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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 8 novembre 2019

La beauté du mensonge, selon l’auteur Gabriel Allaire

Publié le

Le jeune homme à lunettes sourit timidement à l'animatrice.
Oeuvrant dans le milieu de la publicité, Gabriel Allaire présente un micro ouvert sur le mensonge.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Auteur et concepteur publicitaire à K72, Gabriel Allaire a publié le roman Pas de géants (Éditions Leméac) en 2017. Son « Micro ouvert » porte sur le mensonge, car il croit qu'on ne doit pas l'instrumentaliser. « Le mensonge est une forme de liberté », affirme Gabriel Allaire.

Le mensonge


Marie-Louise, je viens tout juste de devenir père.

Ma blonde a commencé à accoucher mercredi. De 24 enfants. Le 19e est sorti à matin.

Seul hic, je suis, comme vous le savez, un astronaute célèbre.

Je partirai bientôt dans l’espace. La NASA m’a mandaté pour aller recoudre un trou noir avec une patch d’Iron Maiden. Ça se peut que je revienne jamais.

Faque, je leur ai écrit une lettre à mes 24 fruits de l’hymen. Pour leur parler d’où ils viennent, et de l’univers dans lequel ils vont évoluer. Ce genre de niaiseries là.

Mes enfants, une grande menace plane sur vous. Le danger rôdait déjà pendant ma jeunesse, mais nous l’avons ignoré. Et aujourd’hui, alors que vous naissez à la chaîne depuis 72 heures, je réalise que je vous lègue un monde qui voit s’éteindre l’un des plus grands talents du genre humain : le mensonge.

Le mensonge court à sa perte, c’est vrai. Il est devenu trop crédible. Trop probable. Il manque d’imagination, de courage. Il risque d’être remplacé par la demi-vérité. Aujourd’hui, les faits et le faux se mélangent à ce point que se répandent autour de nous la méfiance et la confusion.

Mais par chance, mes 24 enfants chéris, Charles, Jules, Agnès, Charles-Agnès, Agnès-Jules, Charles-Charles-Agnès, Agnès-Charles-Jules-Jules et ceux et celles qui me restent à nommer, vous descendez d’une lignée de formidables menteurs.

« Je vais te construire tous les châteaux. » Cette phrase, votre arrière-grand-mère l’a entendue toute sa vie. « Je vais te construire un château avec un pont-levis, un autre avec de belles douves, Lucille. » Il lui répétait ça, les matins devant l’omelette. Et les soirs aussi, devant la porte, quand elle menaçait encore de partir pour la dernière fois. « Reste. Pense aux châteaux. » Jamais il ne l’a fait. Jamais elle ne l’a cru. Mais quand vous irez chez elle, remarquez, sur le mur de l’entrée, le cadre de château. Et les lustres de cristal humide dans ses yeux quand elle regarde les photos d’Henri, parti avant elle finalement.

L’amour a besoin de mensonges.

À Saint-Bernard-de-Michaudville, votre grand cousin était un homme qui aurait aimé être autre chose que seul. Il voulait une maison vivante. Une femme, des amis. Ça fait qu’un jour il est parti à New York pour épouser la statue de la Liberté. Tout le monde disait : « Ben voyons. Ç’a pas d’allure. Elle est ben trop grande pour toé. Pis t’as-tu pensé à l’écart d’âge? Est née en 1886, Gérard. Ça fait longtemps en estie. »

Mais y ont célébré ça, Madame Liberté et lui, juste après qu’elle se soit divorcée du Christ rédempteur de Rio de Janeiro, longue histoire. Y a embrassé la mariée sur le pied. C’était le mieux qui pouvait faire.

Après, jusqu’à la fin de ses jours, les gens de Saint-Bernard s’arrêtaient chez lui en revenant de leurs vacances. Ils arrivaient avec du poulet et des cartes postales pour lui donner des nouvelles de sa femme.

Les mensonges unissent les imaginaires.

Tous les soirs au souper, votre tante France invite vos cousins à raconter la journée de leur double diabolique. L’un a enterré la manette de la télé du voisin chialeux. La plus vieille a déjà fait couler un voyage de ciment dans la gorge du maire de la ville qui voulait raser le parc Miner pour construire des condos.

Après, les jeunes vont se coucher. La couverture au menton, ils s’endorment en ouvrant les yeux sur leur colère et libèrent de leur ventre des rêves de rébellion.

Alors, mes enfants, Alice, Justine, et ceux et celles dont je n’ai pas eu le temps de mémoriser le nom, ne mentez pas sous le couvert de la vérité. Ne mentez pas pour vous protéger, ou vous cacher.

Mentez pour mentir.

Mentez pour vous dévoiler, pour faire vivre votre invraisemblable et votre impossible.

Mentez pour dire ce qui se trouve déjà en vous, mais qui n’est pas encore vrai.

Un jour, on va vous répéter que c’est mal de mentir.

Qu’il faut être vrai et authentique.

Ce qui sous-entend souvent :

dire comme il faut;

et agir comme il faut.

Comme si l’authenticité c’était d’incarner un cliché sans surprise.

Mais s’il y a des mensonges en vous qui parlent de la personne que vous aimeriez devenir et du monde dans lequel vous souhaiteriez vivre, alors mes enfants, du fond de votre cœur, mentez.

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