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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 8 septembre 2017

Le micro ouvert de Gabriella Kinté : lettre à mon fils

Publié le

La militante Gabriella Kinte lit un texte au micro de l'émission
Gabriella Kinte, militante contre le racisme, présente un texte qui raconte à l'enfant qu'elle n'a pas encore ce que c'est que de vivre en tant que Noir(e) au Québec.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

« Toi aussi, tu trouveras ça étrange qu'à l'intérieur [de la télévision], les gens sont blancs presque tout le temps et que, par la fenêtre sur Villeray, c'est tout coloré », dit la fondatrice de la librairie Racines, Gabriella Kinté. Pour son micro ouvert très émouvant, elle s'adresse sans détour et avec franchise à son fils qui est sur le point de naître au sujet de la réalité d'être noir à Montréal.

Lettre à mon fils

À mon fils Kwamé que j’aime déjà.
Cet après-midi, jasons de Montréal.
J’y suis née, j’y ai grandi et tu y grandiras aussi.
Elle a de beaux grands parcs verts dans lesquels nous irons jouer.
Plein d’endroits sympas où manger et de beaux musées qu’il faut absolument qu’on aille visiter.

Montréal, c’est aussi elle qui m’a fait tomber en amour avec ton papa et son sourire.
Nous nous sommes unis que quelques jours après avoir passé plusieurs nuits blanches à nous écrire.
Tu sais quoi? Je souhaite que tu sois comme lui.
Que tes meilleurs amis seront « carnets » et « stylos ».
Tu devrais le voir chaque soir, qu’est-ce qu’il est rigolo!

Collation, promenade autour du bloc et, lorsqu’il rentre, il se met à écrire ses pensées.
Mon hypothèse, c’est que le vent lui souffle ses idées.
Je ne l’ai jamais vu composer sans être allé flâner.
Je suis convaincue que tu vas lui ressembler!

De toute façon, je le sens bien dans mon bedon, tu es un oiseau de nuit, comme papi
C’est juste que…

Lorsqu’il sort après une certaine heure, j’ai la trouille pour lui, pour toi aussi, ça sera comme ça.
J’ai pensé à te garder enfermé dans mon ventre pour te protéger.
Mais mon médecin m’a dit que ce n’était pas possible.
Qu’à l’Halloween au plus tard, tu allais tout faire pour sortir.

C’est bon, je vais te laisser me quitter.
Quitter, grandir et puis sortir.
En revanche, peu importe l’âge que tu auras, quand tu iras faire un tour à l’automne,
Je te rappellerai de ne pas oublier de mettre ton hoodie.
Je ne voudrais pas que tu prennes froid lorsque le vent te soufflera tes idées.

Je n’ai juste pas envie que tu mettes ton capuchon.
C’est à cause de ce qui s’est passé au fils du voisin, Trayvon Martin.
Je n’ai pas envie qu’il t’arrive la même chose. Je ne suis pas très bonne pour pleurer.
Disons que, lors de tes futures promenades, certaines personnes pourraient s’arrêter sur ton image.
Ton visage, tes cheveux et ton hoodie seraient perçus par eux plus favorablement si tu étais blanc.

Maman est triste et s’excuse d’être préoccupée par tout ça, alors que tu n’es même pas encore né.
C’est juste que j’ai vécu des moments qui m’ont troublée.
On m’a souvent traitée différemment pour des choses que je n’ai pas choisies.
Un peu comme, toi, tu ne choisiras pas lorsqu’il s’agira de ta peau, de ton genre et de ton nom.
Je t’explique, hors de mon ventre, tout va très très rapidement!

On a tous et toutes des biais dont nous ne sommes pas conscients.
Il faut travailler, consommer et ne pas trop râler.
Des fois, ça va tellement vite que, les grandes personnes, elles n’ont pas le temps de se construire leurs propres idées.
Alors, elles en empruntent dans une boîte qu’on appelle la télé.

Tu vois cette boîte, je pense qu’elle est trop petite et qu’il n’y a pas de place pour nous.
Toi aussi tu trouveras ça étrange qu’à l’intérieur, les gens sont blancs presque tout le temps et que, par la fenêtre sur Villeray, c’est tout coloré.
Je sais que ça sort tout croche et que tu dois te demander : « Mais, où est-ce que ce dialogue ira? »
Je ne sais pas, je n’ai pas le privilège de te faire éviter certaines situations.

Tu pourrais être perçu comme plus hostile, plus dangereux, et ma seule promesse, c’est que si tu veux en parler sache que nous ne trouverons pas que tu exagères.
De toute façon, nous ne serons pas surpris.
Dans la métropole, il ne manque pas d’antécédents :

Bony Jean-Pierre,
Fredy Villanueva,
Quilem Registre,
Pierre Coriolan
sont à présent des souvenirs.
Traités différemment,
Perçus différemment...
Sauf par leurs mamans.

– Gabriella Kinté

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