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Des mois d’attente en prison avant d’être vaccinés

La COVID-19 a frappé de plein fouet les prisons du pays, mais bien souvent les autorités ont tardé à réagir et les vaccins y sont arrivés très tard. Trop tard, disent certains. 6700 détenus l'ont contractée, neuf en seraient morts.

Un chapelet est déposé sur une photo du défunt.

L'autel funéraire de Robert Langevin

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Valérie Ouellet

Une chandelle brûle à côté d'une rose rouge alors que Pierrette Langevin place délicatement des photos de son frère Robert sur l'autel funéraire.

Sur la première, Robert sourit, un bras passé autour de l'épaule de sa copine de l'époque.

Sur la deuxième, Robert porte une chemise verte, affiche un grand sourire, le regard moqueur, comme s'il venait de raconter une bonne blague. Il adorait jouer des tours à ses amis et à sa famille, se rappelle sa sœur, qui dit lui parler tous les jours depuis sa mort.

J’ai toujours l'impression qu'il va frapper à la porte, qu'il nous a joué un tour, confie Pierrette Langevin, qui a organisé la cérémonie dans le quartier Saint-Laurent, exactement un an après la mort de son frère.

Il est parti sans me dire au revoir, ça me bouleverse encore.
Pierrette Langevin
L'air résigné.

Pierrette Langevin

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Un deuil difficile à faire pour la famille, d’autant plus qu'un an après le décès de l'homme de 72 ans à la prison de Bordeaux, les cas ont explosé dans les établissements correctionnels un peu partout au pays.

Des Robert Langevin, il y en a d'autres, lance sa sœur. Il savait qu'il était pour mourir [de la COVID] et on l'a abandonné, ça, j’ai de la misère à accepter ça. [...] On dirait que c'est pas réglé.

En date du 9 juin, plus de 6700 cas positifs ont été recensés dans les prisons et les pénitenciers du pays – dix fois plus que les chiffres compilés par Radio-Canada (nouvelle fenêtre) il y a un an.

En moyenne, pour chaque groupe de 1000 détenus dans une prison provinciale, 268 ont été contaminés, alors que dans les pénitenciers fédéraux, c'est 126 – des taux d'infection significativement plus élevés que les 37 cas pour 1000 Canadiens recensés dans la population générale, selon notre analyse des cas cumulatifs rapportés entre mars 2020 et juin 2021.

C'est connu que le fait de vivre dans des milieux de rassemblement comme les prisons augmente les facteurs de risque liés à la COVID-19, explique la professeure Ashleigh Tuite, épidémiologiste à l'École de santé publique de l'Université de Toronto.

Ces chiffres reflètent ce que nous avons observé dans les foyers de soins de longue durée et dans les refuges pour sans-abri, note-t-elle. Il est très difficile de contrôler la contamination dans ce type de milieu, où il y a de la surpopulation, où la ventilation n'est pas adéquate et où il est difficile de se distancier. Ça démontre qu'il faut en faire plus pour protéger ceux qui y vivent.

Comme les taux d'infection derrière les barreaux sont en moyenne six fois plus élevés que ceux de la population générale, le Comité consultatif national de l'immunisation avait recommandé que les personnes incarcérées soient vaccinées dès la phase 2, à l’hiver, après les résidents des CHSLD.

Pourtant, dans plusieurs provinces, l'accès à la vaccination en prison n’a commencé qu’en mai, selon des données exclusives compilées par CBC/Radio-Canada.

À l'échelle nationale, c'est la Nouvelle-Écosse qui a vacciné le plus tard – le premier établissement a offert sa première clinique le 3 mai – tandis que le Québec, le Manitoba et l'Alberta ont plutôt commencé leurs campagnes de vaccination à la mi-avril.

En Ontario, les premières cliniques ont eu lieu en mars, mais plusieurs prisons des régions d'Ottawa, de Toronto et du Niagara n'ont pas offert de première dose avant la mi-mai.

À ce moment, les Canadiens en santé de 40 ans et plus – et parfois même les 18 ans et plus – pouvaient se faire vacciner dans la majorité des provinces depuis plusieurs semaines.

J’ai passé la majorité de la pandémie assis dans mon bureau à la maison, et pourtant j'ai été vacciné avant tous les prisonniers du centre de détention d'Ottawa-Carleton, illustre le professeur en criminologie de l'Université d'Ottawa Justin Piché.

