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Analyse

Un été inflationniste?

Des pompes à essence d'une station Shell.

La hausse du prix de l'essence a contribué à la forte accélération de l'inflation en mai.

Photo : iStock

Gérald Fillion
Gérald Fillion

Les dernières informations sur le front de l’inflation nous laissent croire qu’une hausse marquée des prix s’annonce. Avec la reprise économique, qui est forte et qui le sera encore davantage dans les prochains mois, la demande va grimper et les prix des biens et services pourraient bondir. Doit-on s’inquiéter de l’inflation?

D’abord, les données. Au Canada, le taux d’inflation s’est établi à 3,6 % en mai. C’est la plus forte accélération en 10 ans au pays. Cette poussée est grandement attribuable à l’essence, dont le prix était 43,4 % plus élevé qu’en mai 2020, alors que les prix avaient chuté au cours du premier confinement, au début de la pandémie. En excluant l’essence, le taux est de 2,5 %.

Aux États-Unis, le taux d’inflation s’est élevé à 5 % en mai, la croissance la plus forte depuis l’été 2008. En excluant les prix des aliments et de l’énergie, la hausse est de 3,8 %.

Au Canada comme aux États-Unis, les banques centrales visent un taux d’inflation d’environ 2 %. Pour y arriver, elles vont généralement augmenter le taux directeur pour réduire une pression inflationniste à la hausse, ou vont baisser le taux si l’inflation est à un trop faible niveau. Un taux d’inflation d’environ 2 %, dans une fourchette de 1 à 3 %, est vu comme un point d’équilibre.

Beaucoup d’incertitudes

Les dirigeants des banques centrales sont d’avis que la hausse récente de l’inflation est temporaire. Puisque les prix des biens et des services ont baissé de façon marquée au début de la pandémie, en 2020, il ne faut pas s’étonner de revoir des taux plus élevés ces jours-ci.

Prenez le prix de l’essence ordinaire à Montréal. Autour du 23 mars 2020, le prix moyen du litre d’essence est tombé à 83 cents. Un an plus tard, il était à 1,27 $. À la mi-mai 2020, le prix moyen à Montréal a frôlé 1 $. Un an plus tard, on était à 1,34 $.

S’il est tout à fait réaliste de penser que la flambée de l’inflation est temporaire en regard des données des premiers mois de confinement, il ne faut pas, pour autant, sous-estimer l’effet de certains indicateurs actuels, qui pourraient alimenter l’inflation dans les prochains mois.

Il y a beaucoup d’incertitude sur l’évolution de l’inflation, nous a dit Jimmy Jean, économiste en chef de Desjardins, à Zone économie jeudi. Il est difficile de mesurer les effets de ce que nous venons de vivre depuis 15 mois, une période unique et inédite.

Il y a trois facteurs importants à surveiller : la demande est et sera forte; le taux d’épargne est élevé; les entreprises, qui ont souffert de longues fermetures, vont chercher à reprendre le terrain perdu et pourraient ainsi refiler la facture aux consommateurs.

Zone économie : entrevue avec Jimmy Jean, économiste en chef chez Desjardins.

La demande dépasse l’offre

Avec la réouverture de tous les commerces, avec le retour des voyages et des déplacements, avec la reprise graduelle de la capacité d’accueil des entreprises, la demande augmente. Et, dans bien des cas, les consommateurs veulent acheter, consommer, se procurer des biens et des services qui ne sont pas nécessairement encore disponibles. Une forte demande couplée à un effet de rareté pourrait exercer une pression à la hausse sur les prix.

Par exemple, s’il est vrai que les prix des billets d’avion, à court terme, demeurent plus faibles que par le passé, il y a fort à parier que la hausse de la demande des voyages dans le Sud l’hiver prochain sera élevée et pourrait entraîner une flambée des prix. D’ailleurs, les compagnies aériennes commencent déjà à annoncer leurs forfaits d’hiver.

Il faut surveiller également combien de temps encore va durer la frénésie immobilière et l’effervescence dans le secteur de la construction. Là encore, les dernières statistiques donnent le tournis : alors que le niveau annualisé moyen de mises en chantier au Canada est généralement de 190 000 à 220 000, le rythme annualisé de mai s'établissait à 276 000.

La pression est évidemment très forte dans la construction, ce qui entraîne une hausse marquée des prix des matériaux de toutes sortes.

