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Célébrer là où ça faisait mal

Le hasard de la météo a voulu que les Autochtones de Montréal célèbrent leur journée nationale dans une église, comme un pied de nez à cette institution qui les a empêchés pendant si longtemps de vivre leur culture et de l’exprimer.

Une danseuse en habit traditionnel.

Danser devant un public avait beaucoup manqué à la danseuse de pow-wow Barbara Diabo.

Photo : Ivanoh Demers

Delphine Jung

L’image est autant symbolique que poétique. Au centre du chœur de l’église St Jax, lundi, un Autochtone vêtu d’un magnifique regalia s’apprête à danser. Derrière lui, le Christ crucifié représenté sur un vitrail.

L’ironie n’aura échappé à personne en ce lundi après-midi. Il fut un temps où nous n’avions pas le droit de chanter et danser comme aujourd’hui. Encore moins dans un tel endroit. C’est une revendication de ces espaces, dit Sylvia Cloutier, la coanimatrice de l’événement.

Nakuset, la directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, monte avec elle sur scène pour présenter chaque artiste. En coulisse, elle appuie Sylvia.

Nakuset.

Nakuset encourage d'autres villes à ne pas célébrer la fête nationale du Canada.

Photo : Ivanoh Demers

Je n’arrive pas à croire qu’on est là, aujourd’hui, à célébrer cette journée dans une église, lâche-t-elle en insistant sur le mot église.

Ils nous ont tout pris, ajoute-t-elle.

Il était question d’annuler l’événement qui devait se dérouler au square Cabot et de le reporter à un jour plus clément, raconte Nakuset, qui ne comptait pas laisser le mauvais temps dicter son agenda. Pas question, c’est notre journée. Ce serait comme décaler Noël, lâche-t-elle.

Deux membres du groupe des Buffalo Hat.

Les chants traditionnels autochtones dégagent une puissance qui traverse tout le corps de ceux qui les écoutent. Ici, deux membres des Buffalo Hat.

Photo : Ivanoh Demers

À l’intérieur, une quarantaine de personnes sont là, masque sur le visage, pandémie oblige. C’est le groupe des Buffalo Hat singers qui ouvre le bal après un discours de Kevin Deer, un gardien de la paix mohawk.

Deux tambours, quatre musiciens et des voix qui raisonnent dans cette petite église. Le public commence timidement à taper des pieds et les poils se dressent sur leurs bras en entendant ces voix puissantes qui semblent exprimer autant de fierté que de souffrance.

C’est plus important que jamais de se montrer, de montrer la beauté de notre culture et de montrer qu’on ne va pas disparaître, dit Barbara Diabo, une danseuse de pow-wow qui accompagne les Buffalo Hat.

Un DJ derrière des platines et un enfant devant lui. En arrière-plan, le chœur d'une église et des vitraux.

L'artiste qui mêle chant traditionnel inuit et musique électronique était sur scène. Jayzelyss, 18 mois, n'a pas hésité à monter sur scène.

Photo : Ivanoh Demers

Sur scène, son châle blanc danse au-dessus d’elle en fendant l'air. Ses pieds sautillent. Dans le public, une femme s’est levée et engage un ballet à distance avec l'artiste. Elle ferme les yeux. Tape dans les mains.

***

Les Autochtones ont souffert.

Et tout le monde le rappelle aujourd’hui en montant sur scène. La fête de cette année revêt une dimension particulière avec la découverte il y a quelques semaines des restes de 215 enfants à proximité du pensionnat de Kamloops (nouvelle fenêtre). On a vraiment besoin d’être ensemble, dit Tealy Ka’senni:saks, une Mohawk de Kahnawake accompagnée de sa fille.

Comme beaucoup de personnes venues ici, elle porte un petit accessoire traditionnel. Pour elle, ce sont des boucles d’oreille en perles. Pour d’autres, ce sont des mocassins, des colliers, des foulards.

On n’est pas chez nous, dans nos communautés, mais à Montréal. C’est important de se retrouver, c’est le fun de voir du monde qu’on connaît, dit encore Sylvia.

Tealy Ka’senni:saks

Tealy Ka’senni:saks, une Mohawk de Kahnawake est venue pour passer un moment « en famille ».

Photo : Ivanoh Demers

Nakuset et Sylvia reviennent aussi sur ces villes canadiennes qui ont décidé de ne pas célébrer la fête nationale du Canada (nouvelle fenêtre) le 1er juillet prochain.

