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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du jeudi 14 avril 2016

Comment survivre aux autres qui savent, qui savent donc

Publié le

Fanny Britt sent la colère printanière monter en elle
Fanny Britt sent la colère printanière monter en elle   Photo : Radio-Canada/Stéphanie Dufresne

Entre le gnagna rose et bleu du Salon de la maternité et Sam Hamad qui s'envole pour la Floride, nul besoin de chercher bien loin pour trouver des sujets qui enflamment Fanny Britt. La romancière et dramaturge met de côté les bons sentiments qui mènent à l'éclosion amoureuse et pourfend ce qu'elle qualifie de saison de la débâcle mentale.

Le printemps est la saison des nouveaux départs. Pour Fanny Britt, c'est plutôt l'occasion de laisser couler la sève de sa « belle grosse colère sale ». Et avec moult raisons. Quoi de mieux pour remettre les compteurs de nos saisons intérieures à zéro que de nous purger bruyamment de la colère qui nous habite?

Rien ne m'enrage plus que ceux qui savent, qui savent donc.

Elle en a contre ceux qui savent donc rappeler aux pauvres que s’ils sont pauvres, c’est parce qu’ils manquent de volonté et de beau linge. 

Et contre ceux qui savent donc rappeler aux dépressifs qu'il ne suffirait que d'un peu de bonne volonté et d'un smoothie au chia chaque matin pour voir la beauté de la vie dans toute sa splendeur. 

Ceux qui savent donc rappeler aux femmes qu'elles se réduisent à la taille de leurs vêtements et à leur enthousiasme à faire sortir un maximum de bébés de leur corps. Et qui organisent des salons entiers autour de cette conviction. Salon où Fanny Britt a passé tout un après-midi, justement, la semaine dernière, à dédicacer zéro livre. 

« Tout un après-midi à me drainer lentement de mon envie de vivre », passé dans toutes ces allées remplies de choses à vendre, dans ce grand Costco de la parentalité. « Tous ces impératifs auxquels on nous soumet pour qu'on se sente juste à demi adéquates pour élever un être humain, car l'autre demie on ne nous la donnera jamais, d'un coup que ça nous freine d'acheter des patentes. »

Ça, ça réveille ma colère printanière. Car non seulement les bébelles ne réveillent aucune certitude, mais plus je vieillis, plus j’ai envie de leur sacrer une volée, aux certitudes.

Et pour leur envoyer cette volée à la figure, elle se tourne vers sa chère littérature adorée, y retrouver les auteurs à questions, ceux qui donnent finalement beaucoup plus de réponses que les auteurs à réponses. 

Emily Dickinson d'abord, cette immense poète américaine, dont l'écriture hachurée et elliptique suinte le mystère et l'indicible des choses. Lire Emily Dickinson, c'est ingérer une dose salutaire d'incertitude sacrée. 

 La bonne poésie joue ce rôle de nous rappeler ce qui se trame dans l'énigme vertigineuse de vivre, là où on n'en a rien à crisser des conseils de beauté du cahier Chic de La Presse+ 

Stand By Me ensuite, le film de 1986 adapté d’une nouvelle de Stephen King, dans lequel quatre amis se posent une question fondamentale. Cette question, Robert Lalonde se l'est si justement posée aussi : « Que vais-je devenir jusqu’à ce que je meure? »

Voilà qu'il serait utile de rappeler à nos dirigeants, qui se gargarisent des certitudes les plus plates, à la « c'est pas évident ce que je vis ». 

« Il a découvert un vrai élément de la condition humaine, Sam Hamad. C'est vrai que c'est pas évident de vivre! On naît dans la brûlure de nos poumons qui rencontrent l'air, on vit dans la souffrance et la terreur d'aimer, pis en plus à la fin on meurt. C'est vraiment pas évident, comme vous dites. »

Mais, souhaite-t-elle rappeler à Sam Hamad, si ce qu'il vit n'est « pas évident », il ne peut que pâlir en comparaison de ce que doit subir quotidiennement une bonne partie de l'humanité. 

Puis-je vous encourager dans votre vol de retour depuis Fort-Fucking-Lauderdale d'ouvrir un livre, M. Hamad?

Nirliit par exemple, de Juliana Léveillé-Trudel, un récit rude et sensible sur les conditions de vie des Inuits et nos rapports complexes et dégueulasses avec eux. Vous verrez que "pas évident", ça ne s'applique pas tellement dans ce cas-là.

« Parce que le problème avec les certitudes, c'est qu'elles atrophient notre curiosité et nous rendent médiocres. Dans l'incertitude, ce qu'on trouve, c'est l'humanité partagée. Et si elles avaient plus de place dans l'espace public, peut-être qu'on assisterait à un vrai printemps par ici. » 

Références
Toute l'oeuvre de la poétesse américaine Emily Dickinson

Nirliitde Juliana Léveillé-Trudel, éditions La peuplade, octobre 2015

Stand By Me (1986), un film de Rob Reiner basé sur une nouvelle de Stephen King

Le dernier livre de Fanny Britt, Les maisons, Cheval d'août, octobre 2015. Il a été sélectionné pour le prix France-Québec. 

 

 

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