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À Kamloops, « les pleurs des enfants disparus ont été entendus »

S'il n’offre pas de résultats finaux, le rapport de l’enquête préliminaire menée par la communauté Tk'emlúps te Secwe̓pemc autour de l’ancien pensionnat pour Autochtones à Kamloops, en Colombie-Britannique, aura donné aux survivants une tribune depuis longtemps attendue.

L'ancien pensionnat de Kamloops est recouvert de fleurs et de messages.

L'ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops est devenu un lieu de recueillement.

Photo : Radio-Canada / Alex Lamic

Geneviève Lasalle

« Imaginez que votre petite fille de 6 ans vous soit enlevée. Vous n'avez pas le choix, personne vers qui vous tourner, personne ne vous croit. Cette petite fille passera les cinq prochaines années dans un environnement qui ne lui donne aucun amour, aucun soutien. Rien que des violences psychologiques, physiques et sexuelles. » – Leona Thomas, survivante du pensionnat pour Autochtones de Kamloops

Avertissement : Des détails et témoignages contenus dans ce reportage peuvent être éprouvants pour certains lecteurs.

En annonçant le dépôt du rapport sur des recherches pour retrouver des restes humains d’enfants pensionnaires, certains s’attendaient au dévoilement d’une conclusion sur le nombre d’enfants enterrés dans des sépultures non marquées. (nouvelle fenêtre)

Or, les recherches menées à l’aide de radars pénétrants ne sont pas destinées à fournir des chiffres exacts, mais plutôt à confirmer l'existence d'inhumations, a expliqué la Dre Sarah Beaulieu, spécialiste de cette technologie à l’Université de la vallée du Fraser. Seule une enquête médicolégale avec excavations fournira des résultats définitifs, précise-t-elle.

Certains survivants du pensionnat de Kamloops n’en demandent pas autant. Ces enfants doivent reposer en paix. Oui, des recherches seront menées, mais qu’est-ce que ça va changer? s'est demandé l'ancienne pensionnaire Evelyne Camille qui ne cherche qu’à pouvoir se recueillir sur les lieux.

Les marques qu’ont laissées les 10 années qu’elle a passées au pensionnat de Kamloops sont toujours bien présentes. Le témoignage d'Evelyne Camille, lors de la présentation publique des résultats de l’enquête, n’a laissé personne indifférent.

  • Ligne bilingue d'appui pour les survivants des pensionnats pour Autochtones : 1-866-925-4419
Evelyn Camille témoigne du traumatisme des pensionnats pour Autochtones.

Evelyn Camille, une survivante du pensionnat pour Autochtones de Kamloops et membre de la Première Nation Tk'emlúps te Secwépemc, témoigne de son expérience dans la foulée de la découverte de sépultures non marquées près du pensionnat.

Photo : Radio-Canada

C'était permis de quitter le pensionnat à 16 ans, a-t-elle raconté, visiblement émue par ces souvenirs. J'ai essayé d'envoyer des lettres à la maison pour demander à ma famille de venir me chercher le jour de mon anniversaire pour que je puisse rentrer à la maison.

Dans ses lettres, elle a tenté d'expliquer les abus subis aux mains de prêtres, mais a compris plus tard que toutes les lettres étaient censurées.

Beaucoup ont essayé de s'enfuir, mais ne sont pas rentrés chez eux, s’attriste-t-elle.

J'avais honte d'être une Tk'emlúps te Secwe̓pemc. C'est ce que le pensionnat m'a appris  : avoir honte de mon identité.
Evelyn Camille, survivante du pensionnat pour Autochtones de Kamloops

Les pensionnats étaient conçus pour détruire notre identité. Notre langue, notre culture, nos traditions. Ils n’y sont pas parvenus, a dit Evelyn Camille sous des applaudissements spontanés.

D'autres secteurs n'ont pas encore été fouillés

L’examen d’une zone totalisant 7000 mètres carrés a été mené entre le 21 et 24 mai, porté par les récits de survivants qui affirment que des enfants d'aussi peu que 6 ans étaient réveillés au milieu de la nuit pour creuser des tombes dans ce secteur.

Les données préliminaires dévoilées à la suite des recherches menées à l’aide de radars pénétrants faisaient état de 215 possibles lieux de sépulture sur le terrain entourant l'établissement. L'analyse approfondie des images radars obtenues porte aujourd'hui ce nombre à 200.

