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Travailleurs étrangers : les serres Demers rénovent leurs logements en piètre état

Un chambre avec deux lits simples.

Les chambres ont été complètement remises à neuf.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Marie-Hélène Rousseau

Trois mois après que des travailleurs étrangers agricoles eurent publiquement dénoncé leurs piètres conditions de vie lorsqu’ils étaient employés des Productions horticoles Demers, le grand patron de l’entreprise affirme avoir entièrement retapé les logements accueillant ses employés guatémaltèques.

Jacques Demers a ouvert les portes des résidences de Drummondville le 2 septembre à l’équipe de Radio-Canada pour faire le point sur l’avancement des travaux.

Des problèmes de moisissures, des trous dans les murs et un manque d’espace dans les chambres où s’entassaient des lits superposés avaient notamment été décriés par des travailleurs au printemps dernier. Ils avaient également dénoncé des conditions de vie difficiles, marquées par des logements où la chaleur était suffocante en été et où l’eau chaude se faisait rare en hiver.

Des photos montrant de la moisissure sur les bords de fenêtre et les moulures, ainsi qu'un toit coulant.

Lors de la visite de Radio-Canada au printemps dernier, les journalistes avaient constaté la présence de moisissure sur les bords de fenêtre et les moulures, l'absence de rideaux aux fenêtres et des écoulements provenant du toit.

Photo : Radio-Canada / Natasha Lavigne

À la suite du reportage de Radio-Canada en mai dernier sur ces conditions de vie insalubres (nouvelle fenêtre), le président-directeur général Jacques Demers avait présenté ses excuses aux travailleurs et aux consommateurs, et s’était engagé à faire des changements très rapidement.

Dans les maisons où il y avait le plus de problèmes, on a fait du nettoyage avec des gens spécialisés de l’externe avant de commencer à faire de la rénovation [comme] de la peinture, changer des électroménagers, revoir du mobilier. Tout ça a été fait durant tout l'été. Ça nous a occupés passablement, soutient Jacques Demers, précisant que pendant les travaux, 36 travailleurs ont été hébergés à l’hôtel.

Les chambres ne contiennent désormais plus de lits superposés; ils ont été remplacés par des lits simples et le nombre de personnes par unité s’en trouve du même coup réduit. Par exemple, dans une section d’un hébergement surnommé le motel, le nombre de travailleurs est passé de 18 à 10, explique M. Demers, ce qui est une amélioration considérable.

Avant

Un divan déchiré à plusieurs endroits dans une petite pièce.

Un des divans était déchiré à plusieurs endroits. Des travailleurs avaient mis un drap devant la fenêtre, car il n’y avait pas de rideaux.

Photo : Radio-Canada / Natacha Lavigne

Après

Un salon avec des canapés.

Les vieux canapés ont été jetés et remplacés par des meubles propres et non déchirés.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Les productions horticoles Demers ont aussi fait l’acquisition d’une ancienne résidence pour personnes âgées au centre-ville de Drummondville. Les nouveaux appartements accueillent 26 travailleurs.

C’est une résidence qui est vraiment adaptée à nos besoins, explique Jacques Demers. C’est un confort un peu plus élevé que les autres, mais rapidement, on [veut] amener les autres au même niveau.

Dans cette résidence, il y a deux personnes par chambre. La plupart des chambres ont une salle de bain et une douche à l’intérieur. C’est très accommodant pour les travailleurs.
Jacques Demers, PDG des Productions horticoles Demers
La salle à manger, la cuisine, une chambre et l'extérieur de la nouvelle résidence des Productions horticoles Demers.

Les productions horticoles Demers ont acheté une autre résidence pour accueillir les travailleurs étrangers.

Photo : Radio-Canada

Combien ces travaux ont-ils coûté au producteur maraîcher? Sans chiffrer les sommes investies, Jacques Demers affirme que ce sont des montants importants.

Mais, ce qui est important pour nous, c’est qu’on a corrigé la situation, que nos employés soient dans un confort amélioré, et je pense qu’on a réussi, dit-il.

Quand dénoncer change les choses

L’ancienne adjointe aux ressources humaines chez Les productions horticoles Demers, Monica Pena Florez, se réjouit de constater l'ampleur des changements apportés par l’entreprise. Elle a occupé cette fonction d’août 2019 à septembre 2020, et elle est parmi ceux qui avaient publiquement dénoncé les conditions de vie inacceptables des travailleurs. Lorsque nous lui présentons des photos des logements, elle réagit fortement et avec émotions : Oh my god! Ça a vraiment changé!

Je me sens vraiment contente, satisfaite et fière d’avoir dénoncé la situation. Je suis contente de savoir que ceux qui vont venir, ils vont être dans de belles conditions.
Monica Pena Florez, ancienne employée des Productions horticoles Demers

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Des moulures pleines de moisissures.

