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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du vendredi 24 mai 2019

Lula Carballo, l’autrice qui manque de temps pour écrire

Publié le

L'artiste aux cheveux noirs sourit à l'animatrice.
L'autrice Lula Carballo parle de la réalité d'être une écrivaine qui travaille dans une bibliothèque.   Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Dans son « micro ouvert », l'autrice Lula Carballo met en évidence le paradoxe qu'elle vit : le manque de temps pour l'écriture alors qu'elle travaille dans une bibliothèque.

Lula Carballo fait partie de nos 10 jeunes auteurs à surveiller en 2019. Créatures du hasard, son premier roman, a reçu des critiques élogieuses.

Depuis un certain temps, ma vie correspond à une variante de l’expression « l’écrivaine au travail ». Détrompez-vous, je n’ai pas la chance de passer mes journées à réfléchir à mes projets d’écriture, à noircir des pages, à relire mes tentatives ratées et à les corriger en râlant : j’occupe un poste d’aide-bibliothécaire.

Les journées glissent entre mes doigts, tandis que je nettoie les pages pleines de bave sur des albums cartonnés, que je répare les coins maltraités des bandes dessinées et que je range des documents.

Sur les rayons de la bibliothèque : les nouveautés s’envolent, la poésie reste en place et la section psychologie respire toujours, mais je me demande pour combien de temps encore?

Le roulement d’emprunts alterne presque invariablement entre les livres de recettes, les bibles de gestion du stress, les guides de voyage et les romans policiers.

J’ai développé un rapport plastique avec les différentes catégories de livres. Ce lien matériel avec leur format, leur poids et leur allure n’est pas directement relié à mes préférences littéraires. D’ailleurs, dans le cadre de mont travail, mes choix et mes intérêts personnels n’ont pas vraiment d’importance.

Je n’ai jamais lu des mangas, par exemple, mais j’apprécie leur facture malléable, leur unicité esthétique et le chamboulement qu’ils imposent : on sait tous qu’il faut commencer à les lire à partir de la dernière page. Dans la section jeunesse, on a même pris le soin d’indiquer sur un écriteau le début de l’histoire avec une flèche afin d’éviter toute frustration chez les préadolescents. On ne peut pas courir le risque de perdre des lecteurs potentiels.

Il m’arrive parfois d’avoir à classer mes amis littéraires. J’approche leurs livres du bord des étagères créant ainsi une illusion optique des profondeurs. C’est ce qu’on appelle « faire de belles rangées ». Rien ne dépasse et chaque roman devient plus facile à repérer.

Puisque une grande partie de mes journées se déroulent en silence, je les consacre à observer les comportements des usagers. J’aime imaginer ce qui motive leurs choix : est-ce que la lectrice en quête d’un nouveau point de fuite choisira l’Inde ou le Nepal?

Pendant que je divague, le temps passe et ce qui pourrait sembler une tâche banale telle que nettoyer un livre cartonné pour enfants devient une étude de marché. J’analyse les particularités de chaque type de papier : celui qui conserve les traces de doigts, celui qui déchire lorsqu’on tourne les pages, celui qui se froisse, celui qui gondole.

Je me demande quelles sont les caractéristiques qui rendent certaines illustrations et certaines intrigues plus populaires et captivantes que d’autres. Qu’est-ce qui attire l’attention d’un enfant de 6 ou 7 ans? Qu’est-ce qui le motive à se réfugier dans une cachette improvisée afin de s’évader le temps de lire une histoire?

L’impossibilité de travailler à mes projets d’écriture se transforme en flânage littéraire, mon esprit s’évade pendant que mon corps reste assis à tourner les pages de tous ceux qui ont écrit avant moi.

Je tente de combattre le monstre qui crie entre mes deux oreilles : pendant que tu travailles, tu n’es pas nécessairement une écrivaine au travail. C’est vrai, je n’ai jamais su créer l’espace propice à une pratique de longue haleine. Je corresponds plutôt à la catégorie « à bout de souffle » et j’assume ma blague plate.

Je voudrais rester en retrait, prendre le temps de contempler mes personnages, les laisser s’approcher à leur rythme, sans les brusquer ni les fragmenter. Mais mon horloge quotidienne avance à vive allure, me laissant à peine le temps d’écrire pendant mes petites pauses.

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