Des chandelles et des fleurs posées devant l'ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops.

Plusieurs semaines après la découverte de sépultures, l'ancien pensionnat de Kamloops est recouvert de fleurs et de messages.

Photo : Radio-Canada / Alex Lamic

La Dre Sarah Beaulieu a tenu à rappeler que ce procédé scientifique n’est pas nécessaire pour savoir que des enfants autochtones ont disparu. [...] La télédétection fournit simplement des informations spatiales sur cette vérité.

Les résultats de l'enquête préliminaire ne sont que le début d’un long travail, souligne-t-elle, alors que seulement 2 acres de terres ont été examinées sur les 160 qui entourent l'ancien pensionnat.

Nouvel appel à des gestes du fédéral et des Oblats

La chef de la Première Nation Tk'emlúps te Secwe̓pemc, Rosanne Casimir, demande une fois de plus au gouvernement fédéral et aux congrégations religieuses de rendre publics tous les registres et documents relatifs aux pensionnaires.

Cette étape est déterminante pour connaître l'identité des enfants enterrés, ainsi que pour la réconciliation, avance-t-elle.

De plus, les gouvernements fédéral et provinciaux doivent financer la recherche, la documentation et la protection des restes autour de l’ancien pensionnat, plaide la chef.

Aujourd’hui, les pleurs des enfants disparus ont été entendus. Il est temps de leur montrer amour, honneur et respect.
Rosanne Casimir, chef de la Première Nation Tk'emlúps te Secwe̓pemc,

Rosanne Casimir dit attendre que le premier ministre, Justin Trudeau, contacte la communauté pour discuter d’un tel soutien. 

Elle demande également que le premier ministre se joigne aux festivités de la communauté le 30 septembre afin qu’il puisse interagir avec les survivants des pensionnats lors de la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

La vérité et la réconciliation, mais qu’est-ce que ça veut dire? se demande encore la survivante du pensionnat de Kamloops Evelyn Camille. Ils veulent la vérité, vraiment? Nous avons tenté de leur donner la vérité.

D'autres découvertes à venir

En employant la technique des radars pénétrants, la communauté autochtone Lower Kootenay a révélé avoir découvert 182 sépultures non marquées près de l'ancien pensionnat St Eugene Mission. (nouvelle fenêtre)

Le 12 juillet, la Première Nation Penelakut annonçait avoir trouvé plus de 160 sépultures non identifiées et non documentées (nouvelle fenêtre) près de l’ancien pensionnat pour Autochtones de l'île Kuper.

Plus tôt en juin, la communauté de la Première Nation de Cowessess a retrouvé 751 sépultures anonymes tout près de l’ancien pensionnat pour Autochtones de Marieval (nouvelle fenêtre), en Saskatchewan.

Le travail n’est pas terminé. D’autres découvertes sont à venir, prévient Steve Sxwithul'txw, un survivant du pensionnat pour Autochtones de l'île Kuper.

L'ancien pensionnat pour Autochtones de Kamloops.

Environ 215 sites près du pensionnat pour Autochtones de Kamloops pourraient contenir des restes d'enfants qui y ont été envoyés.

Photo : Radio-Canada / Alex Lamic

Un destin tragique

Si ces découvertes ont causé une véritable onde de choc à travers le Canada, le sort tragique de milliers d'enfants autochtones était déjà bien documenté.

Entre 1870 et 1990 au pays, plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés de force dans un des 139 pensionnats gérés par des organisations religieuses.

L’existence de sépultures non marquées a fait l’objet de nombreux témoignages inscrits dans le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation, publié en 2015 (nouvelle fenêtre).

Bon nombre d’Autochtones ont partagé cette information, mais ont toujours gardé l’impression de ne pas être entendus.

Bien des pensionnats autochtones ont été détruits au Canada, souvent à la demande des communautés (nouvelle fenêtre). À Kamloops, l’établissement restera bien visible, assure Rosanne Casimir, afin de ne jamais oublier.

Les traumatismes qui émanent de la séparation forcée des familles, des mauvais traitements et des violences sexuelles et physiques qu'y ont subis les pensionnaires perdurent à ce jour. (nouvelle fenêtre)

Geneviève Lasalle

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