Une vue rapprochée des moulures tordues par la moisissure dans une salle de bain utilisée par les travailleurs, avant les travaux.

Photo : Radio-Canada / Natacha Lavigne

Après

Une salle de bain fraîchement rénovée..

La salle de bain a été rénovée de fond en comble.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Monica Pena Florez déplore toutefois qu’une attention médiatique ait été nécessaire pour que Les productions Horticoles Demers interviennent sérieusement.

Elle maintient que les problèmes de logements existaient depuis des années. Malheureusement, ça a été la partie "plate" que ça passe aux nouvelles pour qu'il y ait vraiment un changement. C’est "plate" de se rendre à ce point-là. Si le reportage n'était pas sorti, les conditions aujourd'hui seraient les mêmes, croit-elle.

Monica Pena Florez estime toutefois que cette histoire a fait réfléchir toutes les entreprises qui accueillent des travailleurs étrangers.

Monica Pena Florez, tout sourire.

Monica Pena Florez, ancienne employée des Productions horticoles Demers, se dit ravie de voir que les choses aient changé pour le mieux pour les travailleurs.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Le travailleur Elman Diaz Duque*, qui avait aussi témoigné, se dit également satisfait de voir les choses bouger. C'est une bonne nouvelle que mes collègues guatémaltèques soient dans de meilleures conditions. Malheureusement, quand j'étais là, ce n'était pas comme ça. Mais bon, quelque chose de bien s'est réalisé en ayant dénoncé cette entreprise.

Lors de notre visite, des travailleurs qui résident dans les logements rénovés ont affirmé être satisfaits de leurs conditions. Dans chaque chambre, il y a peu de travailleurs, c’est beaucoup mieux, soutient Emanuel Zepeda Orantes*.

Nous sommes bien. Il y a des commodités, peu de personnes. Ça doit être ainsi! Nous sommes des travailleurs qui venons ici, au Canada. Il faut que nous voyions la différence entre un pays comme le Guatemala et le Canada, qui a un niveau de vie plus élevé, exprime César López*.

Avant

Une laveuse et un lit superposé

Une photo fournie par une ancienne employée, qui aurait été prise en mars 2021, montre qu'un lit superposé avait été placé dans l'une des buanderies.

Photo : Radio-Canada / Avec la permission de Monica Pena Florez

Après

Une chambre avec un lit simple.

La buanderie est désormais dans une pièce à part et tous les employés ont un lit simple.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Elman Diaz Duque, quant à lui, travaille maintenant dans une autre ferme québécoise. Il affirme que ses conditions de vie y sont excellentes, avec de bonnes commodités.

Des normes à revoir

Jacques Demers réitère toutefois que ses logements respectaient les normes gouvernementales. On avait quand même des rapports d’inspection de la mi-mai qui confirmaient, par des inspecteurs externes, que nos logements étaient conformes.

Selon le directeur du Réseau d'aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ), un organisme de défense des droits des travailleurs, cela démontre la nécessité de changer les règles encadrant l’hébergement des travailleurs étrangers agricoles. Si, c’est ça les normes, les normes ne sont pas bonnes! Vous avez vu comme moi la situation à Saint-Nicéphore. C’était, pour moi, inacceptable, s’exclame Michel Pilon.

Il ajoute que le Réseau d'aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec a déposé deux plaintes relatives aux logements des travailleurs de Drummondville l’année dernière. Enfin, là, ça commence à changer. Et même du côté fédéral, on est en train de modifier toute la réglementation sur l'hébergement de ces travailleurs-là, affirme-t-il.

Une table de concertation réunissant notamment l’Union des producteurs agricoles (UPA), l’organisme FERME, la Commission des droits de la personne et sept ministères a d’ailleurs été mise sur pied en 2019. On est 22 sur cette table-là. On s'est entendus sur une norme d'hébergement qu'on a soumise au gouvernement fédéral, explique M. Pilon.

Par exemple, dans les normes actuellement, on prévoit une douche pour 15 travailleurs. Ça va passer à une douche pour quatre travailleurs. Dans la cuisine, ce sera un réfrigérateur pour quatre travailleurs, alors qu’actuellement, c’est pour 10 travailleurs.
Michel Pilon, directeur du RATTMAQ

De plus, les lits superposés seront interdits, soutient Michel Pilon. Plus de la moitié des fermes qui emploient des travailleurs étrangers ont des lits superposés "parqués" dans des chambres excessivement entassées. Ça va être l'abolition complète de ça. Ce ne sera à l'avenir que des lits simples, explique-t-il.

Avant

Des lits superposés dans une chambre

Les lits superposés étaient utilisés jusqu'à tout récemment dans les résidences accueillant les travailleurs étrangers des Productions horticoles Demers.