Et la hausse des prix des maisons a amené bien des ménages à se précipiter dans le marché, de peur de trop attendre et de ne plus être en mesure d’acheter une propriété.

Dans le secteur touristique aussi, la demande est élevée et pourrait entraîner des hausses marquées des prix pour les consommateurs. La coprésidente de Germain Hôtels, Christiane Germain, affirmait, à Zone économie, le 4 juin, que les salaires augmentant, le coût des denrées augmentant, je ne peux pas imaginer qu’on va pouvoir conserver les mêmes prix que nous avions en 2019. J’ai l’impression qu’il va y avoir une augmentation des prix.

Zone économie : entrevue avec Christiane Germain, coprésidente de Germain Hôtels.

C’est important de mentionner deux choses ici. D’abord, la hausse des prix se fera sentir une fois seulement que le secteur de l’hôtellerie aura repris ses activités, ce qui passe nécessairement par l’ouverture des frontières et l’arrivée de touristes étrangers dans les grandes villes.

Ensuite, nous l’avons expliqué à quelques reprises : la pénurie de main-d’oeuvre est un frein à la croissance des entreprises. Et, comme le disait Christiane Germain, le manque de travailleurs crée une pression à la hausse sur les salaires, ce qui va nécessairement se répercuter sur les prix pour les clients.

Il faut aussi dire que la pénurie de semi-conducteurs, qui est attribuable à la forte hausse de la demande de produits informatiques depuis 15 mois, entraîne une majoration des prix des produits qui sont moins disponibles à la consommation. Les ventes d’autos ont baissé, par exemple, parce que les constructeurs ont dû réduire la cadence de leur production.

Des centaines de milliards de dollars en épargne

Le taux d’épargne s’est établi à 13,1 % au 1er trimestre 2021 au Canada et dépasse les 10 % depuis le début de 2020. Autrement dit, 13,1 % du revenu disponible brut n’est pas utilisé en dépenses de consommation finale. Depuis plus d’un an, le niveau d’épargne a crû de plusieurs centaines de milliards de dollars. De l’argent qui, en partie du moins, sera tôt ou tard réinjecté dans l’économie.

Les voyages, les déplacements, les dépenses au restaurant, dans les commerces, les achats reportés, tout cet argent pourrait alimenter la demande et possiblement l’inflation.

Non seulement les citoyens ont moins dépensé depuis le début de la pandémie, mais les gouvernements et banques centrales ont injecté des milliers de milliards de dollars dans l’économie. Cet argent est absolument essentiel pour les ménages les plus touchés par la crise.

Cependant, puisque les vannes restent ouvertes, les sommes injectées au Canada et aux États-Unis tendent, en ce moment, à alimenter l’épargne et à ralentir le retour sur le marché du travail de certaines personnes. Le ministre du Travail du Québec, Jean Boulet, disait, le 10 juin à Zone économie, que la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE) avait un effet sur la rareté de main-d’oeuvre.

Zone économie : entrevue avec Jean Boulet, ministre du Travail du Québec

Cette poussée va-t-elle durer?

Et puis, autre facteur à surveiller : la hausse des prix par les entreprises frappées par la crise et qui chercheront à refiler la facture aux consommateurs. Puisque la demande est au rendez-vous, puisqu’il y a de l’épargne, puisque les intrants coûtent plus cher, certaines entreprises pourraient augmenter les prix de leurs biens et de leurs services.

Tous ces facteurs pourraient finalement maintenir une pression à la hausse sur l’inflation. La Banque du Canada a envoyé, à plusieurs reprises, un signal de hausse de taux à la fin de 2022. Et la Réserve fédérale américaine évoque maintenant deux hausses de taux en 2023 et non plus en 2024, comme elle l’évoquait en mars dernier. La Réserve fédérale a relevé, cette semaine, sa prévision d’inflation pour 2021, la faisant passer de 2,4 à 3,4 %.

La question fondamentale : cette poussée d’inflation va-t-elle perdurer? Plus l’inflation élevée va durer, plus le pouvoir d’achat des citoyens en sera touché, plus les demandes de hausses salariales seront importantes, ce qui pourrait, dans la boucle, alimenter encore davantage l’inflation. Et ce qui pourrait aussi entraîner, tôt ou tard, des hausses de taux, puis un nouveau ralentissement de l’économie.

Gérald Fillion
Gérald Fillion

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