1. Accueil
  2. Politique
  3. Politique fédérale

Glyphosate : c’est le géant Bayer qui a demandé au Canada de revoir les limites

Ottawa n’avait pas dit d’où venait sa proposition d’autoriser plus de traces du pesticide sur des aliments.

Le logo de Bayer.

Bayer, qui a racheté Monsanto pour 87 milliards de dollars en 2016, commercialise l'herbicide Roundup, dont l'ingrédient actif est le glyphosate.

Photo : AFP / JOHN MACDOUGALL

Thomas Gerbet

La multinationale agrochimique Bayer, propriétaire de Monsanto, a été capable de provoquer une consultation publique au Canada pour changer la quantité de résidus de glyphosate autorisée sur les légumineuses et les noix (nouvelle fenêtre), en faisant une simple demande au gouvernement fédéral.

C’est ce qu’a expliqué une cadre de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) en entrevue à Radio-Canada et que nous a confirmé l’entreprise. L’information n’était pas contenue dans l’avis publié par le gouvernement fédéral.

L’agence de Santé Canada et Bayer assurent que les changements proposés ne posent pas de risques pour la santé. Le flou demeure toutefois sur les intentions qui sous-tendent la demande de révision, car les deux se contredisent.

La cheffe de section à la Direction de l’évaluation sanitaire de l’ARLA, Isabelle Pilote, explique que la requête de la multinationale était pour les importations, les données venaient des États-Unis où le glyphosate est encore plus utilisé que chez nous.

Ils ont vu que les résidus observés [aux États-Unis] étaient plus élevés que nos limites maximales. Donc, pour pouvoir importer ces produits, ils sont venus au Canada faire une demande pour qu’on modifie notre limite maximale de résidus afin qu’on puisse accepter ces denrées.
Isabelle Pilote, cheffe de section à la Direction de l’évaluation sanitaire de l'ARLA

C’est le gouvernement fédéral qui a calculé et proposé les nouvelles limites pour les légumineuses. Toutefois, elles vont bien au-delà des normes américaines et permettraient jusqu’à trois fois plus de résidus sur les haricots et les pois chiches.

Je crois que le demandeur aurait fait une demande semblable aux États-Unis, ils n’ont possiblement pas terminé leur évaluation, explique Isabelle Pilote.

La proposition est injustifiée, selon la chercheuse associée à l’Institut national de recherche scientifique (INRS) Louise Hénault-Ethier, spécialiste des pesticides.

Elle rappelle que l’Agence canadienne d’inspection des aliments a testé 8000 échantillons entre 2015 et 2018 et que 99,5 % d'entre eux étaient conformes aux normes canadiennes.

Les pratiques agricoles actuelles permettent la production d’aliments sans nécessiter un rehaussement des tolérances, dit-elle.

Bayer a une version différente

Des légumineuses.

Des légumineuses produites au Canada.

Photo : Radio-Canada / La semaine verte

Dans un échange de courriels avec Radio-Canada, Bayer, qui commercialise le glyphosate par l'intermédiaire de la marque Roundup, confirme avoir demandé au gouvernement canadien de s’aligner sur d’autres pays pour faire tomber des barrières et faciliter le commerce des denrées.

Cette proposition uniformise simplement les règles du jeu pour tous les producteurs et contribue à faciliter le commerce international, écrit la multinationale.

Toutefois, Bayer nie avoir fait la demande pour faciliter l’exportation de nourriture des États-Unis vers le Canada. Il n’y a pas eu d’enjeu commercial identifié.

Le Canada n’a pas besoin d’importer des légumineuses américaines. Nous sommes déjà autosuffisants avec 18 000 exploitations agricoles qui en produisent. Le pays est même premier exportateur mondial (nouvelle fenêtre) de lentilles et de pois secs.

Le fédéral s’est basé sur les données de la compagnie pour faire sa proposition

Eux [Bayer], ils nous donnent des données scientifiques, on les évalue, puis on propose des limites maximales de résidus à la suite de cette évaluation, explique Isabelle Pilote.

L’ARLA évalue le risque pour la santé en prenant en compte la consommation de ces denrées alimentaires par les Canadiens et en la comparant avec la dose toxicologique du glyphosate déjà établie.

Dans le cas des haricots, ce n’était pas dangereux à 4 ppm et ce n’est toujours pas dangereux à 15 ppm, affirme Isabelle Pilote. Elle ajoute qu’on se situerait alors à 75 % de la dose jugée à risque.

Isabelle Pilote donne l’exemple d’un médicament. C’est pas parce que vous augmentez la dose qu’il y a nécessairement un risque pour la santé.

