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Annie-Claude Luneau
Audio fil du vendredi 5 avril 2019

Tournage du film Bulldozer à Rouyn-Noranda et naissance d’Offenbach

Publié le

Une pochette d'album nommé Bulldozer.
Réédition de la trame sonore du film Bulldozer en format 33 tours parue chez Return to analog records   Photo : Radio-Canada / Félix B. Desfossés

C'est grâce au film Bulldozer, tourné à Rouyn-Noranda en 1971, que le chanteur et parolier Pierre Harel s'est joint à Offenbach, donnant à la formation les paroles francophones qui ont fait d'elle le plus important groupe rock de l'histoire du Québec. Retour sur cette page d'histoire méconnue, alors que le bassiste d'Offenbach, Michel Lamothe, quittait ce monde il y a quelques jours.

Un texte de Félix B. Desfossés

Vers la fin des années 60 et le début des années 70, Pierre Harel avait une étrange et très intéressante relation avec l’Abitibi-Témiscamingue. À cette époque, celui qui allait devenir chanteur et parolier d’Offenbach puis de Corbeau était très impliqué dans le monde du cinéma québécois en tant que réalisateur documentariste. D’ailleurs, en décembre 1969, c’est lui qui a amené le mythique réalisateur français Jean-Luc Godard à Rouyn-Noranda pour une expérience de télé citoyenne qui n’a pas connu un grand succès, mais qui est restée gravée dans l’histoire.

En avril 1971, il revient à Rouyn-Noranda pour un projet cinématographique. Il vient tourner ici un long métrage de fiction qui s’intitule Bulldozer. Le tournage dure environ un mois, soit du 7 au 30 avril.

Jet set à Rouyn-Noranda

C’est une distribution de comédiens et comédiennes incroyable qui débarque à Rouyn-Noranda. Parmi ceux qui participent au film, on compte Donald Pilon, alors l’un des acteurs les plus en vue du cinéma québécois. Il y a aussi Mouffe, célèbre collaboratrice et compagne de Robert Charlebois. M. Charlebois aussi est ici, puisqu’il supervise la musique du film. Il en profite aussi pour donner deux spectacles au Théâtre du Cuivre en mai. Le film met également en vedette le chanteur Raymond Lévesque - auteur de Quand les hommes vivront d’amour, l’une des plus grandes chansons de l’histoire de la chanson française! Lui aussi en profite pour donner un spectacle au Théâtre du Cuivre, le 21 avril. La chanteuse Pauline Julien aussi est de la distribution. Citons, pour terminer cette énumération, le producteur Tony Roman qui joue le rôle d’un maître de cérémonie lors d’un spectacle dans un hôtel.

Pour les gens de la communauté rourynorandienne, le comédien le plus remarquable de cette distribution est probablement Yvan Ducharme, originaire d’ici. Il est alors au sommet de sa popularité, puisqu’il tient l’un des rôles principaux de la télésérie Les Berger, diffusée sur les ondes de Télé-Métropole.

Un derrière de pochette montre des aristes comme Gérald Boulet, Mouffe et Michel Lamothe.
Derrière de la pochette de la réédition vinyle de la bande originale du film Bulldozer.   Photo : Félix B. Desfossés

Ainsi, le conseil municipal de Rouyn-Noranda organise un grand banquet pour recevoir toutes ces vedettes. Il faut dire qu’Yvan Ducharme venait ajouter beaucoup à l’intérêt porté par les hauts dignitaires de la ville à ce projet, étant donné son statut et ses racines. Mais encore plus loin, le maire de Rouyn-Noranda, Jean-Charles Coutu, et lui, étaient allés au collège ensemble. Ils étaient de bons amis. Même qu’Yvan Ducharme avait approché M. Coutu afin d’obtenir du financement pour boucler le budget du film. Ainsi, une société de placement de Rouyn-Noranda nommée Bertremo offre une somme de 10 000$ - ce qui était énorme en 1971 - afin d’aider la production.

Tournage chaotique?

Des scènes du film sont tournées à Arntfield, à l’hôtel Lookout. L’endroit sera rasé par les flammes environ un mois après le tournage. D’autres scènes sont tournées dans une mine désaffectée de McWatters. Puis, le dépotoir de Noranda devient l’un des principaux lieux de tournage. On compte aussi une scène mémorable de la rue Principale de Rouyn-Noranda qui a été placée sur YouTube. Ça vaut vraiment le coup d’oeil.

Avec toute cette bande de comédiens et de vedettes, ainsi que plusieurs journalistes montréalais venus pour assister au tournage, une ambiance de fête perpétuelle s’installe au centre-ville de Rouyn. Ces personnes logent toutes à l’Hôtel Albert. Plusieurs sont carrément « sur le party » toute la journée. Après quelques semaines, certains commencent à réagir face à ces nouveaux venus dérangeants… c’est le cas de Jean-Pierre Bonneville, président et éditorialiste du journal La Frontière qui en parle dans son journal.

Offenbach arrive dans le décor

« Pendant le tournage, j’avais des flash de musique parce que j’étais inspiré par les décors, les comédiens, l’atmosphère... c’était magnifique toute cette histoire là. Quand on est retournés à Montréal, le film était terminé, je cherchais des musiciens pour entrer en studio et faire des démos de la musique du film, parce que je m’apprêtais à faire le montage du film. Quand je fais du montage et que je fais du montage où il y des scènes sur lesquelles il y a de la musique, ça me prend la musique », expliquait Pierre Harel dans une entrevue réalisée en 2015.

