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Réunis dans la douleur en pleine forêt

Une centaine d'Autochtones se sont retrouvés en terre atikamekw pour briser le silence.

Deux femmes tiennent des peluches.

Beaucoup d'aînés ont fait le déplacement pour venir assister à ce grand rassemblement.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Delphine Jung

Ils ont pleuré ensemble un frère, une sœur, un fils ou une fille, disparus dans d’étranges circonstances. Ces enfants venaient d’être emmenés sans escorte dans un hôpital du Québec. Pour célébrer leur mémoire, des familles – notamment innues, atikamekw et anichinabées – se retrouvent une semaine entière au lac Decelles, en Haute-Mauricie. Une sorte de thérapie collective, pour tenter de trouver un peu de réconfort.

Gervais Malleck a parcouru 2500 kilomètres depuis Pakua Shipi (extrême est de la Côte-Nord) pour venir en terre atikamekw. Avec un groupe de 20 personnes, ils ont pris tentes, barbecue portatif, tables pliantes et même 200 homards pour aller à la rencontre de leurs frères et sœurs, les Atikamekws de Manawan, Opitciwan et Wemotaci. C’est le projet baptisé Mikowerit Amihiwewin.

Le campement monté en un temps record s’étend en pleine forêt, au bord de la route forestière RO-450. Ici, pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de réseau cellulaire et encore moins de wi-fi.

Gervais Malleck tenant un micro.

Gervais Malleck fait office de traducteur pour les membres de sa communauté de Pakua Shipi.

Photo : Radio-Canada

Mais les bâtisseurs que sont les maîtres des lieux ont réussi ce coup de force : créer une mini-communauté. Génératrices et toilettes chimiques à l’appui.

Pourtant, ils ne partagent pas la même langue. Ni le même territoire. Ce qui les unit, c’est leur douleur. On se retrouve dans notre souffrance, dit Gervais Malleck, qui fait office de traducteur pour les siens à l’occasion de ce rassemblement qui se tient jusqu'à vendredi.

Deux femmes tiennent un tissu brodé.

Les familles ont brodé les noms de certains enfants morts ou disparus sur ce tapis, pour leur rendre hommage.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

À Pakua Shipi, il est directeur général intérimaire du conseil de bande. On est tous des Indiens. Ensemble, on va arriver à quelque chose de bon, lance Gervais.

La réunion d’une grande famille

Il est 9 h, et tous ou presque sont arrivés la veille. Leurs tentes sont plantées. Parfois, ce sont des tentes traditionnelles qui permettent d’installer un poêle à l’intérieur. Il a fallu couper plusieurs fins rondins de bois et fournir beaucoup d’huile de coude pour les monter.

Une famille installée sous une tente.

Ces Innus ont parcouru 2500 km pour rejoindre le rassemblement.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L’ambiance est bon enfant. L’un des Innus raconte avec un sourire jusqu’aux oreilles que, durant le périple, il a dû remplacer un pneu crevé à hauteur de Wemotaci.

Les femmes s’occupent du déjeuner. Les hommes allument leur première cigarette. Plus loin, une famille atikamekw de Manawan prépare des crêpes.

Trois hommes discutent.

À gauche, le chef de Pakua Shipi, Guy Mestenapéo, a livré un témoignage poignant, dans sa langue.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La cérémonie pour rendre hommage aux enfants morts ou disparus après un séjour dans un hôpital québécois est le moment fort de la journée.

L’un après l’autre, ils déposent délicatement des objets à la mémoire de ces enfants fantômes sur un tapis. On y trouve des porte-bébés, des poupons emmaillotés, des habits d’enfants, des photos. Nicole Awashish et Marthe Colette Awashish viennent de Wemotaci.

Des gens assis devant un tapis couvert d'objets.

Les familles ont aussi souvent parlé des parents, dont beaucoup sont décédés sans savoir la vérité.

Photo : Radio-Canada

Elles ont perdu leur sœur, Pierrette. Elle avait deux ans lorsqu’elle a été amenée à l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal. Pierrette n’est jamais revenue. Je cherche ma petite sœur, raconte Nicole.

Elle-même a failli être l’une de ces enfants fantômes. Quand j’étais à l’hôpital à La Tuque, une sœur m’a dit que mes parents m’avaient abandonnée et on m’a donnée à une famille blanche. J’ai pleuré durant tout le trajet lorsqu’ils m’ont prise, raconte-t-elle.

Deux femmes se tiennent bras dessus dessous.

Beaucoup de familles ont pris la parole pour raconter leur drame.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Par chance, une femme de la communauté a réussi à la retrouver rapidement et Nicole est retournée dans sa famille. Durant des années, j’ai pensé que c’était un rêve. Ce n’est que des dizaines d’années plus tard qu’on m’a expliqué que c’était vraiment arrivé. C’est aussi pour cela que je pense que Pierrette est encore en vie et qu’on l’a donnée à une famille blanche, dit-elle.

