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<em>Maman va bien</em>, les mots touchants de Pierre Flynn sur sa mère

Plus on est de fous, plus on lit!

Avec Marie-Louise Arsenault

En semaine de 13 h à 15 h
(en rediffusion du mardi au samedi à 1 h et le samedi à 19 h)

Maman va bien, les mots touchants de Pierre Flynn sur sa mère

Pierre Flynn.

Pierre Flynn

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

Pierre Flynn livre un « Micro ouvert » tendre et touchant sur sa mère, atteinte d'alzheimer. Au lieu de se confier sur ses indignations de la semaine, dont l'écologie, le chanteur a choisi un sujet très personnel, mais qui touche beaucoup de gens.

L’auteur-compositeur-interprète Pierre Flynn est bien connu pour avoir été chanteur, claviériste et compositeur du groupe rock Octobre entre 1971 et 1982. Il a, depuis, lancé quatre albums studio et un disque en spectacle.

Maman va bien

Maman va bien. Quelques petits bobos, rien de fatal. 84 ans. C’est la vieillesse. Après toute une vie sans maladie.

Maman va bien mais sait très bien ce qu’il lui est arrivé. « J’ai eu deux… épisodes. » Elle parle de ces petits AVC qu’on lui a détectés. « Je sais Maman, tu cherches un peu tes mots, mais t’as toute ta tête. » Elle nous répond d’une moue dubitative.

J’ai encore plein de questions pour elle concernant son parcours, son enfance, sa jeunesse.

« Dépêche-toi, Pierre! »

« J’aime ça! » lance-t-elle devant sa grande fenêtre, tendant les bras vers les feuillages, le ciel ouvert, la montagne au loin, les bambins de la garderie d’en face. Est-ce une façon de nous dire « Je ne veux pas partir d’ici »?

Mais déjà, il faut parler d’un déplacement, d’invalidité. Nous sommes quatre enfants, heureusement, à faire ensemble la traversée.

Le diagnostic tombe. Alzheimer. Pourquoi suis-je surpris?

On se promène près du cimetière. Je sais qu’elle aime ce lieu avec ses buttes et ses grands arbres. On s’assoit près du portail, sans marcher bien loin, sans parler beaucoup.

Nous écoutons à la télé un journaliste qui s’appelle Papillon. – « J’aime mieux m’appeler Flynn. – Mais pourquoi toi, toi pas les autres? – Pourquoi je m’appelle Flynn? – Parce que t’as eu un premier mari à Québec qui s’appelait Flynn. » L’oubli…

Il faut quitter cet endroit qu’elle aime pour une résidence semi-autonome. C’est bien, mais très vite, la série noire va commencer. Vous la connaissez peut-être. Une chute dans la nuit. Une autre. Urgence. Hôpital. Tests, radios, scans, la totale. On passe à l’étage gériatrique. Les jours sont longs, les nuits aussi. C’est bruyant, ça crie dans les couloirs : « I wanna go home! » On sort de là sonnés. Ensuite, l’Institut sur Queen Mary où je la retrouve plus d’une fois errant dans les couloirs, les larmes aux yeux, ne comprenant pas pourquoi je ne la ramène pas avec moi. Puis un CHSLD temporaire au bout du monde où Maman n’est pas bien. Oui, c’est fini les Résidences-bonheur et les Châteaux-soleil. This is the end of the line.

Enfin la place qu’on espérait au Centre Saint-Louis. On nous en a dit du bien. Au bout de quelques semaines, Maman a une chambre à elle donnant sur le jardin. Elle va mieux. Nous aussi. Mais le temps fait ce que le temps fait. L’enchaînement programmé des choses. On trébuche avec la marchette? Deux fois? Trois fois? C’est le fauteuil roulant. Pour de bon. Et les membres qui s’endorment. On s’étouffe en mangeant? Ce sont les purées maintenant. Pour de bon. C’est comme ça. On ne prend pas de chances.

Les mois filent. Les mots s’envolent. Le cœur reste. Le cœur-diamant. Se demande-t-elle :
« Combien de temps encore? »

Dans la chambre, on écoute un Astérix avec Depardieu. On rigole. Pendant une pause musicale, avec le bout de son pied, elle bat la mesure. Parfaitement dans le beat. Elle est là. L’esprit est là. Le cœur-diamant qui se manifeste comme à travers les fissures d’un corps arrêté.

Parfois, quelques éruptions : « Ça a pas de bon sens! – Ah Seigneur! – Ben voyons donc! »

Parfois, toute une phrase embouteillée dans la bouche, une pensée toute formée, toute prête. Mais l’aphasie prend le dessus. Des indices pourtant, des yeux qui brillent, des moues, des sons, des sourires où je retrouve en elle ce qu’il y a de taquin et de vif.

Maman est brave. J’espère qu’elle ne souffre pas. J’espère qu’à sa maladie s’ajoute un anesthésiant salvateur. L’oubli. Un peu de baume dans l’oubli.

Autour de l’ascenseur, des gens qui surgissent de mes anciennes vies. Pierre? Julie? Ta mère? Ton père? Pourquoi sommes-nous si surpris de nous voir ici? Surpris et comme pris au dépourvu?

Maman va bien. 90 ans. On se retrouve ensemble comme au début de ma vie quand on était que nous deux à Québec. Elle, jeune adulte encore secouée d’avoir perdu son mari, moi, bébé. Tous les deux, nous nous serons nourris… à la petite cuiller.

Elle est au lit quand j’arrive. En s’éveillant, elle pose sa main sur la mienne. Elle est là. Elle connaît la musique. Alberto, le préposé toujours souriant, m’offre de la lever, ce qui prend un bon 20 minutes avec le palan motorisé, l’habillage et tout. Nous allons au jardin, où Maman répond d’un beau sourire aux gens qui la saluent. « Bonjour Mme McGovern! »

C’est une aventure, tout ça, un long voyage, où Maman s’éloigne doucement de nous tout en restant étrangement présente.

En rentrant chez moi, je m’installe sur un banc du parc Jeanne-Mance. J’ai comme besoin de ce petit temps d’arrêt avant de reprendre le fil de ma vie. Et lorsque je suis tenté de trouver tout ça lourd ou triste, je pense à ce que m’a dit Alberto il n’y a pas si longtemps, une petite phrase toute simple et lumineuse qui fait du bien au vieux grincheux que je suis :

« Comme vous êtes chanceux d’avoir encore votre mère. »

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