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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 30 novembre 2018

Le micro ouvert de Barbu de ville : À coup de bagosse

Publié le

Un homme barbu parle devant un micro, les mains levées.
L'auteur Barbu de ville   Photo : Radio-Canada / Thomas Lafontaine

Le blogueur Barbu de ville (Patrick Beauséjour) a fait partie des 32 auteurs en lice pour le Prix du récit Radio-Canada 2018, pour son texte Fanfan Dédé ou Géant Ferré. Son micro ouvert est une histoire vraie et bouleversante.

Barbu de ville écrit à l’heure actuelle son premier livre, qui sera uniquement composé d'histoires vraies. Sa parution est prévue pour l’automne 2019.

À coup de bagosse

Nous étions au temps des feuilles mortes! De l'autre côté de la rivière du Nord, il y a la forêt à McKenzie avec des arbres aux mille couleurs et leurs feuilles qui tombent partout jusqu'à l’hiver. Homère Prud’homme a tellement bu que dernièrement à l'hôpital, on lui a enlevé son trou de cul! Il se promène maintenant seul dans son 1 et demi avec un sac à marde sur le côté de son vieux corps. Il n’a jamais vu la beauté de la forêt McKenzie à l’automne, il est trop occupé à vider des caisses de Porter Champlain sinon il y a toujours la Bagosse à Prud’homme.

Il boit pour mourir. Tellement boire qu’il veut se noyer par en dedans. Le chaos à coup de p’tite frette! Et chaque petite bière vide est une ode à la mort.

Homère Prud’homme est un métronome humain. Il boit au même rythme depuis les 50 dernières années! Il aurait pu, avec toutes ses caisses de 24, rebâtir Rome au complet!

Malgré le temps qui passe, Homère ira au dépanneur Guibeault au coin de la rue Filion avant le coucher du soleil. Malgré la vie qui le dépasse.

Un soir de grande douleur, de grande vérité! Un soir où les ouaouarons sur le bord de la rivière du Nord chantaient au rythme des criquets! Direct, en ligne avec le ciel rempli d’étoiles un soir de grande déchirure!

Entre deux Porter Champlain, Homère du haut de ses 80 ans m’a toute raconté!

En 1936, quelque part à Lachute aux abords de la rivière du Nord, le docteur Prud’homme profite de la fin de journée pour fumer un bon cigare et boire une p’tite Boswell! Il n’est pas souvent chez eux à cause du travail! Et quand il est là, c’est comme s’il était ailleurs.

Un soir pas comme les autres, un soir qui vous marque à vie, un soir qu’on dirait que la terre a réellement arrêté de tourner, du moins dans le sens du monde.

Monsieur Homère Prud’homme est rentré dans la maison familiale comme d’habitude, dans son nid douillet, celui de sa femme Ginette et de sa fille petit bébé Amandine! Amandine aux joues rouges, au rire franc, un enfant de 2 ans aux allures de Shirley Temple, aux yeux bleus perçants, aux cheveux blond platine bouclés à l’infini.

Ce soir-là, l’apocalypse avait son nid chez les Prud’homme, elle avait fait son nid dans les belles apparences!

Homère a marché jusqu'à la chambre de bain d’en bas. Il a déposé ses yeux vers le bain et à cet instant il n’y avait plus de plafond, plus de plancher. C’est comme si la maison tournait autour de lui. Il était étourdi! Il aurait pu avoir les cavaliers de l’Apocalypse devant lui et n’aurait pas été plus apeuré.

Amandine, la fille d’Homère est dans le fond du bain. Elle dort pour l’éternité. Homère vient de mourir aussi, mais pas cliniquement. Son cœur bat toujours, mais c’est une question de mécanique, car le bout du cœur qui touche à l’âme lui a éclaté en mille morceaux! Il y a dans la salle de bain Amandine morte et l’âme d’Homère un peu partout sur le plancher!

« Ça fait 50 ans aujourd'hui que ma belle Amandine est morte. Cinquante ans pis c’est comme si c’était hier, comme si c’était cet après-midi! J’ai sorti Amandine du bain avec mes deux mains. »

« Je me suis assis en indien à terre pis je l’ai bercée. Je l’ai embrassée tendrement pis je me suis excusé de pas être arrivé à temps. Je l’aurais bercée encore aujourd'hui. »

Il pleure doucement avec un cri silencieux dans la gorge.

Il a bercé sa fille un certain temps, mais ne pouvait pas me dire le temps exact, car il avait perdu toute notion. Il a par la suite marché vers sa chambre en haut et là, habillée dans sa robe de mariée était pendue au bout d'une corde, accrochée au bout de sa vie, son épouse. Il l’a décrochée de ses mains et l’a déposée dans son lit! Elle est devenue la mariée cadavérique du mardi à jamais!

Le docteur me disait qu’il buvait jour et nuit depuis cette journée, qu’il était incapable de supporter d’être à jeun! Qu’il voulait souffrir le plus possible, que pour lui c’était son cheval de bataille, il était son propre cheval de Troie.

Il a gardé chaque bouchon de bière qu'il a bue depuis ce jour. Et puis un matin de janvier 87, le docteur Prud’homme est mort dans son sommeil! Il est parti rejoindre sa femme et Amandine dans un monde meilleur, qu’on dit. Le propriétaire a découvert le bonhomme deux jours plus tard, car ça commençait à sentir dans son logis d’en haut! Tout le méchant était finalement sorti du corps d’Homère!

J’ai compris que les bouchons de bière alignés un en arrière de l’autre, c’est le chemin qui le séparait de sa petite famille. C’est d'une beauté ridicule, d’une poésie sans fin!

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