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Annie-Claude Luneau
Audio fil du mercredi 17 octobre 2018

Le village témiscamien où l’alcool a été interdit durant 56 ans

Publié le

Une photo d'archives montrant un groupe d'hommes jouant aux cartes.
Un groupe de Béarnais jouant aux cartes (année inconnue).   Photo : Livre : « Si Béarn m’était conté »

Le village de Béarn, au Témiscamingue, est l'un des endroits où la prohibition de l'alcool a duré le plus longtemps au Canada. Les villageois ont même manifesté afin de conserver la prohibition en 1969. En cette journée de la légalisation du cannabis, on se demande pourquoi la prohibition a tenu durant 56 ans à Béarn!

Un texte de Félix B. Desfossés

Aux États-Unis, vers le milieu du 19e siècle, le mouvement de la prohibition de l’alcool prend de l’ampleur, poussé par les ligues de tempérances, organisations qui voient l’alcool comme un obstacle à la moralité de la société.

Le Canada emboîte le pas, en 1864, avec le Dunkin Act, une loi qui permet aux municipalités de légiférer en la matière par elles-mêmes. Les conseils municipaux peuvent dès lors décider de tenir des référendums afin de savoir si la population désire ou non interdire la vente d’alcool au détail sur son territoire. On appelle ça « l’option locale ».

En 1898, le gouvernement fédéral tient un référendum pour savoir si la prohibition devrait devenir une affaire pancanadienne. La population dit oui avec une majorité de plus de 13 000 voix. Mais ce nombre n’est pas suffisant pour convaincre Sir Wilfrid Laurier, alors premier ministre, de prendre une décision favorable à la prohibition.

Lors de ce référendum, le Québec se prononce en défaveur de la prohibition. Seuls quatre comtés se disent favorables, dont celui de Pontiac, qui, à cette époque, comptait sur son territoire une large part du Témiscamingue dont… Béarn!

Sur cette photo d'archive, quatre hommes posent devant une maison.
Les fondateurs du mouvement Lacordaire à Béarn.   Photo : Livre : « Si Béarn m’était conté » / Collection Francine Charbonneau

Village précurseur de la prohibition dans la région

Après cette défaite référendaire, Béarn décide de tenir son propre référendum afin d’interdire la vente d’alcool sur son territoire. C’était en 1917. À partir de ce moment-là, il est impossible d’acheter de l’alcool légalement à Béarn. Plusieurs autres municipalités font de même, mais ce n’est qu’en mars 1918 qu’une loi fédérale vient finalement mettre en vigueur la prohibition de l’alcool à la grandeur du Canada.

Le Québec, manifestement moins sévère sur cette question, choisi de se défaire de la prohibition fédérale l’année suivante, en 1919. Cependant, les municipalités sur le territoire demeurent libres de conserver la prohibition ou de la faire disparaître grâce à « l’option locale ».

À Béarn, on choisit de laisser la prohibition en vigueur. Plusieurs autres municipalités du Témiscamingue font aussi ce choix.

« Bootleggers » et « blind pigs »

La prohibition fédérale est de courte durée. À peine deux ans après son adoption, l’interdiction de la vente d’alcool au détail est levée à travers le pays. C’est que les forces de l’ordre ont bien vu que la prohibition n’avait en rien empêché la distribution du produit. Des « bootleggers » et établissements nommés « bling pigs » - débits de boisson illégaux - se sont mis à champignonner afin de fournir les assoiffés du pays.

Béarn n’échappe pas à cette tendance illicite. Dans tous les livres retraçant l’histoire de la municipalité, consultés pour ce dossier, lorsque vient le temps de revenir sur la période de la prohibition à Béarn, on souligne que tous les villageois savaient où se procurer de l’alcool illégalement!

Béarn tient le coup grâce au cercle Lacordaire

Petit à petit, les différentes villes et provinces canadiennes se défont des lois prohibitionnistes. L’Île-du-Prince-Édouard est la dernière province canadienne à emboîter le pas au mouvement de « libération de l’alcool », en 1948. Certaines localités conservent la prohibition grâce à « l’option locale », qui est toujours de mise, dont Béarn.

Les principaux promoteurs de la prohibition, aux États-Unis, étaient les ligues de tempérances. Au Québec, la principale ligue de tempérance s’appelle Lacordaire. Le cercle Lacordaire de Béarn prend une ampleur impressionnante au cours des années.

Sur cette photo d'archive, un groupe de personnes sont rassemblées pour une soirée dansante.
Soirée de danse à Béarn organisée par le cercle Lacordaire.   Photo : Livre : « Si Béarn m’était conté »

La ligue de tempérance de Béarn est carrément devenue l’épicentre de la vie communautaire du village. Elle organisait souvent de grandes soirées de fête et de rencontres où, bien sûr, l’alcool était interdit et où les membres de la ligue - et même les non-membres - pouvaient aller écouter des musiciens.

La prohibition, dans un petit village comme Béarn, a donc fortement contribué à raffermir le tissu social et à tisser des liens étroits entre les villageois.

Un curé influent

Pendant ce temps, le curé du village, le père Lachapelle, se faisait le gardien de la moralité, guidant ses fidèles dans le droit chemin, condamnant au passage non seulement l’alcool… mais aussi la danse! Ce n’est pas peu dire. Et le curé Lachapelle répétait à ses paroissiens que jamais il n’y aurait un hôtel - c’est-à-dire un débit de boisson - à Béarn. Il a eu raison, à tout le moins, pour un certain temps.

Il faut souligner que le curé Lachapelle était apprécié dans le village, entre autres parce que certains croyaient qu’il faisait des miracles. On disait qu’il pouvait guérir la douleur et les maladies avec le pouvoir de la pensée. Lorsque qu’un villageois souffrait, ses proches pouvaient appeler le père Lachapelle afin que ce dernier pense au souffrant, lui procurant guérison.

Les Béarnais avaient donc une raison de plus de se trouver dans les bonnes grâces de leur leader spirituel.

Le déclin de la prohibition

En 1969, des commerçants de Béarn en ont assez de la prohibition et demandent au conseil municipal d’abroger la loi. Le conseil obtempère, mais soulève les passions de ses citoyens. Certains s’opposent et manifestent contre cette décision. Un référendum est donc tenu le 29 avril 1969 et l’option pour le maintien de la prohibition bat à plate couture les abolitionnistes.

Une seconde charge permet aux abolitionnistes d’arriver partiellement à leurs fins en 1970 alors qu’un second référendum connaît une issue en leur faveur, mais à raison de seulement 40 voix de majorité. Les permis de vente d’alcool doivent dès lors être demandés à la Régie des alcools du Québec et la vente n’est permise que dans les épiceries, les banquets et les soirées paroissiales. On en comprend qu’il ne sera pas possible d’ouvrir un bar à Béarn ou même de consommer de l’alcool en mangeant au restaurant.

Il faut un troisième référendum, en 1973, pour arriver à mettre fin complètement à la prohibition à Saint-Placide-de-Béarn. Et malgré cela, il n’y aura pas de bar au village avant… 1987!

Au moment d’écrire ces lignes, le conseil municipal de Béarn n’avait adopté aucune loi encadrant la consommation de cannabis sur son territoire.

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