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Paroles de survivants : que change la découverte de Kamloops ?

Chandail et tulipes oranges sur une clôture.

Un chandail orange a été accroché à l'extérieur de la cathédrale St. Mary, une église catholique romaine du centre-ville de Winnipeg, en l'honneur des 215 enfants retrouvés enterrés sur le terrain de l'ancien pensionnat autochtone de Kamloops.

Photo : Radio-Canada / Travis Golby / CBC

Alexis Gacon
Gabrielle Paul

Les 215 dépouilles découvertes sur le site d’un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique, représentent un défi dans le processus de guérison de nombreux anciens élèves des pensionnats du pays.

L'Innu Raoul Vollant a fréquenté le pensionnat de Maliotenam, près de Sept-Îles, pendant les années 1960. Il y a passé huit ans, jusqu’à ce qu’il ait 14 ans.

Avant ça, j'étais élevé en forêt, à l'intérieur des terres, au Labrador, se souvient-il. On m'a pris du Labrador pour me mettre dans un pensionnat, c'est un choc que j'ai eu. J'ai tout perdu du jour au lendemain.

On ne peut pas guérir de ça. On est marqué pour la vie, affirme-t-il. Les séquelles au niveau psychologique sont réelles.

La nouvelle des enfants retrouvés à Kamloops suscite chez lui de nombreux questionnements.

Est-ce arrivé ici, au Québec?, se demande-t-il. C’est possible.

Ça aurait pu nous arriver à nous. Ça aurait pu arriver à Maliotenam. Ce sort de nos frères de l'Ouest aurait pu être le nôtre.
Raoul Vollant, survivant du pensionnat de Maliotenam

On ne savait pas ce qui se passait, poursuit M. Vollant. Une fois les lumières éteintes et les dortoirs fermés à clé pendant la nuit, on ne savait pas ce qui se passait l’autre côté du mur.

Evelyn Korkmaz est entrée dans un autre pensionnat, celui de Saint-Anne, à Fort Albany. Ses blessures n’ont pas cicatrisé, 50 ans après.

Je n’ai pas été surprise quand j’ai entendu la découverte de Kamloops. Il y en aura d’autres. Pour eux, nous étions des sauvages, et ils nous traitaient ainsi. Les mauvais traitements étaient quotidiens.
Evelyn Korkmaz, survivante du pensionnat de Saint-Anne

La sexagénaire se désole face à la lenteur d’Ottawa pour saisir l’ampleur des drames vécus dans ces lieux : Des histoires comme à Kamloops, on en entend plein. Les fouilles sont nécessaires.

Elle ne s’explique pas non plus comment Ottawa peut affirmer lutter pour réconcilier les peuples autochtones avec l’État, tout en combattant dans les tribunaux les efforts d’anciens pensionnaires pour être indemnisés.

Marcel Pititkwe, un Atikamekw de Wemotaci, a passé une décennie dans les pensionnats. Il a d'abord été au pensionnat d'Amos, dès l'âge de six ans, et ensuite au pensionnat de Pointe-Bleue, situé à Mashteuiatsh.

M. Pititkwe a par ailleurs relaté son expérience et son processus de guérison dans un ouvrage qu'il a écrit (nouvelle fenêtre).

Quand tu subis des abus sexuels pendant 10 ans, tu ne peux pas te défendre, parce que tu as peur de tes abuseurs, confie-t-il.

J’avais beaucoup de colère et beaucoup d’émotions, dit-il à propos de la découverte de Kamloops. Des plaies se sont rouvertes. J’étais avec ma conjointe et on en parlait et on avait les larmes aux yeux.

Un seul enfant, c'est déjà trop, mais là 215... Ça touche toute la population autochtone, peu importe la province. Ça ravive des souvenirs qu'on ne peut pas oublier et avec lesquels il faut apprendre à vivre.
Marcel Pititkwe, survivant des pensionnats d'Amos et de Pointe-Bleue

M. Pititkwe a travaillé comme intervenant social pendant 28 ans et il a accompagné des survivants des pensionnats. Il tient à rappeler qu'il est important d'aller chercher de l'aide dans ces moments.

Quand des choses remontent comme ça, il faut en parler à quelqu'un, dit-il.

Joane Emond, une intervenante qui s’occupe du programme d’aide aux survivants des pensionnats à Mashteuiatsh, a reçu plusieurs appels au cours des derniers jours.

Les gens sont en colère et en questionnement et il y a beaucoup de tristesse. Ce genre de nouvelle là, c’est un obstacle difficile à franchir, ça ravive les mauvais souvenirs.
Joane Emond, intervenante auprès de survivants des pensionnats

Ce qui ressort le plus, c’est le fait que les gens se demandent si c’est arrivé dans d’autres pensionnats, dit Mme Emond. Au Canada, il y en a eu des pensionnats, ça fait beaucoup d’enfants.

Joane Emond espère cependant que ceci permettra d’éveiller les consciences.

Je trouve que les gens commencent à s’ouvrir et à comprendre le vécu des Autochtones, dit-elle. En entendant les histoires des gens, ça peut ouvrir la vision des Québécois.

Faire renaître la fierté pour faire disparaître la honte

Pour Angela White, directrice générale de la Société des survivants des pensionnats autochtones, ce genre de blessure ne guérit pas vraiment avec le temps.

J’en connais peu qui parviennent à s’en remettre réellement. Il n’y a pas eu assez d’efforts concertés pour leur offrir le soutien nécessaire. On ne se débarrasse jamais de ces souvenirs. Mais certains peuvent parvenir à y faire face, à vivre avec. Ce n’est clairement pas la majorité.

Pour elle, la première action que devrait entreprendre Ottawa est d’augmenter le soutien en matière de soins en santé mentale pour les survivants. Elle admet cependant que cela ne résoudrait pas tout : C’est certain que des services sont déjà disponibles. Mais tous ne respectent pas les spécificités culturelles des Premières Nations.

Pour corriger cela, il faut que l’offre de soins offerts soit bien plus large qu’actuellement, qu’elle change de dimension.

Elle milite donc pour que le gouvernement investisse davantage afin que les survivants des pensionnats et le reste de la population autochtone ne voient pas leurs langues traditionnelles disparaître.

Les pensionnats ont emporté nos langues, notre art, notre musique. Si on veut faire disparaître le traumatisme, la honte d’avoir perdu sa culture, il faut ramener tout ça. Faire renaître la fierté pour faire disparaître la honte.
Angela White, directrice générale de la Société des survivants des pensionnats autochtones

L’Église catholique, qui a fait tant de mal, pourrait investir là-dedans, par exemple, souligne-t-elle.

Angela White estime aussi que les compensations qui ont été décidées par le passé, en 2008 ainsi qu’en 2017, devraient être élargies aux victimes des pratiques coloniales qui ne sont pas éligibles aux aides précédentes.

C’était un des espoirs qu’elle entretenait du gouvernement de Justin Trudeau.

Il a beaucoup parlé de réconciliation. Il y a eu la commission CVR, mais très peu de recommandations ont été suivies depuis. C’est facile pour Ottawa de dire que certains changements sont longs, qu’il y a de la bureaucratie. Mais en réalité, c’est un énorme échec. Je ne crois à la bonne volonté que quand les bottines suivent les babines.

Alexis Gacon
Gabrielle Paul

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