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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du jeudi 15 novembre 2018

Le cimetière d’arbres de Manal Drissi

Publié le

Manal Drissi, des écouteurs sur la tête, assise derrière un micro.
Manal Drissi n'est pas capable d'écrire un livre.   Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

La chroniqueuse Manal Drissi a un rapport ambigu avec le Salon du livre, ce cimetière d'arbres, comme elle l'appelle en rigolant. « C'est doux-amer pour moi », raconte cette amoureuse des livres. Même si la littérature la rassure, l'événement lui sert aussi de rappel annuel qu'elle ne figure pas parmi les auteurs et autrices. Elle est incapable d'écrire un livre, raconte-t-elle, malgré plusieurs tentatives.

Je vous trouve tous très souriants pour des gens qui payent pour visiter un cimetière d’arbres. La semaine passée, vous signiez probablement le Pacte, main droite sur un bloc de tempeh, et cette semaine vous subventionnez la mise à mort, à pâte et à presse d’un organisme vivant qui a pris trois fois ma vie à atteindre sa maturité et tout ça pourquoi? Pour se faire de belles bibliothèques à l’image de la personne qu’on voudrait être, c’est-à-dire la personne qui lit tous les livres qu’elle se procure. Pis les pauvres auteurs et autrices qui pensent qu’on les lit et qui continuent d’écrire pour des pinottes.

Puisse-t-on se le dire franchement une fois pour toutes : tout ce cirque autour de nous est d’un ridicule consommé. Personne ici n’a fini de lire les livres qu’il possède déjà. Sauf qu’on n'est pas capables de se retenir d’en acheter d’autres. C’est comme une compulsion élitiste, acheter des livres. La seule dépendance qui n’ait pas de ligne d’aide. Pourtant, Dieu sait les ravages que peut faire Paulo Coelho.

Félicitations en passant à mes amis qui signent un premier ou un énième ouvrage cette année. Je suis en train de vous lire tous, attentivement et sans exception.

Je suis ici aujourd’hui à l’insu des livres que j’ai déjà, Marie-Louise. J’ai évité d’en parler devant eux toute la semaine pour ne pas qu’ils me jugent.

C’est doux-amer pour moi, le Salon du livre. D’une part je me sens enveloppée, pas l’euphémisme de grosse, mais enveloppée au sens métaphorique du terme. Il y a pour moi quelque chose de rassurant, dans les livres. J’sais pas. C'est peut-être la facilité avec laquelle on peut y crisser le feu pour griller des guimauves.

D’autre part le Salon du livre est un rappel annuel que je ne figure pas parmi les auteurs, parce que, c’est gênant, mais voilà, je suis incapable d’écrire un livre. J’ai tout essayé. Le commencer par le début, le milieu, la fin, faire de l’écriture automatique, m’exiler dans les Laurentides, prendre des substances psychotropes, je ne sais pas comment écrire un livre.

Certes, je pourrais pondre un livre de recettes écoresponsables au pot, écrire une autofiction boboche n'étalant pas subtilement pantoute mes daddy issues... Je pourrais aussi écrire huit mots par page, mettre un titre franglais et appeler ça de la poésie urbaine. Ou encore quelque chose dans le style : « Mes 35 opinions non censurées sur François Lambert ».

Mon problème avec les livres, c’est que je les aime trop et que ce n’est pas réciproque.

Je ne suis pas une lectrice efficace ni une écrivaine prolifique, je perds le fil, je ne peux pas lire ni écrire dans les transports ni le bruit, mais ne suis jamais chez nous dans le silence. En plus, je suis allée à l’école publique, alors je ne peux pas juste arrêter de lire et de citer des classiques toute ma vie pour faire semblant que j’ai de la culture.

Pis on a tous autour de nous cette personne qui lit un livre en trébuchant dedans. Du monde qui prétend pouvoir lire toute la nuit, alterner deux, même trois titres. Du monde qui fait ça n’importe où, n’importe quand. Du monde capable de lire Proust dans le bain en écoutant un podcast de true crime en cantonnais.

