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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 31 mai 2019

Les lacets de la liberté retrouvée, le micro ouvert de Joanne Liu

Publié le

La docteure à lunettes sourit à l'animatrice.
Johanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières, présente un texte criant de vérité.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

En novembre 2018, Joanne Liu, professeure adjointe de clinique au Département de pédiatrie de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal et présidente internationale de Médecins sans frontières, est allée en Amérique centrale sur la route des migrants, entre le Honduras et les États-Unis. Son séjour lui a inspiré ce micro ouvert.

Je crois que la crise des migrants est la crise de l’heure. Je crois que les gens ne comprennent pas l’ampleur du désespoir des personnes qui quittent leur pays. Je crois aussi qu'il ne faut pas dépeindre des personnes qui fuient pour sauver leur vie comme des envahisseurs; il faut plutôt dire aux gens que ce sont des papas et des mamans qui cherchent un futur pour leurs enfants.

Joanne Liu, présidente internationale de Médecins sans frontières

Après six années à la présidence internationale de Médecins sans frontières, Joanne Liu reviendra au Québec cet été.

Les lacets

Il y a une chose qui m’a profondément marquée. Trois détails laissent savoir que cette aérogare est réservée à un autre type de voyageurs : les barreaux aux fenêtres, l’autobus de transfert « militaire » et le portier en habit de camouflage. C’est ici que, chaque semaine, des centaines de jeunes adultes sont rapatriés des États-Unis par vol nolisé à San Pedro Sula, au Honduras, leur pays d’origine. Certains ont vécu aux États-Unis le temps d’un transit de quelques jours, d’autres y ont séjourné pendant des années.

Tous marchent calmement et prennent docilement une boisson chaude, un taco et un petit sac à dos – vert lime pour les garçons, jaune serin pour les filles – offert par les volontaires de la Croix-Rouge : « Welcome home! » À l’intérieur, pour recommencer leur vie, ils se voient offrir une trousse comme celle que l'on trouve en classe économique confort pour les vols transatlantiques : une brosse à dents, un tube de dentifrice, un peigne, un déodorant et un savon. Pour les femmes, une attention particulière : un petit tube de crème à main. Pour tous, l'élément critique est une paire de lacets.

Chaque fois, c’est le même rituel : ils prennent tout ce qu’on leur donne (café, petit sac à dos, taco), ils s’assoient où on leur dit et puis, de façon très cérémonieuse, en silence, ils mettent les lacets à leurs chaussures. Dans un premier temps, personne ne boit le café ou ne profite d’un appel gratuit de trois minutes à travers le monde, car les lacets, comme les ceintures, sont le signe emblématique d’une liberté retrouvée.

Par la suite, quelques-uns profiteront de l’appel gratuit pour avertir leur famille qu’ils sont de retour à la case départ. Plusieurs appelleront leur passeur (que l’on nomme « coyote ») pour lui dire qu’ils doivent repartir.

Ces migrants sont déportés des États-Unis après s’être fait prendre, soit lors de la traversée de la frontière mexicaine vers les États-Unis, soit lors d’une rafle en terre américaine pour migration irrégulière.

Ils ont été traités comme des criminels, menottes aux poignets, lors du vol et emprisonnés auparavant dans des cellules appelées « congélateurs ». Rien ne les attend dans leur pays natal, à part la condamnation de leurs pairs et le monde de prédation des passeurs. Ainsi, ils n’ont qu’une chose en tête, lacets aux chaussures : repartir. Plusieurs finissent par me confier à mi-voix : « Nous avons le choix de rester et mourir, ou de partir, souffrir et mourir, mais mourir avec de l’espoir. » Comme dit Camus : « Tout le malheur des hommes vient de l’espérance. »

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