Photo : Radio-Canada / Natacha Lavigne

Après

Des lits simples dans une chambre.

Les productions horticoles Demers ont déjà adopté les lits simples pour ses employés. Tous les lits superposés ont été remplacés, offrant ainsi plus d'espace aux travailleurs.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

La candidate libérale et ministre fédérale sortante de l'Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, ne s’avance pas aussi loin que le directeur du Réseau d'aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec, mais soutient que cette grande consultation a permis de savoir quelles sont les conditions de logements actuelles, et aussi quels sont les éléments qu’on devrait améliorer [...]. On a produit un rapport pour dire : bon, ça c’est ce qu'on a entendu. Maintenant, on va continuer à travailler pour définir plus clairement quelles devraient être les normes de logement dans l’avenir.

Quant aux correctifs apportés par Les productions Horticoles Dermers à ses logements, Marie-Claude Bibeau s’en réjouit aussi. Ça arrive que, comme entrepreneur, on puisse échapper le ballon. L'important, c'est de le ramasser rapidement, exprime-t-elle.

Je ne veux pas voir des histoires comme ça pour aucun travailleur. Ces travailleurs étrangers là sont essentiels à notre sécurité alimentaire, je tiens à le répéter. Il faut les accueillir dans la dignité, il faut qu’ils se sentent dans un espace sécuritaire. C’est absolument important, poursuit Marie-Claude Bibeau.

Je prétends que notre événement a probablement bousculé les choses et attiré l’attention pour bien des gens sur le besoin de revoir ces normes-là.
Jacques Demers, PDG des Productions horticoles Demers

Pas de pertes financières, soutient Jacques Demers

Au lendemain de la diffusion du reportage de Radio-Canada, des citoyens avaient appelé au boycottage des produits des Productions horticoles Demers. Les directions des épiceries Sobeys-IGA et Metro avaient rapidement annoncé qu’elles ne retireraient pas les produits Demers de leurs tablettes (nouvelle fenêtre), mais s’attendaient à ce que des correctifs soient apportés. Jacques Demers assure toutefois ne pas avoir subi de pertes économiques, et que les ventes se sont maintenues.

On avait déjà des projets de croissance, on les poursuit. Nos clients sont encore avec nous, on est très contents. D’ailleurs, je remercie nos consommateurs d’avoir continué à nous supporter, affirme-t-il.

Le président-directeur général des Productions horticoles Demers admet toutefois que son entreprise a traversé une crise au cours des derniers mois. On a vécu une situation qui était désolante, on l’a corrigée. On est ailleurs, on continue d’avancer, soutient-il.

Je retiens qu’on a traversé une période qui s’appelle la COVID, la pandémie, qui était quand même une période particulière pour l’entreprise. Je ne sais pas si vous pouvez réaliser, mais la production a continué. On avait quelque 90 ou 100 employés. On n’avait aucun cas de contamination [...]. Le côté négatif de tout ça, c'est qu'on a négligé, on a été moins vigilants et [on a] donné peut-être un peu trop de latitude à tout le monde. On a été moins présents dans les résidences.

On va augmenter notre présence. Là-dessus on a appris, on va mettre du nouveau personnel et faire les choses correctement.
Jacques Demers, PDG des Productions horticoles Demers
Le PDG des Productions horticoles Demers, Jacques Demers.

Le PDG des Productions horticoles Demers, Jacques Demers, avait promis à la suite du reportage de Radio-Canada d'améliorer les conditions de vie de ses travailleurs étrangers.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

D’ailleurs, un nouveau comité de vigilance est maintenant en place chez Productions horticoles Demers. L’objectif est d’améliorer la communication avec les travailleurs et d’assurer de meilleurs suivis.

Ce comité se réunit régulièrement. Il est composé de travailleurs étrangers, de représentants syndicaux et de la direction. Donc, c’est vraiment une formule qui va nous permettre de mieux communiquer nos attentes et de mieux recevoir les attentes des travailleurs étrangers explique Jacques Demers.

Par ailleurs, l'ancien conseiller en ressources humaines Yannick Rivest, qui avait réfuté la plupart des allégations des travailleurs recueillies par Radio-Canada, n’occupe plus ce poste. M. Rivest n'est plus à notre emploi. Je n’irai pas publiquement discuter de cette question-là. Je pense que c'est privé et c'est un minimum de respect pour tout le monde, poursuit le président-directeur général de l’entreprise.

Jacques Demers croit que cette histoire a interpellé toute l’industrie. Il promet, pour sa part, de continuer à prendre personnellement le dossier du bien-être des travailleurs au sérieux.

* Les propos de ces personnes ont été traduits de l'espagnol.

Marie-Hélène Rousseau

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