintenant, il gère une petite équipe, composée de deux opérateurs et d'un technicien, qui surveille à distance les usines, ainsi que deux inspecteurs en santé publique.

C’est un défi et c’est complexe de trouver ces personnes dans des communautés qui ont parfois 300 habitants, dit-il. Pour obtenir un certificat d’exploitant de réseau d’eau, le candidat doit être titulaire d’un diplôme d’études secondaires ou de son équivalent.

Il doit ensuite réussir sa formation. Et ce n’est pas une tâche facile quand tu réfléchis en ojibwé. L’anglais est une seconde langue, donc pour les maths et la science, c’est difficile!

C'est sans compter, poursuit-il, le niveau de responsabilités qui peut rendre nerveuse une personne : travailler dans une usine avec des produits chimiques, des pannes à gérer coupant l’eau pour la communauté, etc.

Trois tuyaux qui récupèrent les eaux traitées et usées.

À l'intérieur de l'usine de traitement des eaux de Neskantaga.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pour aider les communautés à maintenir les normes de qualité d’eau, les techniciens de Matawa passent beaucoup de temps sur la route et en avion pour rejoindre les communautés isolées. Ils partent aussi en renfort, notamment lorsque la personne qui travaille dans l’usine a besoin d’aller faire une formation, est malade ou veut tout simplement aller à la chasse.

Mais il est difficile d’offrir une couverture totale. Alors, quand Aaron Wesley n’est pas en mesure de fournir le service, l’Agence ontarienne des eaux peut venir à son tour. Elle est d’ailleurs présente à Neskantaga depuis que cette communauté a dû être évacuée pour une deuxième fois en un an à cause de problèmes dans l’eau courante en octobre 2021. 

Neskantaga doit aussi composer avec un problème de refoulement du réseau des égouts, mal construit. Wauzhushk Onigum a le même problème. Et ce ne sont pas les seules communautés, précise Aaron Wesley.

Tout le monde avait une vision un peu étroite. Ils ont dit que, dans cinq ans, on va supprimer les avis d’ébullition d’eau, mais je ne pense pas que le gouvernement Trudeau ait vraiment anticipé ce qui pourrait arriver, avance-t-il.

C’était un peu précipité. C’est une situation complexe et ce n’était pas réaliste.
Aaron Wesley, directeur des services techniques du conseil tribal Matawa

Avec l’eau réglée, davantage de perspectives.

Sur une carte, des membres du conseil de bande de Wauzhushk Onigum montrent des maisons qui doivent être construites. La communauté en a cruellement besoin.

Maintenant que la question de l’eau potable est réglée, le conseil peut se concentrer sur d’autres choses.

Nous avons beaucoup de projets en cours ici dans la communauté, s’empresse de dire le chef Chris Skead. De nouveaux logements, un centre de soins de longue durée, une zone de développement commercial désignée dans laquelle nous envisageons de créer davantage de développement économique pour la communauté.

Il y a aussi cet autre grand projet en cours lié au pensionnat St-Mary’s (nouvelle fenêtre) situé à Kenora.

Deux hommes montrent sur une carte des emplacements

Deux membres du conseil de bande de Wauzhushk Onigum montrent de futurs projets de logement.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les membres du conseil de bande espèrent qu’à l’avenir, ils seront davantage consultés. Ils constatent déjà un peu de changement : Le gouvernement est prêt à nous écouter et à travailler avec nous. Même s’ils découvrent encore parfois des décisions prises en regardant Google Earth dans un bureau de Toronto ou Ottawa pour désigner des emplacements de conduites d’eau ou de maisons. Des emplacements qui ne sont clairement pas idéaux.

Restaurer la confiance

L’avenir à Wauzhushk Onigum va être aussi de restaurer la confiance envers l’eau potable. Comme pour Erin, qui a du mal à lâcher sa bouteille d’eau. Comme Tamara Skead, qui vit entassée dans une maison avec son conjoint, ses deux enfants et un chien.

La femme de 38 ans fait couler l’eau du robinet. Elle est claire, propre, potable. Pourtant, Tamara ne la boit pas. Pendant des années, elle a pourtant bu ce qui sortait du robinet, même si elle savait qu’elle était impropre. Des fois, elle en avait marre de faire bouillir l’eau longtemps, d’autres fois, elle ne pouvait pas aller remplir ses bidons, faute de véhicule disponible.

Une femme fait couler de l'eau chez elle

L'eau qui coule du robinet de Tamara Skead est potable. Pourtant, elle ne lui fait pas confiance.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Récemment, on lui a diagnostiqué un H. pylori, une bactérie qui la rend très malade. Elle assure qu’elle n’est pas la seule à en souffrir dans sa communauté et que son médecin lui a dit que c’était commun dans les communautés du nord du pays.

Quand l’eau potable est arrivée en mars, elle a pourtant commencé à en boire directement du robinet. Mais dès que son état s’est dégradé il y a trois mois, elle a cessé. Trop peur. Elle est donc persuadée que si la crise de l’eau avait été réglée avant, elle n’aurait jamais été malade, son père non plus.

Ses enfants sont interdits de boire l’eau du robinet, et même de l’utiliser pour se brosser les dents.

Ne pas pouvoir boire l’eau du robinet pendant près de deux décennies, je peux comprendre qu’il y ait une certaine réticence chez certaines personnes, concède Chris Skead.

Il va falloir un peu de temps pour s’y habituer. Mais je sais qu’au bout du compte, nous avons l’assurance que l’eau est sûre, propre et potable.
Le chef Chris Skead

Services aux Autochtones Canada a déjà fourni du financement pour l’élaboration d’un plan de guérison communautaire dans au moins une Première Nation. L’initiative, menée par Neskantaga, s’appelle Faites confiance aux robinets.

Neskantaga et le traumatisme du manque d'eau potable (nouvelle fenêtre) était le premier reportage de cette série sur l'eau dans les communautés.

Marie-Laure Josselin

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