Je ne comprends pas comment c'est possible. La vaccination derrière les barreaux a commencé très, très tard.
Justin Piché, criminologue à l'Université d'Ottawa

Les campagnes de vaccination les plus rapides ont eu lieu au Yukon, au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest. Les onze centres de détention y ont offert des vaccins dès la fin janvier et bon nombre de prévenus et détenus ont déjà reçu leur seconde dose.

Les pénitenciers fédéraux ont démarré leur campagne le plus rapidement, en vaccinant 600 détenus jugés à haut risque (nouvelle fenêtre), en raison de leur santé ou de leur âge, dès le début janvier.

Au final, ça démontre un manque de volonté et de considération pour le bien-être de ceux et celles qui sont en prison, soutient la professeure de droit de l'Université Dalhousie Adelina Iftene.

La chercheuse spécialisée en droit carcéral fait partie des trois experts en santé publique ou en criminologie qui ont révisé les données obtenues par CBC/Radio-Canada auprès de plus d'une trentaine de ministères et d'agences de santé publique au cours du dernier mois.

Adelina Iftene, professeure de droit de l'Université Dalhousie

Le reportage de Valérie Ouellet

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Moins de la moitié des prisonniers vaccinés en Ontario

Notre analyse s'est aussi penchée sur les taux de vaccination derrière les barreaux. Dans les pénitenciers fédéraux, les prisonniers purgent souvent des peines de plusieurs années, alors qu’au provincial, la majorité passe moins de 30 jours en détention. Il est donc plus difficile de calculer le pourcentage exact de détenus vaccinés à l’échelle provinciale.

À ce jour, le Québec demeure la seule province à publier quotidiennement (nouvelle fenêtre) le nombre cumulatif de personnes incarcérées vaccinées par rapport au total des personnes détenues.

En Ontario, par contre, les chiffres fournis par le Solliciteur général à CBC/Radio-Canada sont, de son aveu même, une estimation dans le temps qui ne serait pas une représentation exacte du nombre de détenus présentement vaccinés.

Les taux de vaccination les plus bas au pays sont d’ailleurs en Ontario : au 4 juin, la province avait administré une première dose à 3035 prisonniers pour une population carcérale de 6827 individus enregistrée durant la même semaine, soit environ 44 %.

Sans la publication de données quotidiennes précises comme au Québec, ces estimations demeurent le meilleur moyen de mesurer le succès des campagnes de vaccination en milieu carcéral et doivent être partagées, insiste le professeur Justin Piché.

Ces données sur la vaccination ne sont pas parfaites, convient-il, mais même ce portrait limité nous montre bien que lorsque les vaccins étaient largement disponibles dans la population générale, les personnes incarcérées étaient oubliées dans plusieurs provinces, bien qu'elles soient beaucoup plus à risque.

Alors que près de 80 % des détenus dans les pénitenciers fédéraux sont vaccinés, dans les prisons provinciales, c'est en moyenne la moitié des prisonniers qui ont consenti à recevoir une première dose. Au Québec, environ 57 % des détenus sont vaccinés.

Il faut qu'on vaccine, et qu'on vaccine immédiatement, explique le docteur Gary Bloch, médecin de famille à l'Hôpital Saint Michael's de Toronto. Nous avons déjà eu trois vagues de COVID et on vient de commencer à vacciner dans ce que je considère comme l'un des milieux les plus à risque en Ontario, peut-être même au pays, dit-il, ajoutant espérer qu’il ne soit pas trop tard.

Le médecin fait partie d'un groupe de militants et d’avocats qui s’est rendu en prison pour rencontrer les détenus ayant des questions ou des inquiétudes en lien avec le vaccin.

Vendredi dernier, le groupe a visité le centre de détention Toronto East, l'une des prisons ayant le plus bas taux de vaccination au pays : seulement 50 hommes détenus dans la prison, qui peut en accueillir jusqu'à 473, ont reçu une première dose, selon nos chiffres.

Le taux de vaccination dans cette prison est de 13 %. Pour moi, ça, c'est une urgence médicale, dit le docteur Bloch.

Je suis atterré qu'il n’y ait pas eu plus de pression de la part de réseau de la santé carcéral pour qu'on vaccine ces détenus au plus vite.
Gary Bloch, médecin de famille à l'Hôpital Saint Michael's de Toronto
Tout sourire, habillé de bleu des pieds à la tête.