Une tente autochtone.

Certains participants ont monté des tentes traditionnelles.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Angèle Petiquay, elle, s’est donné comme mission de trouver des réponses concernant la disparition mystérieuse de ses deux sœurs. Ma mère a 84 ans, elle veut savoir la vérité avant de rejoindre les esprits. Et si ses filles sont mortes, elle veut les ramener chez nous, dit-elle.

Derrière elle, une femme dépose une main sur son épaule. Une autre femme raconte comment le curé n’a pas voulu que ses parents voient ce qu’il y avait dans le cercueil, censé être la dernière demeure de leur enfant. Ma mère trouvait le cercueil vraiment léger, dit-elle.

Une femme tient un micro.

Françoise est l'une des seules de sa communauté à avoir osé raconter son histoire.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Françoise Ruperthouse, l’une des porte-parole de la toute récente association Awacak, qui représente ces familles, est venue saluer ses frères et sœurs. Tout ce que vous vivez, je l’ai vécu et je le vis encore. J’ai souffert pour mes parents, dit cette Anichinabée venue de Pikogan, qui a perdu pendant longtemps la trace d’un frère et d’une sœur.

Je me sens moins seule. Car chez moi, dans ma communauté, personne n’en parle vraiment. Ce sujet suscite encore le malaise. Ici, je me sens soutenue, poursuit-elle.

Une loi du silence qui empêche tout le monde de dire combien de familles sont concernées. Mais chez les Atikamekw, ils seraient au moins une cinquantaine. Douze à Pakua Shipi.

Pierre-Paul Niquay en pleine discussion.

Pierre-Paul Niquay est le porte-voix choisi par les familles. Il est à l'origine de l'organisation de cet événement.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L'ancienne journaliste Anne Panasuk, devenue récemment conseillère auprès du ministre des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, indique que le gouvernement québécois parle de 200 familles.

Elle et bien d’autres restent dubitatifs à propos de ce nombre. Aux yeux de tous, il y en a bien plus. Chaque jour, de nouvelles familles se manifestent, disent-ils.

Un espace rassurant

Des familles blessées comme celles de Nicole, Marthe Colette, Angèle et Françoise, il y en a justement des dizaines ici à partager ouvertement leurs larmes, leur souffrance, leurs mots.

Un homme tient un micro

Le chef de Pakua Shipi a livré son témoignage en innu. Il a perdu deux soeurs dans des circonstances nébuleuses.

Photo : Radio-Canada

La parole semble salvatrice dans cet espace sécuritaire. Beaucoup de participants livrent leur témoignage dans leur langue. Les Innus ne comprennent pas l’Atikamekw, et vice-versa. Certains parlent de leur douleur pour la première fois.

Pourtant, tous écoutent avec une attention bienveillante. Surtout, beaucoup en profitent pour vider leur sac. Parler de leur ancien problème avec l’alcool, la drogue, les pensées suicidaires, ce lourd bagage de traumatismes qu’ils portent depuis des générations.

Un homme avec un appareil photo autour du cou.

Sylvester est le photographe du groupe.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Rares toutefois sont les hommes qui prennent la parole. Ils restent en retrait. L’oreille tendue. Mais ils acquiescent quand on leur dit qu'on leur a tout pris : leur dignité, leurs enfants, leur territoire, leur langue, leur culture.

Un petit groupe de femmes s’active en cuisine. Au menu : orignal, banik, pommes de terre. Plus tard dans la semaine, les 200 homards seront engloutis. Tout comme des castors à la broche. Gracieuseté des Innus de Pakua Shipi et Unamen-Shipu.

Deux femmes épluchent des pommes de terre.

Toute la journée, des femmes se sont relayées pour préparer le dîner et le souper. Au menu : banik, pogo atikamekw, salade de pâtes et orignal.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Simone Bellefleur, Antoine Peters, Marie-Josée Wapistan, Clément Peters, Noella Marck… ces Innus fraternisent avec les Atikamekw. C'est inédit.

Sur le campement, Françoise Ruperthouse représente les Anichinabés. Une aînée crie a aussi fait le voyage depuis Montréal, d’où elle veille sur son fils hospitalisé.

Selon Anne Panasuk, ce rassemblement est un happening politique. Elle qui, il y a sept ans, racontait l’histoire terrible des enfants de Pakua Shipi (nouvelle fenêtre) est particulièrement touchée par ce grand rassemblement.

Un homme joue de la musique avec un instrument autochtone.

Jacques Newashish a livré une prestation musicale en fin de journée

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Pierre-Paul Niquay, qui a organisé l’événement et qui a lui-même perdu deux frères, a le cœur gros lui aussi quand il en parle.

De nombreuses générations nous ont été enlevées. Nos familles auraient été plus nombreuses, si ces enfants n’avaient pas disparu, conclut-il.

Delphine Jung

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