Pour la plupart des Autochtones, la journée du Canada n’est pas une belle journée. Je me souviens qu’une fois, pour une photo, j’ai dû porter un t-shirt à l'effigie du pays pour la fête nationale. J'avais l'impression d'être une traîtresse. Je ne voulais pas faire ça, dit Nakuset.

Que certaines villes l’annulent, c’est super. Qu’ils le fassent! De toute façon, qu’y a-t-il à célébrer? Que le Canada a essayé de nous assimiler et nous annihiler?
Nakuset

C’est un message fort et puissant. C’est une façon d’honorer les Autochtones, croit Sylvia qui, entre deux spectacles, se lance elle aussi dans un chant de gorge accompagnée de son tambour. J’ai écrit cette chanson pour célébrer la fierté d’être une jeune Inuk, dit-elle.

Un homme danse avec des cerceaux autour des bras et du cou.

Scott Sinquah est un champion du monde de hoop dance.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Tout près de la scène, Tealy Ka’senni:saks regarde avec attention. Je viens tous les ans pour voir le spectacle. Cela me permet d’être en communion avec les gens. C’est tellement important de partager nos cultures avec les allochtones et d’éveiller leur conscience. Je me sens en famille, explique celle qui a été adoptée lors de la rafle des années 60.

Dans le chœur, deux hommes en tenues traditionnelles arrivent. Leurs costumes sont colorés, impressionnants. Ils en imposent et fascinent. Scott Sinquah est un champion du monde de hoop dance, une danse narrative comme il l’explique. Il est venu avec son frère, Thunder.

Sur scène, lorsque Scott agite ses dix cerceaux autour de sa tête comme des auréoles, le public se réveille encore un peu plus. Le spectacle est hypnotique. Dans la salle, les mains se lèvent. Les gens brandissent leurs téléphones, caméra allumée, pour repartir avec un souvenir dans la poche. Devant eux, la musique continue.

Le chanteur Shauit.

Le chanteur Shauit était présent et a livré une prestation qui mélangeait la langue innue et le reggae.

Photo : Ivanoh Demers

Le chanteur Shauit qui offre son reggae innu résume bien ce qu’on peut ressentir lorsque ces voix autochtones s’élèvent en chœur au rythme du tambour.

Chez nous, on aime beaucoup les cœurs qui battent.
Le chanteur Shauit

Invité surprise

Ian Lafrenière, le ministre québécois responsable des Affaires autochtones, monte soudainement sur scène. Pas sûr que le public s’attendait à sa visite.

C’est une belle journée pour aller à la rencontre des 11 Nations (du Québec, NDLR). Mon travail est de s’assurer que les gens gardent leur intérêt tout au long de l’année pour les Autochtones et pas seulement quand il y a des événements tragiques, dit-il avant de laisser la place à Moe Clarke et sa troupe.

Une femme danse dans l'église.

À cause de la COVID-19, seulement une quarantaine de personnes ont pu profiter de cet événement en direct. Il a également été diffusé sur Facebook.

Photo : Ivanoh Demers

L’artiste multidisciplinaire ne cache pas son bonheur de se produire devant un public en chair et en os. Difficile de faire partir les musiciens et la chanteuse de gorge qui l'accompagnent de scène alors qu’il faut libérer la salle après 4 h de spectacle.

C’est d’ailleurs à ce moment que Nakuset annonce que le dernier musicien se produira dehors : Jeremy Dutcher.

Un petit moment de poésie, guidé par la voix du ténor, sur le parvis de l’église. Une expiration collective, comme une délivrance.

Ailleurs au pays :

Partout au pays, des membres des communautés autochtones ont organisé des activités comme en Saskatchewan (nouvelle fenêtre) ou encore au Yukon (nouvelle fenêtre), où l'en envisage la création d'un jour férié. Au Nouveau-Brunswick, ces célébrations étaient notamment assombries par la mort de Chantel Moore (nouvelle fenêtre). En Colombie-Britannique, la démolition du pensionnat pour Autochtones Lower Post a été reportée (nouvelle fenêtre) à cause de la hausse des cas de COVID-19. Au Québec, spectacles et inaugurations ont marqué cette 25e édition. À Val-d'Or (nouvelle fenêtre) par exemple, on a commencé les festivités dès dimanche. Plusieurs événements ont aussi été organisés au Saguenay–Lac Saint-Jean (nouvelle fenêtre). L'émission Le grand solstice a été diffusée entre autres sur ICI Télé.

Delphine Jung

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