Le docteur Gary Bloch, médecin de famille à l'Hôpital Saint Michael's de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Michael Amichamb, un ex-détenu maintenant bénévole pour la Société John Howard de Toronto, dit avoir rencontré beaucoup de prisonniers ayant contracté la COVID et qui veulent désespérément se faire vacciner.

Ils ont de bonnes questions, des questions que vous et moi on se posait il y a presque un an : "est-ce que ça va changer mon ADN? Affecter ma fertilité?". Mais nous, on pouvait en discuter avec notre médecin, notre famille, nos amis. Eux, déplore-t-il, ils n'ont que les autres détenus ou encore les gars qui ont de l'autorité dans leur bloc vers qui se tourner.

Michael Amichamb dit que, dans plusieurs unités, la désinformation et les rumeurs entourant le virus pullulent et ceux qui désirent se faire vacciner sont très mal perçus.

Les conseils qu'ils reçoivent en dedans, c'est horrible. On leur dit que se faire vacciner, c'est être faible, ou encore que le vaccin est expérimental et qu'ils vont être des rats de laboratoire. Je pense qu'une fois qu'on leur donnera la bonne information, tout ira bien.

Debout sur un parterre gazonné

Michael Amichamb, un ex-détenu maintenant bénévole pour la Société John Howard de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Long délai et manque d’information, dénonce un détenu

Ce genre de discussion, Deepan Budlakoti aurait vraiment voulu l'avoir avant le 18 mai.

L'homme de 31 ans est détenu à la prison d’Ottawa-Carleton depuis plusieurs années. Selon lui, la campagne de vaccination de l'établissement provincial s’est limitée à un bout de papier sur un mur qui nous disait de nous inscrire si on voulait un vaccin. C’est tout.

Deepan Budlakoti raconte que, comme beaucoup de ses codétenus, il voulait être vacciné, mais avait des inquiétudes et des questions entourant les risques et l'impact possible sur ses autres problèmes de santé. Il dit qu'il a demandé une rencontre privée avec une infirmière ou un médecin pour en parler, mais on ne lui a jamais permis de le faire.

Quelqu’un à l'extérieur peut faire des recherches sur Internet, il peut découvrir toutes sortes de choses. Beaucoup d’entre nous ne se sentent pas en sécurité, on ne sait pas ce qui se passe. C'est quoi ce vaccin? On n’a reçu aucune information, dénonce-t-il. On ne se sent pas à l'aise de prendre une décision avant d’avoir reçu des réponses à nos questions.

Toujours inquiet, il a finalement décidé d’attendre encore un peu avant de se faire vacciner. Quatre jours après la clinique, la prison déclarait une nouvelle éclosion, la pire jusque-là. Au moins 40 cas ont été rapportés et les détenus sont confinés dans leur cellule 23 heures par jour.

C'est décourageant de voir que la province se fout à ce point de notre bien-être, dit M. Budlakoti. Ça fait un an et demi qu’on est là-dedans. On devrait au moins avoir accès à des tests rapides ou à de l'équipement de protection.

À ce point-ci, si quelqu’un attrape le virus, c'est 100 % la responsabilité de la province qui ne nous protège pas.
Deepan Budlakoti, détenu

Trois nouvelles éclosions se sont déclarées dans des prisons provinciales au cours du dernier mois, deux des établissements concernés sont parmi les derniers à offrir des cliniques de vaccination. Les taux de vaccination y oscillent entre 32 % et 51 %, selon notre analyse.

Les vaccins contre la COVID viennent avec beaucoup de questions, explique la professeure Ashleigh Tuite. Je pense qu’on comprend assez l'hésitation à la vaccination pour savoir d’avance que les gens auront des questions et qu’il est important d’y répondre.

La réalité, c'est que les personnes incarcérées dépendent beaucoup des autres pour leur bien-être, pour recevoir de l'information et pas juste pour leur santé, insiste pour sa part la professeure Adelina Iftene. C'est la responsabilité du gouvernement de soutenir ceux et celles qui sont sous sa tutelle, ce qu’il ne fait pas en ce moment.

Dans un courriel, le ministère du Solliciteur général de l'Ontario réplique que son personnel de la santé du milieu carcéral continue de travailler avec les détenus en rencontres privées dans tous les blocs afin de faire valoir les avantages du vaccin et répondre à leurs inquiétudes, en plus de les tenir informés des opportunités de se faire vacciner, que ce soit durant leur détention ou une fois relâché dans la communauté.

