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Peut-on réparer un homme violent?

Le gouvernement Legault a récemment augmenté l'aide accordée aux organismes communautaires qui œuvrent à enrayer la violence conjugale. Incursion dans l'une de ces organisations, qui offre une thérapie de groupe pour hommes violents.

L'ombre d'un homme est projetée sur un mur.

Depuis le début de la pandémie, le nombre de demandes auprès d'organismes qui luttent contre la violence conjugale a explosé.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Michel Labrecque

Les mots sont très durs : « J’avais juste envie de tuer », « J’en ai voulu au monde entier », « Il y a tellement de haine en moi ».

Bienvenue à une thérapie de groupe pour hommes violents. Nous sommes à l’organisme communautaire Option à Montréal, créé en 1987. Depuis, son modèle a été exporté dans plusieurs pays européens.

Le reportage de Michel Labrecque sera diffusé le 20 juin à Désautels le dimanche (nouvelle fenêtre), sur ICI Radio-Canada Première

Dans la salle, il y a six hommes et deux intervenants : Patricia Connolly, travailleuse sociale et psychothérapeute, et André Pronovost, psychologue.

C’est confrontant pour eux; ils doivent parler de leur côté le plus sombre, explique Patricia Connolly. On leur dit qu’ils ne sont pas seulement des hommes violents, mais on ne minimise pas non plus, ajoute-t-elle.

Beaucoup débarquent ici avec la théorie de "l’autre", renchérit André Pronovost. "Si vous saviez comment elle est, c’est elle qui me rend violent", disent-ils. Notre travail, c’est de déconstruire cette logique.

Deux des hommes de ce groupe ont accepté de nous raconter leur histoire. Pour convaincre d’autres hommes de demander de l’aide.

Depuis 20 ans, je pète des coches à répétition, confie Stéphane*. Je sacre, j’insulte, je lance des objets; j’ai menacé ma fille de la frapper. J’émets de l’énergie négative qui stresse toute ma famille.

J’ai défoncé des portes, j’ai défoncé des murs, j’ai brisé un cellulaire en deux, j’ai fait peur à mes enfants, raconte pour sa part Bob*.

Ça fait 15 ans que je vis avec cette haine, ce sont des montagnes russes sans arrêt. Il faut que ça arrête.
Bob

Parmi les hommes qui tentent d'obtenir de l'aide auprès d'Option, 80 % le font à la suite d'une intervention policière.

La justice peut exiger d'un homme qu'il suive une thérapie. Bob et Stéphane, eux, ont sollicité l'aide d'Option après avoir eu des discussions avec leurs conjointes, qui leur ont laissé le choix entre la thérapie et la séparation.

S'il est impossible de garantir l'efficacité de ces thérapies, elles permettent au moins de semer le doute dans l'esprit des participants, assure Mme Connolly.

Certains hommes se dérobent après quelques séances. Il y a aussi ceux qu’André Pronovost appelle les porcs-épics; ceux qui sont convaincus qu’ils ne peuvent pas changer.

Parmi les membres du groupe que nous avons suivi pendant deux semaines, certains ont vécu des traumatismes quand ils étaient jeunes. Si ça peut expliquer des comportements, ça ne les justifie pas pour autant, souligne M. Pronovost.

Tant que je ne touchais pas ma conjointe et mes enfants, j’étais convaincu que je n’étais pas violent, explique Stéphane. Mais après avoir participé à des discussions au sein d'Option, tu comprends que tu as tout faux, lâche-t-il.

Quand ta violence diminue, tu découvres beaucoup de tristesse et de culpabilité. Avant, je ne voyais pas ça, j’étais trop occupé à être fâché.
Stéphane

La violence, c’est un besoin de contrôle : parce que tu détruis des choses, tu es certain que tu contrôles ça. En réalité, tu ne contrôles rien pantoute, résume de son côté Bob.

Violences multiples

Chez Option, les hommes qui décident de participer à la thérapie abordent non seulement la question de la violence physique, mais aussi celles de la violence psychologique, comme le chantage émotif, et de la violence sexuelle.

J’ai mon musée des horreurs personnel, dit André Pronovost, qui a travaillé avec des femmes et des enfants victimes de violence, en plus d’œuvrer auprès d'hommes violents.

Beaucoup d’hommes ont l’impression que parce qu’ils ne frappent pas leurs enfants, ils les protègent. Mais toutes les études disent qu’être témoin de la violence a le même impact que la subir.
André Pronovost, psychologue chez Option

À travers la thérapie, j’ai découvert que j’ai bien plus dévasté ma famille que je le croyais, avoue Stéphane. Aujourd’hui, ma conjointe ne laisse plus rien passer, et je la comprends.

Bob estime pour sa part que la thérapie a eu un impact positif auquel il ne s'attendait pas. L’autre jour, ma fille est venue me dire qu’elle était contente que je sois plus calme. Ça, c’est une récompense, dit-il.

La thérapie de groupe, un miroir

La recette d’Option, c’est le groupe. Une thérapie individuelle n’aurait pas le même impact, selon les intervenants. L’exigence de partager son histoire avec les autres offre un miroir à chacun : s'il peut être confrontant d'entendre les témoignages des participants, l'exercice leur permet aussi de réaliser qu'ils ne sont pas les seuls à vivre cette réalité.

Option est l'un des organismes membres de l’association À Cœur d’homme, qui regroupe 31 groupes communautaires travaillant partout au Québec avec des hommes violents.

Certains regroupements de femmes ont des réserves quant à l’efficacité de ces thérapies, qui selon eux ne responsabiliseraient pas assez les hommes. Une critique qui ne s’applique pas à Option.

Je suis une féministe, affirme Patricia Connolly. Nous travaillons tous et toutes pour éliminer la violence conjugale, qu’on travaille avec des femmes ou des hommes.

C’est vrai que pour les gens qui accueillent des femmes battues et qui entendent des histoires d’horreur tous les jours, on peut trouver que ça ne va pas assez vite, ajoute André Pronovost. C’est un sujet polarisant, ce serait bien que les groupes d’aide aux femmes et aux hommes travaillent davantage ensemble.

Face à l'inquiétante hausse de féminicides et des actes de violence conjugale depuis le début de l'année, la vice-première ministre Geneviève Guilbault a annoncé ce printemps une augmentation des subventions (nouvelle fenêtre) aux organismes qui œuvrent auprès des victimes.

Un homme violent peut-il être réparé? Pas toujours. Même chez Option, il peut être difficile de retracer tous les hommes qui ont suivi des thérapies. Bob et Stéphane, eux, poursuivent leur thérapie depuis plusieurs mois.

Moi, je suis en train d’être réparé. Je reste encore un peu inquiet. C’est un chantier à vie. Pour le moment, mes proches sont contents. Je remercie Option et la vie de pouvoir conserver ma famille, confie Stéphane.

Nous les hommes, il faut qu’on règle nos problèmes, dit Bob. Il faut qu’on parle pour ne pas tout accumuler et exploser. Il faut qu’on change nos comportements parce que, en ce moment, ça ne fonctionne pas. Alors messieurs, si vous avez un problème, demandez de l’aide, faites l’effort de vous sauver.

*Les noms ont été modifiés afin de préserver l'anonymat de ceux qui ont accepté de témoigner.

Michel Labrecque

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