D’ailleurs, les gens qui lisent dans le bain, j’ai une question : pourquoi? Faut être quand même un peu show off pour mélanger deux passe-temps qui ont le potentiel de se ruiner l’un l’autre au moindre faux mouvement. Bonjour la relaxation. Vous savez quoi, je pense que lire dans le bain n'existerait pas si les gens qui pratiquent l’activité ne pouvaient pas en parler.

Je digresse.

Pendant donc qu’il y a des bibliothèques humaines qui gobent les ouvrages tel un Pacman, je ne vise personne en particulier, il y a les gens comme moi pour qui les mots sont une expérience masochiste. Je suis comme une héroïnomane qui doit tout le temps se reprendre deux ou trois fois pour pogner la veine.

Et c’est impossible pour moi d’arrêter, parce que je ne saurais pas comment. Je pense que la puissance avec laquelle les mots arrivent à nous happer crée une dépendance.

Se procurer un livre, c’est comme se booker une date avec soi. Aller à sa propre rencontre dans les mots d’autrui, c’est tout un cadeau à se faire. Sauf que les dates avec soi, ce sont celles qu’on annule les premières. Et une bibliothèque peut rapidement devenir un columbarium de rendez-vous manqués.

Mon angoisse augmente avec les piles de livres. Comment on fait, Marie-Louise, pour lire tout ce qu’on veut lire quand on lit difficilement et qu’il se publie rien qu’en français chaque année plus de livres que je pourrai lire dans une vie et merci de participer à mon angoisse littéraire 120 minutes par jour du lundi au vendredi.

Me semble que ça devrait pas être angoissant de même, le livre. Me semble qu’on dit trop souvent : « Quoi! tu n’as pas lu tel livre? », et pas assez souvent : « Quelle chance, de pouvoir le découvrir pour la première fois! »

Je me demande si les arbres savent quand on les tue qu’ils servent parfois à nous sauver la vie. C’est juste ça, dans le fond, qui fait la différence entre un cimetière d’arbres et une pouponnière. Les mots. Des lettres capables de prendre vie. Capables de créer l’ennui, le suspense, l’espoir, la tragédie, le pudding chômeur...

Vous faites ici à l’émission un travail colossal de mettre les projecteurs sur les mots dans toutes leurs expressions, Plus on est de fous est, en quelque sorte, un salon du livre à l’année. Et même si dans la lutte entre la lecture et les distractions, les distractions l’emportent souvent, de voir autant de gens réunis et prêts à booker une date avec eux-mêmes, je trouve ça magnifique.

Et ce qu’on lit reflète qui l’on est, vous le savez, alors pourquoi ne pas demander à nos élus en période de questions ce qu’ils lisent ces jours-ci, aux dirigeants d’entreprise de soumettre une liste de livres coups de cœur avec leur bilan financier, et si l'on discutait de littérature quand rien ne s’y prête, juste pour se rappeler que nous sommes toujours à un livre près d’une meilleure version de soi.

Quand on entend Maxime Bernier affirmer que le CO2 ne peut pas polluer, puisqu’il nourrit les plantes, nul besoin d’être un devin pour savoir que sa dernière lecture était le mode d’emploi d’une bouteille de shampoing. Ou peut-être qu’il lit des livres « électriques » dans le bain. Bref, he could afford une meilleure version de lui-même, comme on dit.

Je fais donc le vœu ici même, Marie-Louise, de ne pas laisser ce salon se transformer en rendez-vous manqué avec moi-même. Je vais me procurer seulement trois titres et je les aurai lus d’ici mon prochain passage à l’émission dans quelques semaines.

Évidemment, pour vous, trois titres, c’est un petit vendredi, Marie-Louise, mais la rumeur court à Radio-Canada que vous êtes une cyborg, alors ça me rassure.

Référence :

Le blogue de Manal Drissi sur le site du magazine Châtelaine

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