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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 13 septembre 2019

Le fantôme d’amour de Corinne Larochelle

Publié le

L'invitée sourit à pleines dents à l'animatrice.
Corinne Larochelle présente un texte sur l'amour fantôme.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Dans son « Micro ouvert », la romancière et nouvelliste Corinne Larochelle traite du phénomène relativement récent de la rupture à l'anglaise (ghosting), un phénomène masculin, mais pas uniquement, selon elle.

Je pense que la lâcheté n’est pas récente, mais sans doute, à l’ère des réseaux numériques, c’est plus facile de disparaître.

Corinne Larochelle

Corinne Larochelle a publié six recueils de poésie, dont Femme avec caméra (Noroît, 2011), traduit sous le titre Woman with Camera (Ekstasis Editions) en 2018. Pour cœurs appauvris (Le Cheval d’août) est sa plus récente parution.

Mon fantôme d’amour

C’était au mois de mai dernier. Après quelques échanges sur un site de rencontre, nous avons convenu d’un endroit pour siroter un verre. J’ai su très vite que la chimie opérait entre nous : il y avait juste assez de rires et de silences pour donner au désir le temps de prendre forme. Nous sommes allés chez moi, une couple d’heures plus tard, poursuivre le jeu des « je » qui apprennent à se connaître. Fondu au noir sur une merveilleuse nuit. Le lendemain, il m’a texté son numéro de téléphone, comme pour dire que notre histoire prenait son envol. Ensuite, cinéma et sorties diverses. Au début de juin, nous allons en Estrie gravir le mont Chauve. On parle de tout et de rien, c’est fluide et simple. Quand nous reprenons la route, après le restaurant, je conduis trop vite tant notre envie de s’arracher nos vêtements est forte. Fondu au noir 2. Le lendemain, je lui prépare un café. Il évoque l’idée d’une partie de tennis. Il part travailler après m’avoir embrassée à sa manière à lui, en immobilisant ses lèvres sur les miennes. C’est la dernière fois que je le verrai. Je n’aurai plus aucune nouvelle. J’attendrai quelques jours avant de lui faire signe. Pas de réponse. Je le relancerai pour être sûre qu’il a bien reçu mon message. Rien, niet, fuck all.

Récapitulons : cet homme, avec qui j’ai couché, fait une randonnée à 124 km de Montréal, avec qui j’ai vu un film colombien sous-titré d’une durée de trois heures, cet homme, qui m’a demandé de lui lire quelques pages de moi, n’a pas daigné m’écrire un mot de rupture?

Sur le web, j’apprends que le phénomène du ghosting (c’est-à-dire le fait de cesser toute communication avec une personne de façon soudaine) prend de l’ampleur. Selon Fabienne Kraemer, psychanalyste française, la pratique se banalise. Les « ghosteurs », à l’abri derrière leur écran, se sentent maintenant légitimés de s’éclipser sans un mot. La psychanalyste entend dénoncer cette conduite qui rend les adieux plus difficiles. Je la cite : « On devrait faire plus aisément le deuil des personnes qui ne sont pas dignes de notre intérêt, explique-t-elle, entre autres parce qu’elles ne sont pas respectueuses… […] En réalité, […] c’est une violence extrême de ne pas avoir d’explication, et de ne pas pouvoir manifester sa douleur et sa peine. »

Aujourd’hui, cet homme ne m’intéresse plus. Bon, pendant deux semaines, j’avoue que je n’ai su que faire de sa chaussette oubliée dans ma voiture : la laver et la suspendre comme notre relation en suspens? La lui envoyer par la poste? La jeter? Mon rapport à la chaussette oubliée me renvoyait à la difficile tâche de négocier la perte d’un fantôme. Je demeurais pensive. Chère Marie-Louise, je veux vous remercier, car vous me donnez l’occasion de sortir du silence pour éclairer le visage évanescent des « ghosteurs » et leur préoccupant manque de courage relationnel.

Certains d’entre vous se rappelleront l’exposition de Sophie Calle intitulée Prenez soin de vous, présentée en 2008 à la fondation DHC/ART à Montréal. Calle avait recruté 104 femmes, dont une linguiste, une voyante, une juriste, etc., ainsi que deux marionnettes et un perroquet pour interpréter la lettre de rupture de son amant (Grégoire Bouillier pour les initiés). Cette réflexion sur l’autre et le chagrin de l’amour non partagé était vertigineuse et bouleversante. Elle m’a profondément marquée. Savez-vous quoi, j’aurais préféré mille fois recevoir une lettre comme celle-là, même si on pouvait lui trouver un côté dédaigneux. Au moins, cet homme s’était formulé, maladroitement peut-être, mais il avait pris le temps, et le risque de s’exposer.

S’il fallait réinventer l’étiquette amoureuse, la mienne opposerait aux esquives humiliantes l’art de prendre soin de l’autre. Même à l’heure de lui dire au revoir, en particulier à l’heure de lui dire au revoir.

En terminant, vous allez dire que j’invente, Marie-Louise, alors que j’apprends à m’incliner devant la magie du réel : l’homme dont je parle, ici, se prénommait Kasper. Ça vous rappelle quelque chose? Casper The Friendly Ghost / Casper le gentil fantôme : un personnage de fiction créé dans les années 40 par une filiale de Paramount Pictures. No comment.

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