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Pesticides dans les petits fruits : l'identité des demandeurs dévoilée

Agriculture Canada et le géant des pesticides Syngenta ont effectué des démarches auprès de l'agence réglementaire fédérale.

Un bol de framboises et de bleuets

Santé Canada propose de tolérer trois fois plus de traces de deux pesticides dans les bleuets sauvages et sept fois plus d'un des produits dans les framboises.

Photo : iStock

Thomas Gerbet

Il ne fallait pas chercher bien loin de Santé Canada pour trouver qui a demandé de revoir les limites de résidus de pesticide dans les petits fruits (nouvelle fenêtre). La réponse se trouvait au sein même du gouvernement fédéral, à Agriculture et Agroalimentaire Canada. Et comme la multinationale Bayer pour son glyphosate (nouvelle fenêtre), le fabricant Syngenta a aussi demandé la même chose. Des experts remettent en question le processus.

Santé Canada explique que des exigences légales l'empêchaient de révéler l'identité de ceux qui avaient fait la requête controversée.

Après avoir fait l'objet de critiques la semaine dernière pour avoir proposé d'augmenter les résidus de glyphosate dans les légumineuses (nouvelle fenêtre), le ministère doit répondre depuis mardi à de nouvelles interrogations, parce qu'il souhaite tolérer trois fois plus de traces de deux pesticides dans les bleuets sauvages et sept fois plus d'un des produits dans les framboises.

Une « priorité » des producteurs de bleuets de Colombie-Britannique, affirme Ottawa

Santé Canada écrit par courriel que c'est à la suite d’une demande faite par le Centre pour la lutte antiparasitaire d’Agriculture et Agroalimentaire Canada qu'elle a proposé d'augmenter les limites maximales de résidus pour l'insecticide sulfoxaflore dans les bleuets sauvages.

Ce Centre établit chaque année des priorités pour aider les producteurs canadiens à protéger le rendement, la valeur et la qualité des cultures, explique la porte-parole de Santé Canada Kathleen Marriner.

La présente demande a été classée comme prioritaire en matière de lutte antiparasitaire par les producteurs de bleuets de la Colombie-Britannique.
Kathleen Marriner, porte-parole de Santé Canada

Le Conseil des bleuets de la Colombie-Britannique, qui représente plus de 600 producteurs, confirme avoir discutés « d'enjeux et de priorités avec le gouvernement dans le passé ». Toutefois, « ça n'a pas été le cas avec le sujet des pesticides ». Il n'y a pas eu de discussions récentes avec le gouvernement dans ce dossier, affirme le Conseil.

Les principaux producteurs de bleuets canadiens, situés au Québec, ont déjà annoncé leur opposition à cette demande. Ils n'utilisent pas cet insecticide et s'efforcent au contraire de produire sans pesticide. Les producteurs du Nouveau-Brunswick n'ont pas non plus demandé ce changement.

Après Bayer, Syngenta

Logo de la compagnie en lettres bleues

La société suisse Syngenta est l'une des principales entreprises agro-industrielles du monde.

Photo : Getty Images

En ce qui concerne l'autre pesticide pour lequel le gouvernement est prêt à augmenter sa tolérance, le fongicide métalaxyl, la demande venait directement du fabricant, la multinationale suisse Syngenta.

Santé Canada explique que la compagnie avait présenté une requête pour que son produit, déjà homologué au Canada sur certaines cultures, puisse être utilisé sur davantage de fruits, dont le bleuet sauvage.

Lorsqu'il reçoit une telle demande, le ministère dit avoir l’obligation légale d’évaluer les risques pour la santé et l’environnement, ce qui comprend la spécification des limites maximales de résidus.

Or, lorsqu'on consulte l'étiquette du produit sur le site web de Syngenta, on réalise que le fabricant informe déjà ses clients qu'ils peuvent l'utiliser sur les bleuets sauvages.

Syngenta Canada se conforme aux exigences, assure la compagnie par courriel. Le lobby qui représente les compagnies de pesticides, CropLife, affirme aussi que tout est fait dans les règles.

Ces ajouts mineurs d'utilisation ont entraîné des mises à jour de limites maximales de résidus pour le groupe de culture en entier, ce qui inclut les bleuets, en se basant sur la plus récente science disponible.
Erin O'Hara, vice-présidente de CropLife Canada

Mardi, le premier ministre Justin Trudeau a assuré que son gouvernement se base sur la science pour garder les gens en sécurité et compte aussi écouter les experts, les citoyens, qui ont souvent des préoccupations afin de prendre les bonnes décisions pour les Canadiens et pour notre milieu agricole.

Le processus manque de transparence, selon des experts

Pascal Thériault.

Pascal Thériault, vice-président de l'Ordre des agronomes du Québec et professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’Université McGill

Photo : Radio-Canada

L'Ordre des agronomes du Québec (OAQ), qui a lui-même fait l'objet de critiques ces dernières années pour ses liens avec l'industrie des pesticides (nouvelle fenêtre), s'est dit très surpris par ces récentes propositions de Santé Canada.

Il demande plus de transparence sur les processus de consultations publiques. Par exemple, l’OAQ recommande que le nom du demandeur ainsi que les données et les raisons détaillées justifiant une révision d’une limite maximale de résidus permise soient clairement identifiés et expliqués dans les documents afin de faciliter la compréhension de l’information par les citoyens.

Le vice-président de l'Ordre, Pascal Thériault, également professeur à la Faculté des sciences de l'agriculture et de l'environnement de l'Université McGill, estime que le Canada va à contre-courant du Québec qui chemine vers une diminution de l'utilisation des pesticides (nouvelle fenêtre).

Nous ignorons encore les impacts des résidus de ces produits combinés les uns aux autres que l’on trouve dans l’alimentation et l’environnement. Voilà pourquoi il est important de demeurer prudent.
Pascal Thériault, vice-président de l'Ordre des agronomes du Québec

Le fait que Santé Canada se base principalement sur les données et les études fournies par les fabricants de pesticides pour les évaluer irrite de nombreux scientifiques.

Pour moi, il y a un problème éthique majeur à ce niveau-là, dit le professeur à la Faculté des sciences de l'Université de Sherbrooke Marc Bélisle. Le gouvernement devrait davantage se pencher du côté de la prévention que de la permission.

Santé Canada assure que les produits évalués pour les petits fruits présentent un risque acceptable pour les humains et l’environnement, y compris pour les abeilles et d’autres organismes, lorsque les instructions figurant sur l’étiquette sont suivies.

Le ministère fait valoir qu'il lui arrive aussi de réviser à la baisse des limites de résidus ou même de ne plus permettre aucun résidu sur certaines cultures, comme il l'a fait récemment avec l'insecticide lambda-cyhalothrine en raison de risques préoccupants liés à l'exposition par le régime alimentaire.

Thomas Gerbet

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