Je suis d’abord une scientifique qui travaille pour Santé Canada, mais je suis une mère et une grand-mère. Et moi aussi je mange toutes ces denrées. Donc, on n’a vraiment pas l’intention de mettre sur le marché des denrées qui contiendraient des résidus potentiellement à risque pour la santé.
Isabelle Pilote, cheffe de section à la Direction de l’évaluation sanitaire de l'ARLA

Santé Canada se veut rassurante mais manque de transparence, selon Louise Hénault-Ethier. La chercheuse regrette que le gouvernement affirme que le risque est acceptable sans fournir aucune donnée, analyse ni [aucun] modèle pour appuyer cette conclusion.

Pas de conséquences sur l’usage du glyphosate dans les champs, selon Ottawa et Bayer

Image aérienne de pulvérisation d'un très grand champ de blé.

Pulvériser du glyphosate fait arriver tous les plants à maturité en même temps. L’enjeu est particulièrement important dans l’Ouest, où les surfaces de culture sont immenses.

Photo : Radio-Canada

Dans une lettre ouverte commune, l’Ordre des chimistes et les associations des biologistes et des microbiologistes du Québec disent craindre que les nouvelles normes nuisent aux efforts de réduction de l’usage des pesticides dans le monde agricole.

Permettre l’arrivée et la vente de produits ne respectant pas ces conditions envoie un message contradictoire à nos producteurs qui s’efforcent jour après jour de produire des aliments de qualité avec moins de résidus de pesticides, écrivent leurs présidents.

Le gouvernement fédéral et la multinationale assurent que le rehaussement des limites de résidus n’aura pas pour effet d’encourager les agriculteurs à utiliser plus de Roundup.

Les résidus au Canada ne devraient pas augmenter, car les agriculteurs doivent utiliser le produit tel qu'indiqué sur l’étiquette, répond Isabelle Pilote de l’ARLA.

Il n’y a aucun changement dans l’utilisation du glyphosate, ajoute Bayer. L’entreprise assure que quand il est utilisé selon le mode d’emploi de l’étiquette, le glyphosate ne pose pas de risque inacceptable pour la santé humaine et l’environnement.

Sauf que le Roundup n’est pas toujours utilisé dans le respect de son homologation. Une enquête de La semaine verte a démontré que le glyphosate est de plus en plus utilisé pour assécher les cultures (nouvelle fenêtre), notamment de blé et de légumineuses, juste avant la récolte, même sans la présence de mauvaises herbes.

Très répandue en Saskatchewan, cette façon de faire est dénoncée par des experts (nouvelle fenêtre), car elle augmente les risques que les résidus de pesticides se retrouvent dans nos assiettes (nouvelle fenêtre).

Isabelle Pilote confirme que le glyphosate ne doit pas être utilisé pour assécher les cultures, mais seulement pour contrôler les mauvaises herbes.

Au Québec, il est très rare qu’un herbicide soit utilisé de cette façon, selon le président de l'Union des producteurs agricoles (Union des producteurs agricoles), Marcel Groleau. On produit surtout du maïs et du soya, et ce n’est pas une application qui peut se faire sur ces deux cultures. Le blé, on en fait, mais on ne l’utilise pas ici sur le blé, a-t-il commenté.

La demande de Bayer, motivée par des impératifs commerciaux, ne change rien sur les règles selon lesquelles on peut utiliser ou pas cet herbicide, confirme-t-il. Pour nous, les agriculteurs du Québec, ce n’est pas nécessaire, ce n’est pas une demande qu’on a faite. On vit avec les normes actuelles assez bien.

On sait que la population est inquiète de l’usage des pesticides, de la surutilisation des pesticides. Alors on est dans une démarche, au contraire, de remplacer les pesticides par des moyens alternatifs lorsqu’ils sont disponibles et économiquement applicables, ajoute M. Groleau.

Santé Canada prolonge la période de consultation publique

En raison de la controverse causée par les nouvelles limites de résidus proposées, le gouvernement fédéral a décidé de prolonger la période de consultation publique jusqu’au 3 septembre.

Cette prolongation a pour cause le niveau d'intérêt et le nombre de commentaires reçus à ce jour, explique Santé Canada.

On va lire et on va répondre à tous les commentaires, assure Isabelle Pilote. Mais le commentaire doit avoir une certaine valeur scientifique, doit être appuyé par certains faits.

Le grand public n’a toutefois pas accès aux données du fabricant qui sont un secret industriel, uniquement partagé avec Santé Canada.

Thomas Gerbet

À la une