Il rappelle par ailleurs que ce sont les bureaux de santé régionaux qui sont responsables de la campagne de vaccination dans les prisons.

Un verre de vin à la main, du pâté sur la table

Robert et Pierrette Langevin lors d'un repas dans des temps plus joyeux.

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

La mort de Langevin toujours sans réponse

Près d'un an après le décès de Robert Langevin, les circonstances entourant sa mort demeurent un mystère, même pour la coroner, Me Karine Spénard.

La coroner n’a pas trouvé de preuves suffisantes pour conclure à de la négligence, mais selon ses recherches, le dossier du détenu ne comportait pratiquement aucune note des médecins et des infirmières sur son état de santé durant toute la semaine précédant son transfert à l'hôpital et son décès. Elle décrit d'ailleurs le dossier médical de Langevin comme incomplet.

Dans le contexte où l’état de santé de M. Langevin était suffisamment grave pour qu’il soit déplacé vers le secteur de l’infirmerie, il était à mon avis essentiel de documenter les notes d’observation et d’évolution selon les règles établies par les ordres professionnels des infirmiers et des médecins, écrit Me Spénard dans son rapport rendu public le 21 avril. (nouvelle fenêtre)

On y apprend aussi que l’homme de 72 ans, qui était en attente de procès pour trafic et possession de drogue, avait commencé à se plaindre de maux de gorge, un symptôme connu de la maladie à coronavirus, dès le 18 mars 2020.

Il n’a toutefois passé un test de dépistage qu’un mois et demi plus tard, qui s’est avéré positif. Il a été placé en quarantaine à l'infirmerie de la prison le 7 mai avant d’être admis à l’hôpital le 18 mai et d’y mourir deux jours plus tard.

Me Spénard recommande d’ailleurs à la prison de Bordeaux de faire un rappel des bonnes pratiques au personnel infirmier et médical concernant les notes au dossier.

Méthodologie : Comment avons-nous analysé la vaccination en prison?

Entre le 10 mai et le 9 juin 2021, Radio-Canada a contacté chaque département correctionnel au pays afin d’obtenir les chiffres suivants, par prison : nombre de détenus (pour une journée), le nombre cumulatif de cas confirmés de COVID, le nombre cumulatif de décès liés à la COVID et le total de personnes incarcérées ayant reçu une première dose. Nous avons calculé les taux d’infection par tranche de 1000 détenus à partir du nombre cumulatif de cas dans chaque province et les taux de vaccination (%) en divisant le nombre de prisonniers vaccinés par la population carcérale totale (pour une journée).

Comme la majorité des prisons n’ont offert qu’une première dose, notre comparaison avec la population générale provient du pourcentage de Canadiens ayant reçu au moins une première dose lors de la semaine du 31 mai.

Mise en garde et lacunes dans les données : Alors que Service correctionnel Canada et le gouvernement du Québec publient régulièrement des chiffres sur le nombre de détenus vaccinés dans chaque établissement, le ministère du Solliciteur général de l'Ontario a d'abord refusé de fournir des chiffres. CBC News s’est donc tourné directement vers les 20 bureaux de santé régionaux ayant un établissement correctionnel dans leur région. Quinze ont fourni des chiffres détaillés et cinq ont refusé de divulguer leurs données ou nous ont renvoyés vers le Solliciteur général. Le total de 3035 prisonniers vaccinés utilisé dans cette histoire reflète notre meilleur estimation au moment de la publication.

Le ministère de la Justice de la Nouvelle-Écosse a refusé de fournir des statistiques relatives à la vaccination, estimant qu’il s’agit d’un renseignement personnel sur la santé. Ce n'est pas quelque chose que le ministère aurait ou partagerait. Le ministère de la Santé du Nouveau-Brunswick n'a pas pu fournir le nombre exact de détenus vaccinés, déclarant que la vaccination a été offerte à environ 460 délinquants et au personnel. Au total, 389 doses ont été administrées au cours de ces cliniques. Le gouvernement du Nunavut ne pouvait fournir à CBC News qu'un nombre cumulatif de doses administrées, qui comptaient les première et deuxième doses ensemble.

(Recherche et analyse de données : Valérie Ouellet, Senior Data Journalist, CBC News)

Valérie Ouellet

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