« Ayant tourné le film à Rouyn, continue-t-il, j’avais un régisseur de plateau qui se nommait Lucien Ménard, Lulu. Il a été réalisateur à l’ONF avant de travailler avec moi. Il avait réalisé Je chante à cheval, [un documentaire] sur Willie Lamothe, entre autres. Il est devenu mon régisseur de plateau. Lulu était le gérant informel d’Offenbach [...] À la fin du tournage, Lucien me demande si je cherche toujours des gars pour m’aider à faire la musique. C’était le cas. Il me dit que ça tombe bien parce qu’il y a un groupe qui se nomme Offenbach Pop Opera qui joue durant une fin de semaine du mois de mai à St-Jean [d’Iberville]. Je suis rentré dans le bar et ça m’a plu tout de suite. »

C’est bel et bien en tournant le documentaire Je chante à cheval à propos de Willie Lamothe que ce fameux Lulu a découvert Offenbach.

La création d’un son

Alors, une fois qu’Offenbach accepte de faire la musique de Bulldozer, Pierre Harel écrit avec eux plusieurs chansons qui sont destinées au film. Parmi celles-ci, on compte Câline de blues et Faut que j’me pousse. Deux chansons qui vont devenir d’énormes classiques d’Offenbach et du rock québécois. Les chansons du film sont enregistrées à l’automne de 1971.

Entre Pierre Harel et Offenbach, le courant a passé. La nouvelle formule d’Offenbach, avec Pierre Harel comme parolier en français, plaît énormément au groupe ainsi qu’à leurs spectateurs. Offenbach fait de plus en plus parler et décroche un contrat d’enregistrement avec la compagnie Barclay. Ils enregistrent un premier album complet en 1972 sous le nom d’Offenbach Soap Opera. Pour ce disque, on réenregistre Câline de blues et Faut que j’me pousse.

Offenbach commence à tourner partout au Québec et notamment en Abitibi-Témiscamingue. Ils sont de plus en plus populaires. En pleine vague d’émancipation culturelle québécoise, ils proposent un rock bluesé francophone foncièrement nord américain, mais authentiquement québécois.

Tournée en France et retour à Bulldozer

Le succès est tel que le groupe est invité pour une tournée en France en 1973 au cours de laquelle le cinéaste français Claude Faraldo entreprend de tourner un documentaire sur le groupe. Ils profitent également de la tournée pour enregistrer un album live.

Cependant, des frictions commencent à se faire sentir au sein du groupe. Les raisons ne sont pas précises, mais Pierre Harel décide de quitter le groupe et de revenir au Québec. À ce moment-là, il a un film à finir! Il a tourné Bulldozer en 1971, on est maintenant en 1973 et il n’a toujours pas terminé son projet! Le rock avait pris toute la place.

Il se lance donc dans le montage de Bulldozer qui prend finalement l’affiche le 15 février 1974. Le résultat est désastreux. Le film est dur à suivre, l’histoire n’est pas claire… le film tombe vite dans l’oubli.

Une copie numérisée d'un journal montre un article intitulé « On tourne à Rouyn un nouveau film québécois, Bulldozer ».
Un article du journal La Frontière parle du tournage du film Bulldozer à Rouyn-Noranda. Photo : Radio-Canada/Archives La Frontière

La Famille Savard malmenée

Cependant, en 1974, à la sortie du film, la compagnie de disques Barclay décide de lancer sur 33 tours la trame sonore de Bulldozer. Puisque le film a peu de promotion, la trame sonore aussi tombe dans l’oubli. Peu de copies trouvent preneur.

Ce fait a dû faire plaisir à un groupe musical rouynorandien, La Famille Savard. Cet orchestre familial jouait dans les hôtels de la région depuis le début des années 60. Il était mené par le père de la famille. Ce dernier, victime d’un accident dans une mine, s’était retrouvé aveugle et avait ainsi lancé l’orchestre familial pour subvenir aux besoins de son clan. Ainsi, les guitaristes Marco et Yves Savard sont devenus des musiciens professionnels qui, des années plus tard, ont accompagné des artistes comme Laurence Jalbert, Linda Lemay et plus récemment, Jacques Michel.

En 1971, les Savard sont invités à participer au film et à jouer leur propre rôle, celui d’un groupe qui donne un spectacle dans un hôtel. Leur prestation se retrouve en partie dans le long métrage.

Au moment de lancer trame sonore de Bulldozer, on prend l’enregistrement de leur chanson et on le place à la fin de la face A du disque. Il s’agit de la seule chanson qui n’est pas d’Offenbach sur ce disque! La Famille Savard de Rouyn-Noranda s’est retrouvée sur l’un des premiers albums d’Offenbach… contre son gré! La production ne leur a pas demandé la permission pour les mettre là-dessus et le résultat est franchement désastreux…

Un album culte réédité

Mais si on oublie la musique, l’histoire, elle, est superbe. Et ce disque est devenu une véritable pépite d’or pour collectionneurs de musique québécoise. La trame sonore de Bulldozer pouvait se vendre pour une cinquantaine de dollars, il y a quelques temps.

Cela risque de changer maintenant, parce que, depuis décembre, cet excellent album de rock bluesé, groovy et psychédélique a été réédité en format vinyle par la compagnie montréalaise Return to analog.

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